Cf. le chapitre suivant
vif que ne saurait souffrir la délicatesse des honnêtes gens. Le Malade imaginaire s'ouvre par un prologue où le théâtre figure « un lieu champêtre et néanmoins fort agréable »; la campagne semblait d'autant plus agréable qu'elle rappelait davantage les jardins de Le Nôtre.
Il n'en est pas autrement quant au choix des personnages et à la manière de les peindre.
Si l'églogue doit nécessairement mettre en scène des bergers, les bergers de l'églogue classique ne gardent rien de villageois, pas même le nom. Ce sont de diserts et galants citadins.
La tragédie ne tolère aucun personnage de condition inférieure, sauf les « domestiques » des grands, qui ont une politesse égale à celle de leurs maîtres. Cependant les tragiques grecs ne craignaient pas de représenter des hommes du peuple, et ils leur prêtaient les sentiments, les idées, le langage en rapport avec leur état. Mais, quel que soit au xvne siècle le respect de l'antiquité, on n'oserait sur ce point suivre son exemple. Quand Racine emprunte à Euripide quelque personnage d'humble origine, il supprime tous les traits qui accusent son extraction. Dans la préface de Don Sanche, Corneille soutient que « les malheurs des personnes de notre condition » nous émeuvent davantage. Il plaidait là pour sa pièce. Et cependant le don Sanche qu'on nous présente comme de naissance obscure est en réalité fils de roi; et, n'apprenant qu'à la fin sa véritable origine, nous la devinons dès le début. Encore s'agit-il ici d'une « comédie héroïque » et non d'une tragédie.
La comédie proprement dite se ressent elle-même des préjugés contemporains. Molière a retracé
d'ordinaire les bourgeois; mais on sait que beaucoup d'honnêtes gens lui reprochèrent d'avoir écrit cinq actes dont le principal personnage est un ancien marchand de drap. Quant aux paysans, si quelquefois il en fait paraître, c'est dans une farce telle que le Médecin malgré lui, ou dans une pièce irrégulière telle que Don Juan. « Le paysan (ou l'ivrogne), dit La Bruyère, fournit quelques scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique. » Peu importe que « ces caractères soient naturels » ; car « il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible au spectateur de s'en divertir • ».
Et assurément l'art ne doit pas représenter n'importe quoi. « Par cette règle, continue La Bruyère, on occupera bientôt l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel »? C'est là une question de mesure, et les réalistes modernes sont bien forcés de s'arrêter à un certain point. Il n'en reste pas moins que les scrupules et les susceptibilités de l'école classique l'obligent de proscrire maints éléments du réel qui méritent leur place dans la littérature; et, si le réalisme ne consiste point à peindre uniquement ce que la vie a de vulgaire et de bas, une école ne saurait être appelée réaliste lorsque, de parti pris, elle le rejette.
Rejetés par les classiques comme incompatibles avec leur conception de l'art, le vulgaire, le bas ou