Lettre à l'Académie, chap. v
contraintes de la discipline classique. Mais elle prédomina de plus en plus contre le moi, contre la sensibilité individuelle : l'inversion devint de plus en plus rare; on la taxait de solécisme.
Rivarol, vers la fin du xvme siècle, loue cette rigueur particulière à notre langue. « Le Français, remarque-t-il, nomme d'abord le sujet du discours, puis le verbe, qui est Faction, et enfin l'objet de cette action; voilà la logique naturelle de tous les hommes, voilà ce qui constitue le sens commun... C'est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre Tordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible '. » Et, montrant là un des caractères principaux qui ont favorisé la diffusion de notre langue, Rivarol explique comment ce caractère même n'y permet aucun réalisme. L'ordre naturel, « si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier » ; aussi les peuples, en dépit de la logique, « ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeait; et l'inversion a prévalu sur la terre parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison. » Mais, continue-t-il, la langue française fait exception entre toutes les langues; elle seule observe les lois rationnelles, et « l'on dirait que c'est d'une géométrie élémentaire qu'elle s'est formée ». Eminemment propre à exprimer la raison générale, elle n'a rien que d'intellectuel et comme de géométrique.