‹ Le réalisme du romantismeChapitre 62 sur 211 · Discours sur l'universalité de la langue française · texte numérisé non relu

Discours sur l'universalité de la langue française

Ces tournures inversives dont le classicisme proscrivait l'usage, les novateurs les introduisirent dans notre syntaxe; ou plutôt ils les y restaurèrent, car la méthode dite naturelle ou directe ne lui avait été imposée que depuis le xvnc siècle. Pour représenter les objets ou pour traduire les sentiments, ils employèrent maints idiotismes, maintes façons de parler irrégulières. Et, même sans anacoluthes, ce qui distingue encore la phrase romantique de la phrase classique, c'est la variété de ses tours, ce sont ses ellipses, ses retraits ou ses saillies, ce sont les accidents d'un rythme qui se modèle sur l'impression. Non seulement chez les poètes, mais chez les prosateurs. Michelet par exemple, le plus romantique d'entre eux, est aussi, dans ses constructions, Je moins soucieux de rectitude et de symétrie.

Voici deux ou trois passages que je prends au hasard dans Y Oiseau :

La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseaumouche, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'aile est si vif, que l'œil ne le perçoit pas; l'oiseau-mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un hour! hour! continuel en sort, jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et, pêlemêle, les petits insectes : tout cela d'un mouvement si rapide, que rien n'y ressemble; mouvement âpre, colérique, d'une impatience extrême, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée, à qui il ne pardonne pas de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler les pétales.

Un peu plus loin :

De tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand peuple ailé, vainqueur, dévorateur des insectes, et,

dans ses fortes espèces, chasseur acharné des reptiles, s'envole par toute la terre comme le précurseur de l'homme, épurant, préparant son habitation. Il nage intrépidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et grouillante, sur les miasmes horribles, les aspire et les défie.

Et, toujours dans le même chapitre :

Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux déserts de la Guyane... ; la nature [lui] a laissé quelque chose des armures antiques dont les oiseaux furent très probablement munis dans leur lutte contre le dragon. Cest un dard placé sur la tête, un dard sur chacune des ailes. Du premier, il fouille, éveille, remue dans la fange son ennemi. Les autres le gardent et le protègent; le reptile qui l'étreint, le serre, s'enfonce en même temps les dards, et de sa contraction, de son propre effort, il est poignardé '.

La phrase, uniforme chez les classiques et fixée d'avance par la raison, procède, chez les romantiques de la sensibilité, qui la diversifie sans cesse, qui la précipite ou l'arrête, la resserre, la brise, lui imprime au besoin des mouvements inégaux et brusques. Et ainsi elle rend mieux ce que les passions ont de vif, de discontinu, de désordonné, ce que peuvent avoir de tumultueux et d'incohérent le monde ou la vie extérieure.

Réaliste quant à la syntaxe, le romantisme l'est aussi quant à son vocabulaire.

Il suffirait, pour s'en rendre compte, de comparer le vocabulaire romantique avec le vocabulaire pseudo-classique, et c'est ce que nous ferons d'abord. Mais nous le comparerons ensuite avec celui du

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