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Et il avait un dodelinement de la tête plein de sous-entendus, semblant désigner tantôt le | groupe qui s’en allait dans la direction de la rue conduisant au bourg, tantôt l’intérieur de l'Hôtel : Dorso,
À deux ou trois reprises, sans se dissimuler, Le Marrec s'était retourné, comme s’il eût suivi son oncle à regret, manifestant une visible inquiétude de ce que deviendrait la jeune fille qu'il avait recueillie.
Cemanège intéressait vivement Kervarec, qui lança gaiement, indiquant un point invisible, au delà des moulins, dans le sud :
— Possible qu’il lui ait promis de la reconduire jusque chez elle, par là-bas!... là-bas! et que ça lui fasse deuil de la laisser ainsi en panne!
— Chez son père! Ah bien! J'aime mieux que ce soit lui que moi, pour sûr! Le Rebou- | tou! Brrrou!... pas bon à fréquenter!.…
Lagadec, un trembleur dans le genre de Trémor, secouait le menton, peu désireux de diriger sa promenade du côté du cap de la Chèvre, et il eut une significative ondulation des épaules, en achevant sa phrase hésitante,
— T'en aurais peur de ce Reboutou, toi, un ancien matelot, toi qu’as fait du service! gouailla Kervarec, les lèvres en mépris.
— J'ai pas crainte d'un homme si fort qu'il | soit, tu entends! Un homme, on en vient toujours à bout, un jour ou l’autre! Mais celui-
là, c'est pas un homme comme nous, c'est le Reboutou, et, ma foi! tant si brave qu'on est, eh bien! tout de même!...Iln’y a pas de honte, quoi !...
Il n'achevait pas, un bras balancé de haut en bas devant son visage cuit de soleil, où ses yeux pàlissaient, ternis de trouble.
Hervé Trémor vint à son aide, amplifiant :
— Moi, la trouvaille au Denis Le Marrec, je .
l'aurais laissée où elle était, sûr comme je le dis! Ah! elle aurait pu aller au large, si elle avait voulu, c’est pas moi qui l'en aurais empéchée!.., Est-ce que vous trouvez ça naturel, vousautres, cette barque naviguant toute seule, en pleine brume, avec une femme dedans, et que, justement, cette femme soit la fille du sorcier, hein !.. et dans des parages qui ne sont que bien trop habités par de ce monde-là durantles mauvais temps !.…
Comme on ne semblait pas comprendre son insinuation, il expliqua :
— On n’est pas des savants qui savent tout, mais tout un chacun de nous sait bien ce quecça vaut, ces rencontres-là, et qu’elles ne portent pas bonheur, oh! mais non!... Et j'aime mieux à ct heure me trouver dans ma peau que dans celle du Marrec!... C’est le Bag sorseurez que nous disons, le Bateau des sorcières, comme on en trouve par chez nous, autour del’ile de Sein; quand on dit qu’on l’a vu, on meurt dans la semaine, Du reste, ça ne vaut pas mieux que
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le Bag noz, le Bateau de nuit, qui rôde aussi par là et qui mène droit dans les brisants, au danger, celui qui a le malheur de mettre lecap ee dessus. Aussi on ne m'ôtera pas de l’idée que à c’est le Bateau de nuit qui nous a fait perdre sur le Chevreau avec l'Espoir en Dieu, lors de notre dernier retour d’Espagne, dont Bozannet, ‘A Kervarec et tous ceux qu’en étaient doivent bien Me: se souvenir !.…
, — Puisqu’elle l’a sauvée le Denis Le Marrec, il l’a dit lui-même? opposa Kervarec.
Mais Trémor secoua la tête :
— Est-ce qu’il pouvait savoir? Je vous dis qu’iln’arrive jamais rien de naturel avec ceux de là-bas, de ce cap de la Chèvre, et que, si la Croix du Sud est ici, en sûreté, c'est bien plutôt aux prières du recteur et à Notre-Dame-du-Roc qu'on le doit qu’à cette... Heu! Heu! Reboutou! Fille du Reboutou!... Du monde qui ne me va pas !...
Et pour lui, pour d’autres, pour beaucoup, c'était le Reboutou, pas un être comme eux.
Ce Reboutou, une personnalité étrange, presque mystérieuse, tant-les vacillants brouillards de l'énigme enveloppaient ses actes, sa vie, jusqu'à son individu, et que son éloignement, sa solitude, rendaient plus troublant encore, un être qui faisait toujours travailler les têtes à Camaret, quand son nom tombait dans quelque conversation, un nom fameux dans le plus petit des ,villages, dans le plus mince des
hameaux parsemés à travers la presqu’ile de Crozon.
Bien qu’il poussât rarement ses tournées et ses aventureuses promenades jusqu’au petit port, éloigné de sa demeure d’au moins cinq lieues, la plupart des Camaretoisle connaissaient pour l'avoir vu un jour, une heure ; ceux qui n'avaient fait que l’apercevoir, même deloin, conservaient toujours dans leurs prunelles visionnaires le : hantant souvenir d’une silhouette d'autant plus inquiétante qu’elle restait indéterminée ; ceux qui ne l’avaient jamais rencontré en avaient une vision formidable, surnaturelle, l’idée d’un personnage de Légende.
Pourtant il avait des défenseurs, et, de suite après l’apostrophe de Trémor, le vieux Le Fur s'était rapproché, souriant, très affirmatif :
— C'est un homme, je vous dis, moi, et un brave homme encore, ce Tonton Nédélek; on ne saura jamais tout ce qu’il a fait de bien dans son existence, et siles gens qu’ila soignés ne sont pas des ingrats, ils le diront et le reconnaîtront, tout comme moi! Demandez-plutôtà Le Guen, le gardien du Toulinguet, qu’il a sauvé d’une Mauvaise toux, à Larvor de Morgat, qu'il a débarrassé de ses douleurs, et à tant d’autres, que je ne me souviens plus! Possible qu’il aitdes Protections qu’on ne sait pas!... Possible qu'il soit point mal avec ceux qui fréquentent, de nuit, la lande où il habite! Possible encore qu’il s'entende avec les Pierres grises, ses voi-
sines!.… Possible tout cela. C’est ses affaires, point les nôtres, pas vrai?... Chacun vit comme il l’entend, et quand on ne fait pas de mal à
personne, rien que du bien, au contraire,
alors?...
D'autres anciens, autour de Le Fur, approuvèrent, nullement rebelles à cette incertaine idée de protecteurs surnaturels aidant Nédélek Goalen dans ses guérisons ;ilsn’y voyaient aucun inconvénient, ne lui en faisaient aucun crime, en vrais Bretons du vieux temps habitués à associer sans répugnance la Légende et la Religion, les Saintes du christianisme et les Korriganes de la lande.
— Oh! diable! il m'a bien guéri d’une
entorse, que les médecins n’y avaient rien pu, et
que je devais rester estropié pour le restant de mes jours! Est-ce que je vais me croire damné pour m'être adressé à lui? Des contes, tout cela!
C'était Bozannec, qui intervenait avec sa voix autoritaire, habituée à parler à ses matelots, à diriger un équipage; quelques autres, qui n'avaient pas les croyances de Le Fur et de ses contemporains, parfois un peu trop nourris
d'histoires de feux follets, apportèrent à leur
tour des preuves de l’adresse de l’homme du cap de la Chèvre, qui, pour de mauvais panaris, comme les pêcheurs en attrapent tant avec tous les poissons à épines qu'ils ramassent dans leurs filets, qui, pour une fièvre dont rien ne pouvait
venir à bout, qui, pour des rhumatismes ou des maux de gorge.
Tout cela, sans drogues nauséabondes, sans ordonnances compliquées, sans appareil terrorisant, rien que par des frictions habiles, des massages, des cataplasmes de plantes, des infusions, . des boissons d’herbes aromatiques recueillies par lui.
A mesure que les preuves abondaient, que les faits se précisaient, c'étaient ses louanges qui dominaient, refoulant les suppositions cruelles, les méfiances, etune majorité de défenseurs se montrait pour ce Reboutou, devenant un être de bienfaisance et de bonté.
— Tout de même que Monsieur le recteur ne l'aime pas, votre Tonton Nédélek, et qu’il nous a fait comprendre plus d’une fois que c'était péché d'entrer seulement en relation avec lui : vous êtes-t-y donc plus savant que lui ? Vous l'avez Cependant entendu tout à l'heure, pas vrai ?..
La veuve Pennéguès, sa mante noire toute secouée d’un frémissement, protestait ainsi contre cette séduction qui semblait entrainer les pêcheurs à l’indulgence pour le Reboutou, et aucun n’osa répondre dans la crainte de paraître, en une aussi grave question, prendre parti Contre l'abbé Kerbiriou, qu’ils vénéraient tous.
Mais une voix connue les fit brusquement retourner, surpris en pleine indécision, et, dans Ce désarroi de leurs idées, de la conduite à tenir ils furent heureux de voir Me Dorso appa-
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raître sur le seuil de sa porte et de s’entenüre apostropher : | — Eh bien! quoi? monsieur le recteur:
peut avoir son idée qu'il croit bonne, et encore il a certainement raison en tant que prêtre, mais en tant qu'homme, c'est autre chose, et je ne crains pas de le dire tout franc, moi !.…. Elle avait parlé ainsi, en une subite révolte L' du regard et de la lèvre, dressée dans l’encadrement de la baie vitrée, à travers Jaquelle on | apercevait l’intérieur de la boutique, encombrée de bouteilles, de petites tables, de fleurs et de verdures, avec, au fond, son comptoir pour le débit des boissons.
Elle poursuivit, convaincue et autoritaire, avec le bel entétement qu’elle apportait à tout | ce qu’elle disait, à tout ce qu’elle faisait, œuvre de charité, de dévouement ou de travail :
ÿ — Est-ce que vous n'êtes pas d'avis, là, tous tant que vous êtes, que deux hommes comme notre curé et Tonton Nédélek Goalen sont faits pour s'entendre et que le pays n'aurait qu’à } gagner ?.. Je suis aussi bonne chrétienne que qui que ce soit dans Camaret, n'est-ce pas, et pourtant je trouve gros dommage qu’un tel désaccord puisse exister entre eux... M. l'abbé. qui est un saint, un vrai homme de Dieu, devrait bien comprendre !... Je ne puis pourtant pas le conseiller, moi, une pauvre vieille s femme, qui ne sais pas parler et qui n'ai pa | son instruction |...
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Son intonation faiblissait un peu, comme si, malgré son courage, malgré sa hardiesse, elle n’eût cependant pas trop osé prendre parti pour le rebouteur plutôt que pour le prêtre. Sa ferveur de catholique pratiquante et croyante l’arrêtait, s’y opposait, l'empéchant de donner tort au recteur ; mais on sentait bien que, tout au fond d’elle, l’âme bretonne, l’âme reçue des : aieux, était pour Goalen, pour ce Reboutou, captiveur d’imaginations, évocateur de rêves, caresseur de ce goût de mystère, de cette soif d'inconnu qui git au plus secret des cœurs humains.
Quand elle reprit, son accent avait un peu changé, moins tranchant, plus travaillé de doutes, d'hésitations, se trainant en une interrogation presque douloureuse,
— Il n’est pas croyable, voyez-vous, qu'un homme qui, à ma connaissance, a fait tant d'heureux, a soulagé tant de souffrances, a con-. solé tant de misères, soit un mauvais homme, un être sans religion, voué au diable !
Elle ajoutait :
— Ce n'est pas parce qu'il est plein de légendes, comme un Tam Pilliou, où parce qu’il habite dans le voisinage des « Pierres », qu'il faudrait tout en grand le repousser!
Est-ce qu’on sait !.…
De la main, d’un geste vague, épars devant elle, la doyenne, le cerveau encore hanté de Vieilles croyances mi-catholiques, mi-légen-
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daires, semblait excuser ses défaillances, secritement partagées peut-être, et qui, en tous cas, ne l’épouvantaient pas, elle la dévote convaincue, ne lui paraissant ni monstrueuses, ni criminelles.
Elle conclut comme le vieux Le Fur :
— Après tout, un brave homme !.…
Instinctivement, sans oser l'avouer tout haut, en respectueuse de la Religion, elle en voulait | un peu au recteur de se montrer si impitoyable, si intraitable, n’admettant pas d'accommodement, lui, entre l’Église dont il était le représentant, et ce Reboutou, qui, à ses yeux, était le danger, le réprouvé. |
N’allait-il pas même jusqu'à assurer, elle l'avait entendu de ses propres oreilles, que! cette apparence de bonté, de charité, n’était qu'une ruse de plus pour tromper les naïvetés, pour séduire et perdre les âmes.
Avec un fort soupir, elle se retourna à un bruit de pas derrière elle, et un sourire d’affection, de bonheur, éclaira ses yeux pâlis par les années, déplissa ses rides en voyant arriver Geneviève Goalen, accompagnée de Marie-Ange Dorso.
Elle eut un appel tendre, chaleureux :
— Te voilà, mon cœur !... Tout à fait remise, | au moins ?...
De nouveau, c'étaitune tendresse, un maternel élan de charité, qui la ressaisissaient pour cetié jeune fille qu’elle connaissait à peine, ne lui
ayant jamais parlé avant ce jour, et l’ayant seulement rencontrée plusieurs fois en allant à Crozon, une fois, entre autres, avec Louise Pennéguës. Elle la tutoyait, avec son autorité familiale de grand’mère, habituée à considérer toutes les jeunesses un peu comme ses enfants, et, en outre, à cause de la grande pitié qu’elle ressentait pour elle.
Comment serait-elle damnée, cette enfant si gentille, si douce, si pieuse même, car elle priait, M** Dorso l'avait vue agenouillée dans l'église de Crozon, car elle invoquait, tout comme celles de son âge, les saints, les saintes, la Vierge. Étaient-ce donc là manœuvres diaboliques, perversités dangereuses ?
A pleins bras elle la pressait contre sa poitrine :
— Oui, chère petite, je vais te reconduire moi-même à ton père, qui doit être bien inquiet, le pauvre homme !.. Il ne doit pas savoir ce que sa Faïk est devenue !..
La saisissant doucement par le bras, la patronne de l'hôtel s’avança de quelques pas sur le quai et s'adressant aux pêcheurs encore assemblés :
— Qu'est-ce qui veut conduire tante Rosalie à Morgat et au cap de la Chèvre, chez Tonton Nédélek, je veux aller jusque chez lui !.….
Elle était là, à côté d'elle, bien en vue, dans le rayonnement de sa beauté triomphante, un peu sauvage, la fille du Reboutou, et ceux qui