Préface de Marie Stuart
bilités du public deux années avant la préface de Cromwell.
Lorsqu'il n'y a pas de terme abstrait et général qui puisse remplacer le terme particulier, on use de la périphrase. Et, souvent aussi, l'on y cherche un ornement, on en fait une matière à tours ingénieux.
Faut-il citer des exemples? Tel traducteur de Pindare n'ose prononcer le mot coq, qui « gâterait la plus belle ode du monde » ; ce volatile incongru devient « l'oiseau domestique dont le chant annonce le jour et qui n'a que son paillier comme théâtre de ses exploits ». L'abbé Delille dit, en parlant d'une fabrique de glaces :
Là, le sable dissous par les feux dévorants
Pour les palais des rois brille en murs transparents.
Il ne craint pas toujours de nommer les choses par leur nom, et même un critique contemporain, Dussault, regrette qu'il emploie trop fréquemment des termes techniques. Mais, la plupart du temps, il s'évertue à trouver d'élégantes périphrases. Le chat, c'est
L'animal traître et doux, des souris destructeur;
la poule,
Cet oiseau diligent dont le chant entendu Annonce au laboureur le fruit qu'il a pondu ;
le cochon,
. . . l'animal qui s'engraisse de glands; et l'oie enfin,
L'aquatique animal, sauveur du Capitole.
Dans le Triomphe Je nos Paysages, Lebrun-Pindare célèbre de la façon suivante les moulins à vent de Montmartre, le beurre de Vanves et la porcelaine de Sèvres :
La colline qui, vers le pôle, Borne nos fertiles marais, Occupe les enfants d'Êole A broyer les dons de Cérès; Vanves, que chérit Galathée, Sait, du lait d'Io, d'Amalthée, Épaissir les flots écumeux; Et Sèvres, d'une pure argile Compose l'albâtre fragile Où Moka nous verse ses feux.
Pierre Lebrun appelle une lorgnette
Le tube qu'on allonge et resserre à son choix.
Chaussard exprime un chapeau de paille en ces termes :
Le chaume entrelacé dont la voûte légère Protège élégamment le front de la bergère.
Ne voulant pas nommer la baïonnette, Millevoye dit:
Ici frappe de près le poignard de Bayonne;
et Lalanne, ne voulant pas nommer le chapon :
Ce froid célibataire, inhabile au plaisir, Du luxe de la table infortuné martyr.
Précurseur des romantiques à maints égards et notamment par l'emploi de Tépithète pittoresque, André Chénier a pourtant les mêmes délicatesses ou se complaît aux mêmes enjolivements. On cite de lui la périphrase par laquelle il désigne une serre chaude :
... L'art industrieux sous ses maisons de verre Des soleils du Midi sait feindre la chaleur '.
et surtout celle-ci, du Dernier ïambe :
Peut-être avant que l'heure, en cercle promenée,
Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant.
En voici d'autres moins connues :
Au loin fut un ample manoir Où le réseau noueux, en élastique égide,
Arme d'un bras souple et nerveux,
Repoussant la balle rapide, Exerçait la jeunesse en de robustes jeux 2.
Qu'est-ce que « le réseau noueux »? Tout simplement une raquette.
Mon hôte, maintenant que, sous tes nobles toits, De l'importun besoin j'ai chassé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes 3 ?
Traduction en termes propres : Maintenant que je n'ai plus faim, puis-je parler?
... Les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers, qui se taisent soudain *-.
Entendez par cercles d'airain les roues des voitures.
Pourquoi vois-je languir les vins abandonnés, Sous le liège tenace encore emprisonnés?8
Moins « poétiquement », on dirait : Que n'avonsnous encore débouché ces bouteilles?
i. Élégies, III, vi (édit. Becq de Fouquières).