Études critiques, t. I, p
si Buffon formula le premier cette règle, il pouvait la fonder sur l'exemple de tous les classiques.
Dans leur répugnance pour la réalité matérielle, les classiques, nous venons de le voir, bannissent les termes expressifs qui leur semblent suspects de bassesse et préfèrent les épilhètes morales aux épithètes pittoresques; la même répugnance leur fait préférer le terme général au terme propre. Comme les pseudo-classiques, ils disent par exemple fer ou acier plus volontiers que couteau, siège plus volontiers que chaise ou fauteuil, pasteur plus volontiers que bouvier on porcher. Nous trouvons le mot bouc et le mot chien dans Racine : mais on lui reprocha d'avoir nommé un animal aussi peu noble que le chien, de n'avoir pas mis victime au lieu de bouc. Et, sachons-le bien, il ne s'agit pas seulement de mots évoquant des images laides et désagréables; on n'en admet aucun qui exprime, qui rappelle les choses du milieu réel. La langue tragique emploie le terme général d'arbre; elle évite de nommer un de ces arbres avec lesquels se font les meubles ou que débitent les marchands de bois. Pareillement elle emploie le terme général d'oiseau ! et ne désigne jamais par leur propre nom des oiseaux familiers; tous ceux qui vivent autour de nous dans les rues ou dans les champs, elle les appelle, sans distinction, passereaux.
Rien ne nous ferait aussi bien comprendre qu'une traduction d'Homère par Boileau comment les classiques entendaient la noblesse de la langue épique. Les Réflexions sur Longin contiennent du
1. A moins d'y substituer une périphrase; par exemple, elle dira volontiers les habitants de Voir. Cf. la page suivante.
moins quelques vers de Y Iliade et de V Odyssée rendus à sa façon. Il les avait écrites pour venger Homère de Charles Perrault; mais, chez lui et chez Perrault, c'est la même conception du style noble. Le chef « des modernes » raille le vieux poète sur la « bassesse » de son langage, et le chef des « anciens », prétendant que la traduction citée n'est pas exacte, y en substitue une autre, conforme à la dignité du genre. Là où cette traduction dit que Télémaque met ses beaux souliers, Boileau remplace beaux souliers par magnifique chaussure. Dans un autre endroit, quand elle dit qu'Ulysse, menacé de faire naufrage, « s'attache, comme une chauve-souris, à un figuier qui sortait du rocher », Boileau, semblablement, remplace le terme particulier par le terme général, chauve-souris par oiseau de nuit ; et quand, deux ou trois vers plus loin, elle dit que le héros, voyant peu à peu remonter son mât, est « aussi aise qu'un juge qui se lève de dessus son siège pour aller dîner », il traduit quitte sa séance pour aller prendre sa réfection1.
Ce dernier exemple nous amène du terme général à la périphrase. Ici surtout, on signale une différence entre le classicisme et le pseudo-classicisme. Et les romantiques la signalèrent tout les premiers. « Loin de repousser, comme la véritable école française, les trivialités et les bassesses de la vie, la muse pseudo-classique, dit Victor Hugo dans la préface de Cromwell, les recherche au contraire et les ramasse avidement. Une scène du corps de