Septième Réflexion sur Longin
LE ROMANTISME OPPOSE AU CLASSICISME. 2b
Ils devaient suivre leur exemple, c'est-à-dire se mettre en face de l'objet et l'imiter directement. La différence est grande d'imiter un modèle fait d'après nature ou d'observer et de reproduire la nature elle-même; l'écrivain qui travaille sur un modèle ressemble beaucoup au peintre qui, plutôt que de rendre sa vision personnelle des choses, copie le tableau de tel ou tel maître. Or les classiques ne se contentent pas d'admirer les anciens, ils les imitent; ils érigent l'imitation des anciens en principe, ils la substituent à celle de la nature : est-ce donc par là qu'ils méritent le nom de naturalistes?
Limitation des modèles persista durant tout le XVIIIe siècle; seulement les pseudo-classiques, beaucoup moins respectueux des Grecs et des Latins, imitèrent les classiques français. Déjà Voltaire, dans ses tragédies, quelques nouveautés dont il s'y avise, emprunte à Corneille et à Racine, outre une multitude d'expressions ou même de vers presque entiers, leurs procédés de mise en scène, les ressorts de leur « mécanique », leurs principales figures. Plus on avance vers la fin du xvme siècle, plus l'imitation devient à la fois superstitieuse et stérile.
Reconnaissons d'ailleurs que les écrivains classiques n'ont pas tous imité les anciens, ou que leur culte de l'antiquité ne les empêcha pas d'être originaux. Molière, peintre des mœurs et des types contemporains, s'est assez peu soucié de ses prédécesseurs latins ou grecs. « Les anciens, disait-il, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant » ; et, après la première représentation des Précieuses ridicules, il s'écriait : « Je n'ai que faire d'étudier Plaute et Térence, et d'éplucher des fragments de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde ».
Racine, tout en écrivant, pour ainsi dire sous l'œil des poètes antiques, transforma complètement ses modèles : certes Euripide n'aurait reconnu chez le poète français ni son Andromaque, ni son Iphigénie ou son Achille, ni son Hippolyte ou sa Phèdre. De même La Fontaine renouvelle la fable, et il n'est un des plus grands entre nos classiques que parce qu'il en élargit le cadre traditionnel. La Bruyère enfin, qui mit d'abord ses Caractères sous le patronage de Théophraste, a néanmoins conscience de sa supériorité; il déclare, si modeste soit-il, s'être appliqué davantage « aux vices de l'esprit, aux replis du cœur et à tout l'intérieur de l'homme1 ». Quoi qu'aient pris des Latins et des Grecs les La Bruyère, les La Fontaine, les Racine, les Molière, l'originalité de leur génie l'emporta sur le respect des modèles.
Cependant la théorie de l'imitation dénonce chez les classiques une idée de l'art contraire au naturalisme. Et, pour voir quels sont les effets de cette théorie, considérons seulement certains genres que, pendant le xvir3 siècle, cultivèrent des écrivains sans génie, l'ode par exemple et l'épopée.
De quelle façon Boileau définit-il l'ode pindaresque? Il la montre d'abord « entretenant commerce avec les dieux2 ». Mais, satisfait de cette figure banale, il la définit ensuite comme le produit d'une laborieuse application. Ne sait-on pas d'ailleurs ce qu'en dit La Fontaine, bien autrement poète? Selon La Fontaine, elle « veut de la patience », et il blâme les lyriques contemporains d'avoir « du
i. Discours sur Théophraste.