‹ Le réalisme du romantismeChapitre 53 sur 211 · Préface de Cromwell · texte numérisé non relu

Préface de Cromwell

2. « Ce que j'écris présentement risque d'être du Paul de Kock si je n'y mets une forme profondément littéraire » (Corresp. de Flaubert, t. II, p. 132.) — Dans une autre lettre (Ibid., p. 189),

Proscrivant le « commun » et faisant un choix parmi les choses, le romantisme s'oppose néanmoins au classicisme : le classicisme choisissait le beau, et le romantisme choisit le caractéristique; ce sont là deux conceptions de l'art essentiellement contraires. Quand il déclare qu'on doit choisir le caractéristique1 et non le beau, Victor Hugo résume d'un seul mot une véritable révolution.

Du moment où le romantisme choisit le caractéristique, il s'attache, non pas au général, mais au particulier. L'école classique, nous l'avons vu, représente des types, le type de la Tempête par exemple ou celui de la Bataille, le type de l'Avare ou celui du Jaloux; elle représente, pour ainsi parler, la Tempête en soi, l'Avare en soi; elle borne sa peinture à des traits qui se retrouvent dans n'importe quelle tempête, dans n'importe quel avare. Or il n'y a point de tempête typique, il y a telle ou telle tempête, différente des autres par une foule de circonstances qui lui sont propres; et de même il n'y a point un avare exemplaire et normal, il y a tel ou tel avare, dont l'avarice est marquée de caractères distinctifs selon le milieu, l'état, l'âge, le tempérament. Certes la conception classique a sa grandeur; mais on risque, en retranchant les traits particuliers, de n'exprimer que des abstractions. Et, tout au contraire, le romantisme peut, en multipliant ces traits, perdre de vue le fond permanent des choses et des êtres; mais il est incontestablement

Flaubert déclare « vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose), et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée ».

1. « Si le poète doit choisir dans les choses — et il le doit — ce n'est pas le beau, c'est le caractéristique » (Préface de Cromwell).

réaliste, car le particulier seul existe dans le monde réel, et seuls les détails précis et spéciaux donnent l'impression de la réalité.

Si l'art implique toujours une altération de la nature — homo additus nalurse — « l'homme » s'ajoute plus ou moins à l'objet qu'un artiste représente. Or il s'y ajoute beaucoup plus dans les œuvres classiques, où la nature est corrigée d'après les règles de la raison. Nos critiques distinguent le romantisme du classicisme par le rôle qu'y joue le moi. C'est très juste en un certain sens; prenons garde toutefois que les classiques, ne laissant guère de place au moi de chaque artiste, laissent une place prépondérante au moi humain, à cette raison qui, suivant eux, doit s'assujettir la nature afin de la rendre elle-même raisonnable.

Il est vrai que le moi romantique réside dans la sensibilité et l'imagination; et, dès lors, tous nos classiques modernes le tiennent pour incapable de reproduire fidèlement « l'objet », de faire œuvre réaliste.

Cependant, malgré la part que l'esthétique du romantisme accorde à l'imagination et à la sensibilité, comment lui opposerions-nous en tant que plus réaliste une esthétique fondée sur le rationalisme et dont le principe est la correction de la nature? Elles peuvent sans doute égarer parfois l'artiste; mais la raison seule n'exprimera jamais rien de vivant.

La raison fournit une définition exacte des choses et ne les représente pas. Distinguons du descripteur, qui enregistre un à un les traits d'une scène, le véritable artiste, qui la recompose, qui, pour

ainsi dire, la refait. Quelque genre dont il s'agisse, c'est de l'imagination et de la sensibilité que l'art tire sa vie. Parmi tous les écrivains du xvne siècle, le plus réaliste sans doute est Saint-Simon. Pourquoi? parce que sa sensibilité et son imagination évoquent les choses à ses regards, même s il ne les a pas vues. Et nous en dirions autant de nos réalistes contemporains, non seulement des Concourt par exemple ou d'Alphonse Daudet, mais encore de Gustave Flaubert.

On prétend opposer la raison classique à ce qu'on nomme les extravagances du romantisme : opposonslui la précision pittoresque et concrète avec laquelle il exprime l'objet réel.

Rien ne choquait davantage, vers 1830, les défenseurs de l'ancienne école. « Depuis que nos poètes, écrit Sainte-Beuve en 1829, se sont avisés de regarder la nature pour mieux la peindre et qu'ils ont employé dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, qu'ainsi, au lieu de dire un bocage romantique, un lac mélancolique, ils disent un bocage vert et un lac bleu, l'alarme s'est répandue... et l'on se récrie déjà comme à l'invasion d'un matérialisme nouveau1 ». Les deux principaux adversaires des novateurs, Gustave Planche et Nisard, leur reprochent un culte grossier de la réalité. Gustave Planche les accuse de ne retracer que « l'univers matériel », de substituer « la matière » à « l'esprit »,

1. Joseph Déforme, Pensées. — C'est aux disciples de Mme de Staël, c'est à « l'école genevoise » que Sainte-Beuve fait ici allusion; mais les classiques contemporains ne se récriaient pas moins.

« l'art visible » à « l'art intelligent ». Nisard, de même, réprouve la « sensualité » de leur poésie, qui veut « colorier avec des mots », qui « transpose dans le monde des idées les formes des choses concrètes1 ». Et, vingt ans après, quand il ne fera plus œuvre de polémiste, il corrigera encore ses éloges de Victor Hugo en y ajoutant sur ce point de sévères critiques. « Chez lui, dit-il dans son Histoire de la Littérature française, tout est forme et couleur. La pensée ne s'y joue pas autour du cœur, elle veut y entrer de force, et il semble quelle y entre par les sens... Les sentiments sont des sensations, l'abstrait prend un corps, et l'invisible même veut qu'on le voie2 ». Or ces caractères, qui, selon Nisard et Gustave Planche, définissent la poésie romantique, ne définissent-ils pas une poésie éminemment réaliste?

Parmi les précurseurs de la nouvelle école, on ne compte que Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; c'est la considérer en tant que purement lyrique, c'est omettre le réalisme dont témoignent et ses théories et son œuvre.

D'abord, notons-le bien, ceux des classiques que les novateurs admirent le plus sont les plus réalistes. On sait quel hommage Victor Hugo rend par exemple à Molière 3. Et, combattant la doctrine de Boileau, il loue chez lui maints passages où se décèle encore, malgré cette doctrine, son réalisme originel et franc4. Il citait souvent, nous dit-on,

1. Article de 1836, recueilli dans les Essais sur V École romantique.

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