‹ Le réalisme du romantismeChapitre 50 sur 211 · Préface des Rayons et les Ombres · texte numérisé non relu

Préface des Rayons et les Ombres

certains genres, réputés nobles, n'admet rien de laid ni de trivial. Plus réaliste, le romantisme la représente dans tous les genres sous ses divers aspects. La préface de Cromwell se ramène à cette idée, que le drame doit mêler le « grotesque » au « sublime ». Faire du laid « un type d'imitation », voilà, y déclare Victor Hugo, « le trait caractéristique, la différence fondamentale qui sépare l'art moderne de l'art antique, la forme actuelle de la forme morte, ou, pour nous servir de mots plus vagues, mais plus accrédités, la littérature romantique de la littérature classique ».

Peu importe si Victor Hugo, attribuant le grotesque au christianisme, a tort de prétendre qu'il ne figurait pas dans la poésie grecque et dans la poésie latine; lui-même du reste allègue peu après Aristophane et Plaute, rappelle le Thersite et le Vulcain d'Homère, qui donnent la comédie, l'un aux hommes, l'autre aux dieux. Peu importe s'il prétend que les classiques excluaient le laid de tout le domaine littéraire. Sur ce point encore il se dément presque aussitôt, lorsque, taxant d'étourdis les pédants aux yeux desquels les laideurs et les trivialités « ne doivent être jamais un objet d'imitation », il leur cite un Tartufe et un Pourceaugnac. Mais, quelque place qu'elles tiennent dans notre littérature classique, Victor Hugo n'en rompit pas moins avec la doctrine du classicisme : il les fît entrer soit dans le drame, dont traite particulièrement la préface de Cromwell, soit dans les autres grands genres ; il les allia au beau.

Dès lors, plus de ces personnages abstraits, pures entités morales, que représentait la tragédie; les romantiques peignent des hommes, de véritables

hommes ayant un corps, ayant un tempérament, ayant les instincts et les appétits inhérents à l'animalité humaine. Plus de ces figures toujours solennelles, toujours raides, et, cinq actes durant, figées en je ne sais quelle attitude de majesté tragique. Le poète désormais nous montrera un César qui, dans le char de triomphe, a peur de verser, une Elisabeth qui jure et parle latin, un Gromwell qui dit : « J'ai le Parlement dans mon sac et le roi dans ma poche », et, après avoir signé l'arrêt de mort de Charles Ier, s'amuse à barbouiller d'encre le visage d'un régicide1. Il exprimera d'ailleurs toutes les conditions; il mettra en scène non pas seulement, comme les classiques, des rois, des princes, des ministres, mais aussi, et mêlés à eux, des bourgeois, des gens du peuple, ouvriers et paysans, chacun avec sa figure propre. C'est bien là une nouvelle forme de théâtre; et Victor Hugo, qui la substitue à la tragédie des Corneille et des Racine, déclare nettement que « le caractère du drame est le réel ».

Les romantiques n'en savent pas moins que le réalisme a ses limites. « Tout ce qui est dans la nature est dans l'art », ose, le premier, soutenir Victor Hugo 2; et il affirme également que « le poète doit choisir dans les choses ». L'accuserons-nous de contradiction? Non point. On peut représenter n'importe quelle scène, n'importe quel personnage ; on ne doit pas représenter intégralement ce personnage ou cette scène. Le plus réaliste des poètes

i. Cf. la préface de Cromwell.

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