Le Roman expérimental, p
le résultat de ses réflexions sur le principe et la fin de l'art, il accorde au moi de l'artiste beaucoup plus que Claude Bernard lui-même. « Quand on a, dit-il, une œuvre en face de soi, il suffit d'abord de chercher quelle somme de réalité elle contient. Puis... on passe à l'étude du tempérament qui a pu amener dans l'œuvre les déviations du vrai qu'on y constate. Peu importe alors le plus ou moins d'exactitude. Il faut simplement que le spectacle de l'écrivain aux prises avec la nature reste grand; l'intensité avec laquelle il la voit, la façon puissante dont il la déforme pour la faire entrer dans son moule, l'empreinte enfin qu'il laisse sur tout ce qu'il touche, telle est... la signification du génie. » Et, après avoir allégué soit Victor Hugo, « qui donne de tels coups de poing à la nature qu'elle sort de ses mains colossale et bossue », soit Eugène Delacroix, dont les tableaux « flamboient d'une splendeur menteuse et extraordinaire », il finit par déclarer, en propres termes, que l'artiste crée à nouveau1. On le voit, Zola montre l'artiste non pas réfrénant sa sensibilité et son imagination afin de se soumettre à la nature, mais opprimant et violentant la nature afin de « la faire entrer dans son moule » ; selon lui, le génie des écrivains doit être mesuré sur l'originalité avec laquelle ils la déforment. Et quoi de plus romantique? Ou quel romantique osa jamais en dire autant?
L'œuvre littéraire ne saurait être appréciée, fûtce par un naturaliste, au même point de vue que l'œuvre scientifique et selon le même critérium.
1. Sur la Réception d'Alexandre Dumas à l'Académie française, p. 264.
Considérons- nous l'histoire en tant qu'art? Ce ne sera pas l'historien le plus exact qui nous paraîtra le plus grand historien, ce sera presque toujours celui dont l'imagination et la sensibilité altèrent les faits, un Michelet par exemple et non tel bénédictin ou tel chartiste. De même pour la philosophie. La considérons-nous en tant que science? Alors nous jugerons un Locke supérieur aux Platon et aux Leibnitz. Telle était l'opinion de Voltaire quand il comparait les certitudes que le premier établissait d'après l'observation des phénomènes, si modestes pussent-elles sembler, avec les sublimes et chimériques inventions des deux autres. On le lui a même reproché. On l'a raillé de prendre Locke pour un génie. Se faisait-il donc illusion sur cet estimable observateur? Pas le moins du monde. Il suit Locke de préférence à Platon ou à Leibnitz parce que Locke, n'étant pas un génie, se contente d'analyser la nature et m'imagine aucun système. Mais, quand il envisage la philosophie comme une sorte d'art, comme le « roman des esprits », nul n'admire davantage les métaphysiciens antiques ou modernes; il célèbre leur imagination, il leur confère le titre glorieux de grands romanciers.
Ce qui est vrai pour l'histoire et la philosophie l'est à plus forte raison pour les genres proprement littéraires. Le génie artistique ne consiste point dans l'exactitude, et nous venons de voir que les maîtres du naturalisme le font eux-mêmes consister dans la puissance avec laquelle l'artiste transforme le réel.
Si le génie transforme nécessairement le réel, tout artiste de génie est par là un romantique.
Emile Zola et d'autres naturalistes opposaient l'école classique au romantisme en prétendant s'y rattacher. Mais, ne craignons pas de le dire, il y a beaucoup plus de ressemblance entre le romantisme et le réalisme contemporain qu'entre le réalisme contemporain et le prétendu réalisme des classiques.
L'art peut être scientifique de deux façons bien différentes : il peut l'être soit dans le sens des sciences abstraites, soit dans celui des sciences naturelles. Le naturalisme du xvne siècle est scientifique dans le premier de ces deux sens, et le naturalisme du xixe siècle l'est dans le second. Cette distinction a une importance capitale.
L'esthétique du classicisme, comme on le sait, se ramène tout entière à la raison. Elle y soumet la nature en éliminant les accidents et les particularités ; elle tient les artistes appliqués à ce qui est constant, à ce que les hommes ont de commun entre eux et non à ce que chaque homme a de personnel. Descartes l'autorisa et la consacra en la fondant sur une théorie systématique de l'univers : il fait consister la matière de l'art dans le « général » ; et, comme il conçoit la beauté sous la forme d'un modèle absolu, immuable, il impose à l'artiste qui prétend la réaliser une méthode géométrique. Cette méthode, tous les critiques du xviic siècle l'ont professée. D'après eux l'artiste, c'est là sa tâche, sa fonction propre, dégage la vérité rationnelle des réalités contingentes, dispose sa matière selon « les bienséances » et « les vraisemblances », 1' « épure des défauts et des irrégularités particulières * » ; il