Lettre à lord ***, en tète du More de Venise
croyances religieuses, le régime social, les formes
de la civilisation; et Mme de Staël l'avait bien fait
voir dans son Allemagne, où elle préconisait même
je ne sais quelle littérature européenne. Mais la
première raison suffit à expliquer que le romantisme
repousse toute imitation; ne voulant pas des
modèles grecs ou romains, il ne veut pas davantage
des modèles anglais ou allemands. Les littératures
étrangères peuvent bien avoir eu sur lui quelque
influence; elles l'eurent par une sorte de contagion
et sans qu'il les imitât volontairement. Alfred de
Vigny donne sa traduction du More de Venise
comme une pure « œuvre de forme ». « Il fallait,
dit-il, dans sa Lettre à lord**", refaire l'instrument
[le style] et l'essayer en public avant de jouer un
air de son invention. Si j'avais connu une histoire
plus racontée, plus lue, plus représentée, plus
chantée, plus dansée, plus coupée, plus enjolivée,
plus gâtée que celle du More de Venise, je l'aurais
choisie précisément pour que l'attention se portât
sans distraction sur un seul point, l'exécution »;et
il ajoute : « Un imitateur de Shakespeare serait
aussi faux en notre temps que le sont les imitateurs
d'Athalie ». Dans la préface de 1826 aux Odes et
Ballades, Victor Hugo taxe de « fléau de l'art » cet
« esprit d'imitation recommandé comme le salut des
écoles » ; il condamne l'imitation des écrivains
« dits romantiques » non moins que « celle dont on
poursuit les auteurs dits classiques ». Selon lui, le
poète qui imite un romantique devient par là même
un adepte du classicisme; on est classique dès lors
que l'on n'imite pas directement la nature, on ne
peut être romantique dès lors qu'on imite un
modèle, fut-ce un modèle romantique. Quelques
mois après, dans la préface de Cromwell, il reprend la même idée et l'illustre d'une image expressive. « Que le poète se garde surtout de copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille... A quoi bon s'attacher à un maître? Se greffer sur un modèle? Il vaut mieux encore être ronce ou chardon, nourri de la même terre que le cèdre et le palmier, que d'être le fungus ou le lichen de ces grands arbres... Le parasite d'un géant sera tout au plus un nain. Le chêne, tout colosse qu'il est, ne peut produire et nourrir que le gui. »
Regarder les choses de ses propres yeux et les rendre chacun selon son tempérament, voilà le principe capital du romantisme. Victor Hugo, déclarant qu'il ne voulait imiter personne, fut accusé d'orgueil par les pseudo-classiques : reconnaissons plutôt dans cette déclaration la sincérité d'un réalisme qui n'admettait d'autre modèle que la vie.
Les romantiques libèrent l'art des règles comme des modèles. Avec Lope de Vega, dont il cite ces deux vers :
Quando he de escrivir una comedia, Encierro los preceptos con seis llaves,
Victor Hugo atteste que, « pour enfermer les préceptes », ce n'est pas trop de six clefs1. Il faut d'ailleurs s'entendre. La plupart des règles que combattit le romantisme convenaient à la société classique : elles devaient périr dès le moment où se serait constituée une nouvelle société. Les