‹ Le réalisme du romantismeChapitre 40 sur 211 · Caractères, chap. I · texte numérisé non relu

Caractères, chap. I

le laid peuvent cependant avoir un caractère propre que n'a point le beau convenu, le beau académique, — ils peuvent avoir du caractère. Et nous touchons ici à une des différences essentielles entre le classicisme et le romantisme : la doctrine du xviie siècle exclut le caractéristique, l'exclut aussi bien quand il n'est ni laid, ni bas ou vulgaire, l'exclut en tant que « particulier ».

Du reste, et cela va sans dire, l'écrivain réaliste, non moins que l'écrivain classique, omet les traits ne concourant pas à l'effet voulu, ne se rapportant pas au sujet. C'est là un principe élémentaire. Nous citions tout à l'heure le vers du Moïse sauvé où Saint-Amand nous montre un enfant qui offre à sa mère un caillou1; Boileau, après avoir critiqué ce détail comme bas, en quoi nous lui avons donné tort, le critique comme oiseux, en quoi nous lui donnons sans doute raison. Ainsi qu'il le déclare à propos du même vers dans sa dixième Réflexion sur Longin, on doit écarter « les circonstances superflues ». L'artiste fait un choix parmi les détails que la nature lui fournit; et, si l'abstraction, poussée trop loin, ne laisserait plus aucune vie, aucune figure expressive aux choses et aux êtres, elle est pourtant un procédé nécessaire de l'art, voire de l'art réaliste. Mais nous ne blâmons pas Boileau de condamner les détails insignifiants; nous disons que le classicisme élimine les détails les plus significatifs, ceux qui distinguent chaque objet de tous les objets semblables.

Dans la description des choses, les classiques se contentent de quelques traits généraux. Au surplus

i. Cf. p. 46.

le monde extérieur, on l'a vu, ne les intéresse guère; c'est surtout dans la représentation de l'homme que nous devons marquer cette tendance à retrancher, soit quand il s'agit du corps, soit quand il s'agit de l'âme, les traits qui déterminent l'individu. Mme de La Fayette nous présente tel gentilhomme comme « parfaitement bien fait », et cette qualification lui suffit. Le héros de la Princesse de Clèues est, — que chacun se le figure à sa guise, — « un chef d'œuvre de la nature ». Et quel portrait Racine nous trace-t-il de cet Hippolyte pour qui Phèdre se meurt damour?

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi »,

Phèdre ne nous en dit pas davantage; c'est ce que Roxane pourrait dire de Bajazet, Hermione de Pyrrhus. La comédie elle-même, la haute comédie surtout, ne signale pas toujours ses principaux personnages avec plus de précision; il arrive souvent que nous ne savons à peu près rien de leur individualité physique. Dans le Misanthrope, nous ne connaissons d'Alceste, de Philinte ou d'Éliante que leur être moral. Nous ignorons jusqu'à leur âge; et Alceste, par exemple, qui peut avoir vingt-cinq ans, peut aussi bien en avoir trente ou trente-cinq.

Semblablement pour la peinture des caractères. Au lieu de l'individu, les écrivains classiques préfèrent exprimer le type; ils représentent l'amant, l'ambitieux, l'avare. Et, d'un autre côté, ils omettent tout ce qui particulariserait un personnage historique, tout ce qui indiquerait sa nationalité, son temps, son milieu; beaucoup moins sensibles au par-

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