Cf. la préface de Cromwell
faut point substituer le récit à l'action; ce sont les tragiques du xvne siècle qui remplaçaient l'action par le récit quand elle leur semblait choquer les bienséances de la scène. Mais en vertu de quel principe voudrait-on exclure du drame ce que Victor Hugo par exemple y met d'épique, soit dans le Saint- Vallier du Roi s'amuse, le Nangis de Marion Delorme, le Ruy Gomez d'Hernani, « ce vieillard homérique selon le moyen Age1 », soit dans l'action des Burgraues, dans la plupart des personnages que le poète y représente, dans les sentiments que ces personnages expriment, dans l'expression de ces sentiments? Le classicisme, du reste, ne pouvait même pas invoquer ici les anciens, car l'élément épique, que le vieil Eschyle allie partout au drame, se retrouve aussi chez Sophocle, voire chez Euripide, l'un, le plus régulier, et l'autre, le plus naturel des tragiques grecs.
A l'égard du lyrisme, prenons garde que les passions dont le spectacle est mis sous nos yeux ne se traduisent pas seulement en actes : colère, haine, amour, vengeance, pitié, elles se traduisent en invectives, en plaintes, en effusions de tout genre, qui relèvent du domaine lyrique ; et assurément les personnages de théâtre ressemblent plus à la nature lorsqu'ils crient leurs passions que lorsqu'ils les analysent. « Le côté par lequel le drame est lyrique, dit avec raison Victor Hugo, c'est son côté humain2 ». Si le lyrisme ne doit pas usurper sur Faction, il fait néanmoins partie intégrante du drame. Ici encore, Técole romantique aurait pu invoquer l'exemple de
i. Note i, à la suite de la pièce.
2. Discours prononcé en recevant Sainte-Beuve à l'Académie française.
LE RÉALISME DU ROMANTISME. à
l'antiquité. Eschyle, Sophocle, Euripide, mêlent le lyrisme à la tragédie. Outre les chœurs, qui rappellent le dithyrambe primitif, leurs pièces admettent, et, souvent en pleine action, maintes scènes d'un mouvement, d'un ton et d'un style lyriques. La tragédie grecque est un poème où non seulement le récit épique, mais aussi le lyrisme occupent, chacun pour son compte, presque autant de place que le drame proprement dit.
Le lyrisme même se répartissait chez les classiques en plusieurs genres qu'ils délimitaient avec soin. Cette délimitation, la jeune école refuse de la reconnaître. Nous rappelions tout à l'heure que les derniers adeptes du classicisme reprochaient à Victor Hugo des odes qui n'étaient pas des odes, des ballades qui n'étaient pas des ballades. Dorénavant il répudiera les étiquettes du catalogue traditionnel. Lamartine, après ses Méditations, va donner bientôt ses Harmonies : le titre des prochains recueils que publiera Victor Hugo, Feuilles d'automne, Chants du crépuscule, Voix intérieures, Rayons et Ombres, procèdent, non de divisions arbitraires, mais d'une large unité qui a son siège dans l'âme du poète.
Si le lyrisme, l'épopée et le drame ne sont pas tellement distincts qu'ils ne puissent tantôt se succéder en une même œuvre, tantôt s'y pénétrer, comment veut-on interdire aux divers genres lyriques de communiquer entre eux? L'âme humaine est-elle divisée en cases dont chacune rendrait pour ainsi dire des chants spéciaux? Aussi bien les théoriciens du xvne siècle n'avaient point réussi à marquer la limite de certains genres que le classicisme prétendait séparer l'un de l'autre. Quelle définition Boileau donne-t-il de l'élégie?
Elle peint des amants la joie et la tristesse *.
Et quelle définition donne-t-il de l'ode? Lorsque l'ode ne célèbre pas
Un vainqueur poudreux au bout de la carrière 2,
mais vante
Un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris3,
en quoi diffère-t-elle de l'élégie qui « peint la joie des amants »? Les seuls genres lyriques vraiment, distincts se distinguent par leur forme extérieure, par un nombre de vers fixe et par une combinaison particulière de mètres ou de rimes. Toute autre division, même si elle se rapporte à certaines catégories de l'esprit, ne répond à rien de réel.
En considérant plus loin le lyrisme, le roman, le drame, l'histoire et la critique pendant la première moitié du xix8 siècle, nous montrerons le caractère réaliste de la réforme qu'y opéra la jeune école *. Il s'agit, pour le moment, d'esthétique générale, et nous ne ferons ici que toucher les points capitaux sur lesquels sa doctrine est en opposition avec celle du classicisme.
Le classicisme, nous l'avons dit, retranchait de l'art une grande partie de la nature; sauf les restrictions qu'imposent soit des convenances morales,