Légende des siècles
Dans la chanson suivante, les cinq premiers vers de la strophe, qui sont alexandrins, forment un tableau, et les deux derniers, qui sont hexasyllabiques, marquent une sorte de revirement brusque, l'indignation du poète éclatant soudain contre ceux qu'il vient de nous peindre au milieu de leurs honteux plaisirs :
Courtisans ! attablés dans la splendide orgie,
La bouche par le rire et la soif élargie,
Vous célébrez César, très bon, très grand, très pur ;
Vous buvez, apostats à tout ce qu'on révère,
Le chypre à pleine coupe et la honte à plein verre.
Mangez; moi, je préfère,
Vérité, ton pain dur '.
Sur la rectitude impersonnelle et abstraite à laquelle s'attachait le classicisme, les romantiques font prévaloir le besoin de traduire par le rythme les mouvements de la sensibilité. L'harmonie telle qu'ils la conçoivent ne consiste pas en un parfait équilibre des éléments rythmiques qui composent la strophe, mais elle admet des accidents, voire des discordances, par où, dérogeant à je ne sais quel type d'uniformité normale, elle rend soit les diverses émotions de l'âme, soit ce que les choses ont de complexe, ce qu'elles peuvent avoir de tumultueux et de disparate.
Il en est pour l'alexandrin comme pour les strophes. Les romantiques, en vertu du même principe, veulent le rendre plus flexible et plus varié.
Malherbe, soumettant l'alexandrin à une cadence fixe, avait défendu les enjambements d'un vers sur
i. Châtiments, I, x.
l'autre ou du premier hémistiche sur le second; cette symétrie donne à l'expression des vérités générales une certitude catégorique. On peut lire son Commentaire de Desportes pour voir à quel point il poussait la sévérité. Il ne se contentait pas d'exiger un long repos sur la césure finale; il voulait encore que les hémistiches fussent absolument distincts. En réalité, le vers de douze syllabes consiste selon lui dans la juxtaposition de deux vers hexasyllabiques.
Boileau, son disciple, prescrivit avec tout autant de rigueur et la césure finale et la césure médiane. A l'exemple de Malherbe, il ne souffre entre les deux moitiés de l'unité métrique aucune communication.
Que toujours dans vos vers le sens, coupant les mots, Suspende l'hémistiche, en marque le repos1.
S'il a écrit quelques alexandrins où le sens ne suspend pas l'hémistiche 2, lui-même les déclarait fautifs.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces?
Ce n'est pas
Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure 3.
Il s'écartait aussi rarement que possible de la régu-