‹ Le réalisme du romantismeChapitre 207 sur 211 · Cf. p · texte numérisé non relu

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écrivain de génie appliquera son génie à l'histoire, cet écrivain nous rendra l'histoire littéraire, telle que la conçurent les Thierry et les Michelet.

La critique non plus ne peut devenir scientifique. Elle le pourrait, si les productions de la littérature ne relevaient pas du moi, ou si nous avions pénétré le mystère de 1' « idiosyncrasie ». Mais, d'une part, le moi, c'est-à-dire la sensibilité individuelle, étant l'essence même de n'importe quel art, il s'ensuit que la critique, du moment où elle tend à devenir une science, néglige dans les œuvres ce qu'elles ont de littéraire, et, par suite, ne remplit pas son véritable office. Taine apprécie les œuvres surtout comme signes; Brunetière devrait, pour rester conséquent avec sa doctrine, les réduire aux éléments dont la raison seule juge, à des généralités, à des lieux communs. Et, d'autre part, nul doute que l'idiosyncrasie ne procède elle-même de certaines lois. Seulement, nous l'avons déjà dit, elles sont trop subtiles pour qu'on y atteigne, et, en admettant qu'on parvînt à démêler dans leurs dernières complications les influences de la race, du moment, du milieu, ces influences n'expliqueraient pas encore ce qui caractérise la personne de l'écrivain, ce qui fait son talent.

Ni la poésie ni le théâtre ne sont en cause. Un poète peut exprimer son émotion devant les perspectives que la science lui découvre, célébrer l'ordre de l'univers, glorifier les forces naturelles. Et donc il y a une poésie de la science. Mais il n'y a point une poésie scientifique, ou, s'il y en avait une, cette poésie mettrait en vers, par un tour de force inutile, des vérités que la prose seule exprime bien. Son unique ressource serait de les enjoliver;

LE ROMANTISME DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIXe S. 303

ainsi firent certains pseudo-classiques, Gudin par exemple, auteur d'un poème sur l'astronomie et Ricard, auteur d'un poème sur la sphère. A l'égard du genre dramatique, la science le ruinerait du coup en y touchant; car ce genre suppose des conventions que nécessite son existence même. Le naturaliste le plus intransigeant, lorsqu'il écrit une pièce de théâtre, se voit contraint de transposer le réel, de le tronquer et de le « truquer ».

Quant au roman, la place de la science peut y être très considérable ; il n'en reste pas moins impossible, quoi qu'aient prétendu certains naturalistes, d'assimiler l'œuvre du romancier à celle du savant. Emile Zola, théoricien du naturalisme, calqua son manifeste sur un traité de Claude Bernard; cela ne l'empêcha pas, comme on sait, d'écrire pour son compte une œuvre romantique ; car de quel autre nom qualifier les Quatre Évangiles, les Trois Villes et les Bougon-Macquart eux-mêmes? Soit dans la représentation des choses, soit dans celle des personnes, le roman n'est point une pure et simple analyse. Il exige tout un travail de coordination, de recomposition. Ces monographies exclusivement statistiques dans lesquelles Edmond de Goncourt voyait « le roman de l'avenir » n'auraient plus les caractères propres au genre romanesque; elles ne feraient que cataloguer et que juxtaposer des traits successifs ; elles remplaceraient les descriptions par des inventaires, les portraits par des signalements. Le romancier, lui, n'est pas un statisticien, il fait une œuvre vivante; et comment donnera-t il la vie à son œuvre sans employer les procédés fallacieux de l'art?

Nos trois grandes écoles littéraires ont également

prescrit d'imiter la nature; pourtant l'école roman" tique combattit l'école classique et l'école naturaliste combattit l'école romantique. Rien là d'étonnant. Le principe d'où elles partent toutes les trois est un principe relatif, approximatif; chacune l'applique à sa façon. Et, quoique les naturalistes l'appliquent avec plus d'exactitude, ils ne reproduisent point la nature telle quelle; ils l'altèrent en s'y ajoutant. L'art consiste précisément dans cette modification de la nature, chaque écrivain la modifiant selon la forme particulière de sa sensibilité. Et, remarquons-le bien, chaque écrivain la modifie plus ou moins selon qu'il a plus ou moins de talent. Aussi, quand le talent ne leur manque pas, les réalistes sont-ils en un certain sens romantiques. Il y a beaucoup de romantisme chez Gustave Flaubert, chez Alexandre Dumas, chez Leconte de Lisle ; il y en a beaucoup chez Zola. S'il n'y en a pas chez l'auteur des Bourgeois de Molinchart, c'est que le vrai talent lui manquait.

Mais ne nous contentons pas de dire qu'il y a du romantisme chez les principaux réalistes : leur théorie d'art s'accorde elle-même avec celle des romantiques. Taine, auquel on rattache le naturalisme, déclarait que les grandes écoles sont celles qui altèrent sans scrupule les rapports des choses1. Tous les réalistes de quelque valeur en conviendraient sans difficulté. Au fond leur esthétique se propose pour objet de transformer la nature.

Ne parlons ni de Leconte de Lisle, qui est un poète, ni d'Alexandre Dumas, qui, après avoir inau-

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