Acte V, scène i
malséantes à nous-mêmes autant qu'elles le paraissaient à Voltaire. Tout se tient dans une tragédie, et le langage doit forcément y être en rapport avec les conventions du genre.
Au reste, ce n'est pas là la question. Il s'agit de savoir si l'on peut qualifier de réaliste un genre dont les conventions exigent une pareille noblesse de style.
« Nous ne dirons pas, déclare Brunetière dans un article déjà cité sur le Naturalisme au xvne siècle, que, quand Racine prête à ses Agrippine ou à ses Mithridate un langage d'un ou deux degrés plus noble que la réalité, Racine cesse d'être naturaliste. .. , nous dirons... qu'il se conforme aux lois mêmes du genre tragique, dont l'une des conditions est justement cet anoblissement1. » Certes Racine a raison, et nous en convenions tout à l'heure, d' « anoblir le langage de ses héros ». Mais comment peut-on prétendre qu'il ne cesse pourtant pas d'être naturaliste? Naturaliste, il ne l'est sur aucun point et il ne saurait l'être, car le genre tragique répugne au naturalisme dans la peinture des personnages et dans l'action comme dans le style. On ne montre pas que la tragédie classique imite la nature en montrant que partout elle l'anoblit.
Et ce n'est pas seulement la tragédie qui s'élève « d'un ou deux degrés » au-dessus du réel, ce sont aussi les autres genres tenus pour nobles; c'est l'églogue elle-même, que Boileau, dans YArl poétique, met au dernier rang de la hiérarchie, qu'il caractérise par son « humble style2 ». Rappelant
\. Études critiques, t. I, p. 333, 334. 2. Chant II, v. 5.
quelques vers de Y Iliade où la joie des compagnons d'Ulysse, quand ils le retrouvent enfin, est comparée à celle des veaux quand ils voient leur mère revenir du pâturage, Racine observe que les termes de veau et de vache, employés par les Grecs dans l'épopée, ne sont pas admis cheznous dansl'églogue1. Et Boileau, parlant du même genre : « Le mot de génisse, note-t-il, y est fort bon; vache ne s'y peut souffrir2 ». Ainsi, la délicatesse du goût classique interdisait de nommer, dans le genre où l'on met des bouviers en scène, les animaux que ces bouviers font métier de paître.
L'école romantique n'opéra pas d'un seul coup la réforme du vocabulaire. C'est en matière de langue que les préjugés du classicisme étaient surtout enracinés et qu'ils se maintinrent le plus longtemps.
Malgré bien des inventions et des hardiesses, Chateaubriand reste un pseudo-classique par l'habitude générale de son style. On trouve dans les Méditations de Lamartine un grand nombre de mots nobles et de périphrases, et, dans les Harmonies, il n'y en a guère moins. Alfred de Vigny, qui, le premier, nomma un mouchoir sur la scène tragique, rivalise parfois avec les poètes de l'Empire; voici une périphrase tirée du Trappiste :
C'est un de ces guerriers dont la constante veille Fait qu'en ses palais d'or la royauté sommeille,
et en voici une autre, de Dolorida :