La Mort de Henri IV
son style sont en accord intime avec la discipline des classiques, avec leur rationalisme et leur idéalisme, avec leur aversion de la réalité sensible l.
Notre langue, au temps de Ronsard et d'Amyot, avait un vocabulaire très riche, très expressif. Sous le régime proprement classique, des épurations successives le spiritualisèrent et le raffinèrent. Corneille emploie beaucoup de mots qu'on ne trouve plus chez Racine. A la vérité, Racine en hasarde quelques-uns dont seront choqués les pseudo-classiques2; pourtant son vocabulaire est en général celui qu'emploiera le pseudo-classicisme : il préfère fange à boue, rameau à branche, esquif à barque, gue'rets à champs, époux à mari, poudre h poussière, faix à fardeau, hymen à mariage. Tout comme les pseudo-classiques, les classiques veulent tenir la poésie hors du monde réel. Le monde réel présente à nos regards une multitude d'objets qui nous rebutent. Par exemple la boue est quelque chose de déplaisant. Et sans doute le mot fange a une signification identique à celle de boue; mais, ne s'employant pas dans la langue commune, il semble exprimer une boue de qualité supérieure : la fange, c'est de la boue idéale. Les objets mêmes qui n'offrent rien de répugnant, — tels un fardeau, une
1. Pour ce qui se rapporte dans la suite au vocabulaire classique, cf. un article de nos Essais de Littérature et de Morale contemporaines, intitulé le Style noble et la Tragédie. On retrouvera ici quelques-uns des exemples que nous y citons.
2. Cf. p. 10 et 92. Nous pourrions citer d'autres exemples; il ne craint même pas de montrer Antiochus une échelle à la main :
Vous seul, Seigneur, vous seul, une échelle à la maie, Vous portâtes la mort jusque sous leurs murailles.
{Bérénice, I, ni.)
barque, une branche, — évoquent, ainsi exprimés, les réalités de la vie familière. Quand nous les nommons d'un autre nom, d'un nom réservé au style noble, aussitôt ils s'anoblissent. Un rameau, c'est une branche stylisée.
Les précieux avaient proscrit le terme de poitrine pour désigner la poitrine humaine, en alléguant qu'il désignait aussi une poitrine de veau; sans aller jusque-là, le purisme des classiques procède de délicatesses semblables. On nomme rarement le cheval dans une épopée et dans une tragédie; car les chevaux que nous avons sous les yeux sont pour la plupart des bètes d'un aspect peu conforme à la dignité du genre épique ou du genre tragique. On ne nomme jamais le bœuf ou la vache, car leur nom rappelle les vilenies de l'étable, il sent le fumier1.
Après avoir pris à partie l'abbé Delille sur ses altières colonnades et ses orgueilleuses arcades 2 : « Racine, ajoute Sainte-Beuve, ne peint guère davantage en appelant un monstre marin indomptable taureau3 ». Aussi bien que les pseudo-classiques, nos poètes du xvne siècle préfèrent les adjectifs abstraits. Racine exprime d'ordinaire le sentiment que l'objet fait naître et non les caractères propres de l'objet; affreux, charmant, funeste, odieux, aimable, voilà ses épithètes les plus fré-
1. Chez Homère, Achille, querellé par Agamemnon, répond que jamais les Troyens ne lui ont fait tort en prenant ses bœufs ou ses chevaux (Iliade, I, 154); chez Racine, il dit :
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur Me vint-Il enlever ou ma femme ou ma sœur?
(Iphigénie, IV, vi.)