C'est ce qu'oublie Zola dans le passage cité plus haut
s'accorder avec la poésie classique : il voulait y substituer une versification dont l'harmonie, plus riche et plus complexe, n'exclût même pas des discordances apparentes; et déjà son Cromwell substitue à l'alexandrin de Corneille et de Racine un alexandrin libre, mobile, revêtant mille figures diverses sans changer de type.
Ainsi le romantisme, dès qu'il eut pris conscience de lui-même, s'occupa de réformer la langue et la métrique. Ce que nous avons à montrer, c'est que cette réforme, dont Victor Hugo fut le principal ouvrier, eut pour objet et pour effet de les rendre plus réalistes.
Nous étudierons successivement la langue et la métrique du romantisme en la comparant à celles du classicisme; la langue dans sa syntaxe, puis dans son vocabulaire; la métrique dans les différentes formes de strophes, soit nouvelles, soit renouvelées par les jeunes poètes, puis dans le rythme des vers et surtout de l'alexandrin.
Admirable de justesse et de netteté, la syntaxe du classicisme est aussi peu réaliste que possible; elle sacrifie à l'ordre, à la rectitude, la représentation concrète du réel.
Le premier écrivain proprement classique, c'est Malherbe. Et de même que Malherbe fît, comme poète, prédominer la raison sur la sensibilité, de même, comme grammairien, comme régent « des mots et des syllabes », il disciplina la langue en y faisant prédominer les règles sur le « génie », le « sens commun » sur le sens propre ; il lui enleva ce
qu'elle avait chez les poètes antérieurs d'individuel, de spontané, d'apte à rendre, fût-ce par des tours irréguliers, la sensation toute vive.
Après Malherbe, l'arbitre attitré en matière de langue fut Vaugelas, « Greffier de l'usage », Vaugelas reçut, quoique irrationnelles, maintes constructions du langage parlé, et toléra ou défendit contre des grammairiens plus rigoureux maints gallicismes dont la raisonne saurait rendre compte. « C'est la beauté des langues, déclarait-il, que les façons de s'exprimer qui semblent sans raison, pourvu que l'usage les autorise1. » Mais cet usage, il le restreint à la cour et à « plusieurs personnes de la ville où le prince réside » : ne tenant légitime que ce que « l'oreille a accoutumé d'ouïr » dans les salons, il condamne toute nouveauté, toute expression originale du moi. Si Vaugelas n'est point par lui-même un « tyran », il imposa tyranniquement les arrêts de l'usage ainsi entendu et n'y permit aucune dérogation.
Tandis que ses successeurs réduisaient toujours davantage « l'élite des voix » à laquelle il s'était exclusivement rapporté, une nouvelle école de grammairiens rejeta la méthode d'observation pour appliquer la méthode logique. Sous l'influence de Port-Royal, notre langue, jusque vers la fin du siècle suivant, va de plus en plus se rationaliser 2. On ne sait pas ou l'on ne veut pas savoir que, primitive-
1. De même l'abbé Tallemant disait d'une phrase illogique : « On ne peut mieux prouver que celte phrase est benne qu'en faisant voir qu'elle aurait moins de grâce en la rendant plus grammaticale ». Et Dacier, dans sa préface des Vies de Plutarque : « Souvent rien n'est plus français que ce qui est irrégulier ».