‹ Le reboutouChapitre 20 sur 29 · VUE MG · texte numérisé non relu

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pays, celles de par ici ne me font pas peur !..

Peu à peu la parole solide, ardente, de Denis faisait impression sur Hervé, le persuadant et lui donnant en même temps une certaine admiration pour son ami.

Ce jour-là, après avoir inutilement guetté le renard, qui resta terré sur le Grand-Dahouet, et flaira de loin les chasseurs, ils revinrent tous deux à Camaret, heureux de ne plus sentir de secret entre eux.

Morvan encore plus dévoué qu'auparavant à son camarade, était d'autant plus décidé à l'aider, dans la mesure de ses moyens, qu’il y allait de son propre bonheur, et que, Denis épousant Geneviève Goalen, personne ne lui disputerait plus, à lui, la main de Reine Balanec.

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Le soir, à la cure, ni l’abbé Kerbiriou ni même Mannaïk ne purent obtenir autre chose de Le Marrec, que de rares monosyllabes en réponse à leurs questions, que des paroles comme arrachées une à une et que le jeune homme paraissait jeter au hasard pour ne pas rester complètement muet.

Le repas d’habitude bruyant, animé par son exubérante gaieté, se traina languissant, sans tapage, si différent des précédents soupers que le curé songea pensif :

— Il a quelque chose, le garçon; qu’a-t-il pu faire aujourd’hui pour être aussi transformé?

Et la vieille servante, très étonnée, questionni sans gêne, les poings aux hanches, en plein nilieu du service :

— Pour sûr, mon fi, que t'auras perdu ft

langue en courant trop fort par la lande !.. Ça devait arriver, je veux bien; mais c’est pas naturel !.…

Denis les laissa questionner, s'interroger, la pensée rivée sur cette même idée, comme à une révélation toute neuve, absolument inattendue :

— J'aime d'amour Faïk Goalen !.… D'amour !.…

Jusque-là Le Marrec n'avait jamais bien sérieusement regardé dans son cœur. Sa vie aventureuse à l'étranger, loin de la terre d’origine, ses escales dans les ports les plus turbulents de l'Ancien et du Nouveau Monde, ses débarquements rapides sur un point ou sur un autre, au hasard des voyages, l'avaient habitué à une grande facilité de mœurs, à des satisfactions superficielles et hâtives, où le cœur n'avait aucune part. Mais au milieu des siens, à Camaret, il redevenait aussitôt l’honnête et loyal garçon d'autrefois, retrouvant sa droiture, sa fierté de sentiments, l’honneur intègre et farouche du pays.

Sa conversation avec Hervé Morvan l'avait profondément troublé.

Depuis son retour, il s'était laissé vivre en une complète inconscience, sentant bien que, malgré lui, en dehors de toute volonté, un ceriain instinct le poussait vers les habitants du ap de la Chèvre, que le souvenir de cette Jeune fille, si étrangement sauvée par lui, ne

Cessait plus de le poursuivre et que, à tout ins-

tant,son visagese replaçait devant ses yeux ; mais il n'avait, à aucun moment, cherché à s’expli- } quer pourquoi, ne le pouvant peut-être pas.

Voilà que le décisif aveu, cet aveu qu'il n’avait encore fait à personne, cet aveu qu'il ne s'était pas fait à lui, même tout bas, Hervé Morvan venait de le lui faire jaillir du plus profond du cœur, du plus intime de l’être, en un cri qui était l’explosion visible de son amour, quand ce nom adoré s'était envolé de ses lèvres, pour ainsi dire sans qu’il le sût, sans qu’il püt le retenir.

— Faïk !.. Faïk Goalen !.….

Il éprouvait une douceur étrange à le prononcer à.nouveau, sans se lasser, à en sentir glisser sur sa bouche les syllabes, comme une Pi liqueur délicieuse, dont l’enivrement lui mon-

tait de plus en plus captivant au cerveau, le prenant peu à peu, le livrant à celle qui était si inopinément devenue tout pour lui.

Pendant ce temps, il ne voyait plus rien, | n’entendait plus rien de ce qui se faisait ou se disait autour de lui.

Tandis qu’il révassait ainsi, son oncle l’examinait quelques instants, une ride de réflexion creusée entre les sourcils, puis se remettait paisiblement à manger, et, souriant doucement, marmottait à mi-voix :

— Hum ! Hum ! une vraie mine d'amoureux.

aujourd’hui !.. Est-ce que ça commencerait à venir ?... Depuis plus d’un mois qu’il ést de

retour, il y avait de quoi désespérer, à le voir toujours le même, toujours aussi calme !

Mais il songeait, plus grave :

— Pourtant, comme cela, si subitement !….

Et finissant par conclure, se rassurant :

— Bah! il l’aura rencontrée, ils se seront expliqués, gentiment, comme cela aurait pu arriver vingt fois, et voilà !.…

I1se frotta lentement les mains, regardant en dessous le jeune homme, qui baissait de plus en plus le nez dans son assiette.

— Pourrais-tu me dire à quoi tu songes ou à qui tu penses en ce moment, hé, garçon ?..

Il se décidait à l’interroger tout droit, hardiment, une jovialité en fleur sur ses fortes lèvres, voulant l’amener à l’aveu désiré.

Denis eut un soubresaut, un balbutiement haché :

— Mais... mais... à rien du tout, mon oncle!

à notre chasse manquée.… ce. ce coquin de renard !.…. à un tas de choses sans importance !.….

— Ouais ! Et c’est ce qui te donne cette physionomie si grave, en absolu désaccord avec tes habitudes... Tu ne me feras pas croire cela !..

L'autre protestait, se défendant :

— Je vous assure.

Pierre Kerbiriou insista :

— Quand je vous affirme...

. — Et ce quelqu'un... eh bien !... veux-tu que Je te dise ?....

Il n'avait nullement l'air fâché, montrant

plutôt au contraire comme un rayon d’avantsourire dans tous ses traits largement épanouis.

Le Marrec en fut si stupéfait, si agréablement surpris, trouvant à cette interpellation soudaine comme un air de parenté avec celle d'Hervé, qu’il faillit avouer, crier tout haut, ainsi que là-bas, à la Pointe-des-Pois :

— Faïk Goalen !.….

L'abbé ne lui en laissa pas le temps, et, reprenant un ton plus posé, presque mystérieux :

— Elle est bien jolie, cette Reine Balanec, hein ? avoue que tu es de mon avis ?

Tour à tour très rouge, puis très pâle, dans la terreur du secret qu’il avait manqué laisser échapper, le jeune homme sourit péniblement, murmurant :

— Dame ! Elle passe pour la plus jolie de Camaret !

Kerbiriou heurta du poing la table, si fort que toutes les assiettes dansèrent et que les verres se choquérent :

— Certes oui, la plus jolie, et la meilleure, et la plus honnête, et la plus... Ah! bien! Qu'on en trouve seulement une autre dans tout le pays, dans toute la presqu’ile, même jusqu'à Châteaulin et jusqu’à Brest, quand on voudrait fouiller commune par commune !.. Une ménagère comme on n’en voit plus! C’est elle qui fait marcher toute la maison de son père, qui élève ses frères et sœurs, qui veille à tout, remplaçant sa mère défunte !.. Balanec me le

disait encore hier : « Une véritable petite sainte, monsieur le recteur ! ».. Et, ce qui ne gite rien, la beauté! Ah ! tu la verras à la procession, pour cette Croix de Mission qui se prépare et va bientôt avoir lieu ici, tu pourras l'admirer au milieu de toutes les autres portant la bannière de la Vierge! Elle est bien la reine de ses compagnes, comme elle en a le nom, et jamais nom ne fut mieux mérité, ne fut plus justement, plus noblement porté !.…

— Pour cela c’est bien vrai! souligna le neveu, qui avait eu le temps de se remettre un peu de l’attaque qu’il venait de subir,

L’oncle s’attendrissait :

— Quand je songe qu’'autrefois vous étiez toujours ensemble ! On ne pouvait vous arracher l’un à l’autre, sans amener des larmes, des protestations! Ah! si on vous avait écoutés, vous ne vous seriez jamais quittés! Ta petite amie d'enfance !.… Dire qu’elle est ta camarade, cette fière jolie fille que tous admirent aujourd'hui, et qui fera une si brave femme !.…

Il s’arrêta, soit que l'émotion lui coupât réellement la parole, soit qu’il ne voulût pas pousser les choses plus loin, dans l’espoir que le jeune homme céderait de lui-même à cette demi-invitation aux confidences, à l’aveu qu’il attendait.

Mais celui-ci, sans cesser de sourire, tout en äpprouvant du geste et de la tête tout ce qu'il entendait, conservait sa même réserve, restant en quelque sorte sur la défensive.

Jamais il ne s'était trouvé plus gêné, plus | embarrassé qu'en ce moment, en présence des avances parfaitement claires que venait de lui faire son oncle. La lumière projetée par son aveu à Hervé Morvan s’étendait, gagnait du terrain, éclairant néttement tout ce qu’il n'avait pas vu ou pas youlu voir jusqu'à ce moment.

Il lui sembla que ses yeux, fermés obstinément depuis son retour, venaient seulement de s'ouvrir, etque, brusquement, il voyait, il comprenait ce qui se passait, ce qui, depuis le premier jour, s'était passé autour de lui.

Certes, aucune parole irrévocable n'avait été prononcée, aucune proposition directe ne lui avait été faite, aucun engagement d'honneur n'avait été pris ; mais sa conversation avec Hervé Morvan, suivie de si près des insinuations affectueuses de Pierre Kerbiriou avait eu le pouvoir de dissiper soudain toute cette brume qui l’aveuglait. Il venait de comprendre de quel cercle, chaque jour plus étroit, Balanec, si aimable avec lui, l’enveloppait ; il devinait à quoi tendaient certaines phrases de son oncle, certains mots jetés dans la conversation journalière, auxquels, jusqu'alors, il n'avait attaché aucune importance,

Ce fut l'éclair dans la nuit de son cœur.

On voulait lui faire épouser Reine Balanec:

il ne l'avait pas vu, pas remarqué dans l’aveu-

glement de sa passion non avouée pour Grene-

viove Goalen, dans la douce paresse de son existence facile.

Mais voilà que, devenu plus perspicace, il voyait plus loin encore, qu’il sentait une complicité latente de tout le pays pour le pousser à ce résultat, pour amener peu à peu ce dénouement. Toute cette sympathie, qui était autour de lui dans Camaret, qui faisait que chacun aimait à lui tenir société, à se promener avec lui, le conduisait insensiblement à ce mariage avec Reine Balanec, la plus jolie fille du pays, comme il en était le héros, le fils choyé et préféré.

En effet, un intérêt tout particulier s’attachait au jeune homme, sortait de lui, comme une lumière qui attirait les curiosités, faisant papillonner sur lui les regards des hommes, les prunelles étonnées et charmées des femmes.

[l avait souffert des choses que ces pêcheurs, même dans la misère de leur dure vie quotidienne, n’avaient pas souffertes ; il avait vu des choses que beaucoup d’entre eux n'avaient jamais vues. Ses trois jours de faim et de soif, passés en mer, après le naufrage de la Dorade, lors de son voyage au Congo, dépassaient leurs rudes angoisses de pêcheurs, pris dans les coups de Noroît ou de Suroit, ou traînant leurs filets dans la grosse fatigue des mers d'hiver, des Atlantiques démontées d'Ouessant, de Molènes ou du Raz.

Il apportait avec lui le mystère émotionnant

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de souffrances inconnues, inéprouvées et qui étaient une notation nouvelle dans la souffrance physique des humains de ces côtes douloureuses.

Puis, de tout cela, il ne tirait aucun orgueil, aucune vantardise, se montrant aussi simple, aussi affectueux avec tous ces humbles, ses amis et ses frères; il avait fait cela, il avait enduré ceci, mais il savait bien et ne manquait jamais de le reconnaître à l’occasion, que tous, en mêmes circonstances, l’eussent fait ou enduré de la même manière. Aucun ne protestait, sachant bien qu’il avait raison, n’y mettant pas de fausse modestie, et, dans le fond des cœurs, on l’aimait d’être ainsi, d’être comme tous étaient à Camaret.

Là-bas, au bout de l’Armorique, jamais d’inutiles et amphigouriques déclamations contre l’imminence de la mort, que tous côtoient à chaque heure de leur vie, que tous attendent chaque jour comme une chose habituelle, naturelle, forcée. C'est le fanatisme résigné et presque placide de ces existences qui s’écoulent entre le petit cimetière de la côte et la grande tombe mouvante qui les berce depuis leur enfance. Tous ont cette accoutumance de la mort et ne la redoutent pas.

Quelque temps encore l’abbé contempla son neveu, les yeux presque humides de l'émotion qui lui faisait battre le cœur, plongé dans le rêve de bonheur qu’il caressait et faisait

miroiter depuis si longtemps devant lui et qui lui paraissait à la veille de se réaliser.

Quand le jeune homme vint lui serrer la main avant de regagner sa chambre, il lui retint quelques instants les doigts enfermés entre les siens en hochant doucement la tête d’un air satisfait, puis le laissant aller :

— Bonsoir, garçon. Si tu m'en crois, tu feras de beaux rêves cette nuit !.…

Le Marrec s’éloigna sans répondre, un sourire énigmatique aux lèvres, le cœur et les yeux pris par une vision, qui n'était pas la même que celle évoquée et désirée par son oncle.

Mais alors, les jours suivants, ce qui peu à peu germa dans le cœur de Denis Le Marrec, puis leva, frémissante et vivante moisson, comme le fourmillement de pointes vertes, comme l’ondulation veloutée d’un champ de blé, ce fut le croissant désir de voir Genevitve Goalen, de lui parler, de lui dire à elle ce qu'il se disait à lui-même avec une ardeur de plus en plus vive.

Jusque-là, n’ayant rien avoué, n'ayant pas complètement compris ce qui lui arrivait, ce qui se passait dans les limbes de son cœur, il avait pu se contenter de choses vagues, d’aspirations indéterminées, de promenades indécises, de questions banales sur Goalen et sur sa fille.

Maintenant, rien de tout cela ne pouvait plus lui suffire, le contenter ; il aimait et il sentait . qu'il aimait.

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Seulement, à partir de ce moment, sa tranquillité fut bouleversée; certes, lui, l’aimait de tout son cœur, de toute son âme, à lui donner sans hésiter sa vie, mais elle, partageait-elle cet amour? C’est à peine si, deux ou trois fois depuis un mois, au cours de ses excursions, il avait pu l'apercevoir de loin, l’entrevoir en passant, et, bien que leurs regards se fussent croisés, bien qu'il eût cru deviner en elle un certain trouble, une véritable émotion, il ne pouvait en deviner la nature, et doutait, tremblant de n'être pas aimé.

Ce fut dans son existence une phase nouvelle, jusqu'alors ignorée, toute différente de celle qui avait précédé; une perpétuelle anxiété le troubla, le poussant aux résolutions les plus extrêmes et les plus contradictoires, aussitôt rejetées que conçues. Tantôt il voulait précipiter les choses, aller directement trouver Geneviève chez son père; tantôt il se disait qu'il serait plus prudent, plus sage, de continuer à garder le silence, de ne rien brusquer, de peur de tout perdre par une hâte maladroite.

Il commençait à comprendre qu’il y aurait, pour lui et pour ses projets, danger à heurter trop directement son oncle, très bon, mais aussi très autoritaire, à blesser peut-être Balanec, en Contrariant les desseins que ce dernier avait à son égard. Assurément il serait plus habile, si cela pouvait se faire, de les amener peu à peu par la force des événements, à penser comme lui, à approuver son inclination.

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Mais des pensées si nouvelles, en si compla désaccord avec ses anciennes manières de penser, ne le hantaient pas sans amener en lui des transformations visibles pour tous ceux qui l'approchaient, surtout pour l’abbé Pierre Kerbiriou, pour Marie-Anne, la vieille servante, dont il était l'unique préoccupation.

Ce fut elle qui s’en inquiéta la première ; elle essaya de s’en expliquer avec son maitre, demandant, quelques jours plus tard :

— Vous ne trouvez pas, Monsieur le recteur, que notre Denis change beaucoup, depuis l'autre soir surtout, le soir qu’il fallait lui arracher les paroles de la gorge, qu’on aurait dit?

— Tu crois, Mannaiïk ?

Et, exagérant son étonnement, le curé avait ajouté :

— Pas possible! Il me paraît toujours le même, à moi! Un peu moins bavard, voilà tout : il n’y a point de mal à cela!

— Ah! bon Jésus! C’est donc que vous ne voulez pas voir, Monsieur le recteur !..

Elle avait joint les mains, en un geste d’apitoiement, et, hochant la tête :

— On ne peut pas s’y tromper cependant. Il ne mange plus, lui qui dévorait. Il ne jase quasi plus, lui qu’on aurait dit la roue d’un moulin, tellement il allait vite et fort! Il a toujours l'air de ne plus être là quand on lui parle et il répond plutôt de travers qu'autrement. Sans compter que la nuit, quand il devrait dormir à

poings fermés, après des courses comme celles qu'il fait, il remue tout le temps et parle à haute voix : je l’entends de ma chambre!

Le curé approuva, secouant doucement la tête :

— Parfait! Parfait! Très bien!…

Elle eut une indignation :

— Comment! Cela vous fait plaisir, qu’on “croirait !

Il la regarda, souriant, énigmatique :

— Peut-être, ma bonne Mannaïk!... La Providence a ses voies, que nous ne connaissons pas, ses intentions, que nous ne devons pas pénétrer !…

Une douce malice luisait sur ses lèvres, et venait donner à toute cette physionomie une bonhomie heureuse, tandis qu’il songeait sous les yeux de la vieille femme, toujours stupéfaite :

— Allons! ça marche, ça marche! Il n’y a que le premier pas qui coûte !.. Je savais bien, moi, qu’il finirait par y voir clair dans son cœur !... Sans doute il a fallu qu'il s’habituât à cette idée, que cela le prit peu à peu! Ah! ah! cette fois, mon gaillard, je crois que tu ne penseras plus tant à tes voyages, que tu ne rêveras plus de t'absenter pendant des mois, des mois, des années! Quelque chose te retiendra ici !.….

Il riait tout haut, scandalisant de plus en plus Marie-Anne, révoltée de ce qu’elle prenait Pour un manque de cœur de la part de son

Maître, car elle balbutia tout bas :

TE AUS à 2e FE See L7 Et de TES SH ALENT, 4e

— Oh! Monsieur le recteur, vous, si bon, si charitable d'habitude !.. Votre propre neveu !.… Qui aurait jamais pensé? Et s’il tombe malade?.…

Il ne s’occupait plus d’elle, tout à son idée, monologuant :

— Maintenant ça ne peut plus durer bien longtemps; il faudra qu’il avoue. Encore un peu de patience et le mariage sera fait. Qu'il la voie seulement dans toute sa beauté, admirée de tous, triomphante comme elle le sera à la procession de notre Croix de Mission, et je suis sûr qu’il n’hésitera plus, qu’il aura vite choisi entre son goût pour la mer et elle! Alors, nous pousserons activement les choses, et peut-être. plus de voyages au long cours! Il sera bientôt temps d’en parler sérieusement à Balanec!.. »

Et, lorsqu'il songeait ainsi, c'était au moment même où, Denis, de plus en plus dévoré de sa fièvre d'amour, s’aventurait du côté du cap de la Chèvre, errant au hasard à travers la lande, s'étant promis de ne pas rentrer à Camaret sans avoir vu Faïk Goalen, sans lui avoir avoué qu'il l’aimait.

Tout en ne trouvant pas Denis Le Marrec aussi empressé, aussi ardent auprès de sa fille qu'il l'eût souhaité, Jean-Marie Balanec continuait cependant de caresser le rêve d'union qu’il avait fait, le projet d'avenir qu'il avait formé.

Si l'attitude du neveu du recteur n'était pas absolument celle qu'il eût désirée, il devait toutefois reconnaitre que le jeune homme ne manquait aucune occasion de se retrouver avec sa petite amie d'enfance, qu’il était dans les meilleurs termes avec elle et qu’il semblait toujours prendre un très vif plaisir dans sa société. De cette Camaraderie à l’amour il ne pouvait y avoir loin.

Quant à sa fille, il pensait bien qu’elle était dans les mêmes idées que lui, car elle avait assez visiblement manifesté son émotion, sa joie, le jour du retour de Le Marrec, et, jusque-là, à Sa Connaissance, aucun des garçons de Camaret ne lui paraissait encore avoir attiré ses regards.

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Lorsqu'il cherchait dans ses souvenirs un concurrent possible à son favori, un parti sortable pour sa fille, il ne rencontrait qu'une figure qui le retint un moment, à cause de certaines idées qu’il avait pu avoir sur lui, c'était celle du contremaitre Hervé Morvan.

Pour l'instant, tout au nouveau gendre qu'il désirait, ilrejetaitbienloin cette vagueintention, à peine ébauchée, en ajoutant avec conviction :

— Pas un mauvais gars, bien sûr, et capable de faire le bonheur d’une femme, mais nous avons mieux !.…

Il souriait, caressant de sa rude main, le chaume vite repoussé de sa barbe, tandis qu'il allait et venait, le long du quai, la cervelle noyée de la fumée grisante des visions intérieures, attendant de jour en jour la déclaration de Le Marrec et s’étonnant parfois de ne pas la voir se produire plus rapidement.

Ce fut assez longtemps après le retour de la Croix du Sud, qu’il se décida à interroger, pour la première fois, sa fille; il le fit, en homme aimant les situations franches et peu habitué à voir discuter son autorité de chef de famille. … Une après-midi qu’elle était seule, il s’approcha de la fenêtre, devant laquelle, assise aupr's | d’une petite table, elle travaillait à la robe qu'elle devait porter pour la cérémonie de ls Croix de Mission, qui était prochaine, et les mains derrière le dos en une pose favorite, après l'avoir examinée quelque temps, il questionna:

Le

mains derrière le dos, en une pose favorite, après l'avoir examinée quelque temps, il questionna :

— Tu as eu du plaisir à revoir le neveu du recteur, pas vrai ?

Une rougeur légère aux joues et au front, dans l’émoi de cette question inattendue, la jeune fille murmura :

— Oui, père.

— Un brave garçon, va, fameux entre tous, que je répète! Je ne peux pas dire l’estime que j'ai pour lui!

Et, se dandinant un peu sur une jambe, l'œil mi-plissé de malice, tout près à la toucher. la tête baissée vers elle, il insinua :

— Voilà un homme qui ferait un fier mari!

Elle eut un mouvement comme pour répondre:

une seconde son aiguille resta suspendue tremblant un peu au bout de ses doigts; elle eüt voulu se défendre, laisser échapper ces mois venus d’instinct à ses lèvres :

— Me marier, moi!

Certes, elle y avait songé parfois, mais d’une manière tout indéterminée, sans oser rien pré ciser, sans fixer son esprit d’une façon définitive et certaine, le mariage lui paraissant encore éloigné.

Balanec, sans lui donner le temps, poursuivait son idée, s’enflammant insensiblement, à mesure qu’il parlait :

— C’est certainement, de tous les garçons d'ici, celui que je choisirais, moi, celui qui mt plait le mieux et avec lequel je serais sûr de m’entendre. Il a tout pour lui, la force, la santé,

l'intelligence, pas vilain, avec cela, un beau gars, qu’on peut même dire, et un matelot comme les anciens, quoi!

Il allait, s’animant de plus en plus, vantant les mérites de Denis, énumérant avec un certain égoisme naïf, tous les avantages qu’il retirerait d'une association avec lui, et appuyant :

— Or, pour m'associer avec lui, il faudrait quelque chose qui le retint ici, qui le rappelat au logis, Pour cela, rien de mieux qu’un bon et solide mariage, rien de plus sûr qu’une belle et rte fille, dont on emporte l’image en plein fond du cœur, quand l'on s’en va, et qui vous croche de telle sorte qu’il n’y a pas d’ancre de fond qui tienne mieux, qui morde davantage, ét pour longtemps, pour toujours !

Le front baissé sur son ouvrage, comme entièrement prise par ce qu’elle faisait, Reine songeait, à poitrine soulevée, les tempes battantes, plus émue qu’elle ne l'avait jamais été de toute sa vie.

Le mareyeur continuait :

— Il n’a rien comme biens, autant dire, car te n’est pas ce qui lui revient de sa défunte mère qui le fera jamais fortuné, cette pauvre betite boutique sur le port, un méchant débit, Pas fort achalandé, malgré son commerce de sardines pressées. Mais moi, je suis riche pour deux, quoiqu'’on ne soit jamais trop riche quand 00 à beaucoup d’enfants. Et puis, je t'aime, toi, fllette, je veux ton bonheur.

Il s'était penché plus encore sur elle, la ca-

ressant du regard, l’enveloppant plus étroitement de sa parole :

— Tu lui apporterais l’argent, tes qualités de ménagère ; il t’'apporterait son travail, sa connaissance de la mer, sa belle ardeur de jeune homme qui ne craint rien, qui sait tout surmonter. Il l’a assez prouvé, le rude gars! Il deviendrait mon fils comme tu es ma fille!

L’'enthousiasme le prenait, l’emballant :

— Oh! je lui confierais mes bâtiments sans crainte, va! Avec lui, on n'aurait jamais rien à redouter. Il a fait naufrage souvent, c’est vrai, mais jamais par sa faute, bien sûr; à cause des méchants sabots qu’on lui donnait, en place de bons bateaux, comme pour cette Dorade, où bien aussi à cause des capitaines malhabiles qui ne voulaient pas l’écouter en tant que second. Depuis qu’il est capitaine, pas un accident !.… Du reste, il s’en est toujours tiré, même là où lés autres restaient; c'est un homme fait pour les luttes! Le gendre rêvé, que je te dis, et toutes les filles de Camaret t’envieront!

Sur les lèvres de Reine, un sourire glissait, s'accentuait, grandissait, sous la tendre et persuasive caresse des paroles de son père. Elle n€ disait ni oui ni non, n'ayant encore jamais strieusément songé à se marier.

Au fond de son cœur une vision trouble persistait, celle d'Hervé Morvan, la première qui se fût un moment insinuée en elle, mais il lui semblait, depuis quelque temps, que des nuagts

l'enbrumaient, l’effaçaient même complètement par moments, et un trouble étrange l’envahissait.

Quand elle avait revu Denis Le Marrec, quand elle avait retrouvé en lui le petit ami de sa premivre enfance, l’assidu compagnon de ses jeux, un phénomène singulier s'était produit en elle. Cet intérêt que tous éprouvaient pour le hardi marin, cette affection qui s’attachait à lui, cette curiosité soulevée par tous ses actes, par ses aventures, elle-même les ressentait. Elle savait qu'elle aurait, en allant à lui, l'approbation du pays entier, l’acquiescement du recteur, qui était comme la directe bénédiction d’en haut, là protection du ciel.

Voilà que, maintenant, les paroles de son père achevaient de l’émouvoir profondément, de l’ébranler; elle ne savait plus ce qu'elle vouhit, ce qu’elle sentait, et n’osait même pas s’interroger, dans ce bouleversement de son âme.

Seulement, à présent, sans qu’elle sache comment cela s’est fait, Hervé Morvan lui paraît bin, perdu dans une brume d'horizon, et c’est Denis Le Marrec qui est là, le plus près, tout près de ses yeux, tout près de son cœur.

Son père, comprenant à son trouble que ses Paroles avaient porté, s’éloigna doucement, se frottant les mains, persuadé :

— Cette fois, l’affaire est faite!

Il s’attendrit, satisfait :

— Une bonne fille, ma Reine; elle mérite son bonheur !.… |

Ce fut vers la fin d’une après-midi de ma, comme il avait exceptionnellement fait toute la journée une chaleur absolument anormale pour la saison, et qu’un orage menaçait, envahissant peu à peu le ciel, que Denis Le Marrec rencontra pour la première fois Faïk Goalen seule.

KE Parti de Camaret depuis le matin, sous prétexte de chasse aux oiseaux de mer sur la plag | de Dinan, avec son camarade Hervé Morvan, i n'avait pu s'empêcher, au bout de quelques 1 heures, d'abandonner celui-ci dans la seconde __ moitié de la journée, pour se lancer au hasard, tout seul à l’aventure, sur le grand plateau qui se termine au cap de la Chèvre.

Depuis l’aveu fait à son ami, il ne se génat plus avec lui pour laisser voir la passion qui L

dévorait chaque jour un peu plus, lui enlevant tout repos, tout calme. Ce jour-là surtout, à bout de fièvre amoureuse, il avait juré de ne pas rentrer à Camaret avant d’avoir trouvé Geneviève pour lui dire son amour, dût-il pour cela aller la chercher jusque dans la chaumière du Reboutou, dans les bras de son père.

D'abord il avait longtemps erré inutilement, comme perdu dans l’immensité de la lande; fuyant les villages, la cervelle en feu, écrasé par la chaleur du jour, espérant toujours apercevoir la jeune fille, désirant la voir, et, à d’autres moments, tremblant de la rencontrer tout à coup, de ne pas recevoir d’elle la réponse qu'il en attendait.

Dtait-il aimé comme il aimait? Maintenant que le dénouement était proche, il lui semblait que c'était de Géneviève que les difficultés allaient venir, que c’était elle qui ne voudrait pas de lui, et, à l'évocation d’une pareille hy- Pothèse, la sueur lui jaillissait du visage.

Puis il se rappelait surtout le dernier regard échangé, lorque tante Rosalie l’emmenait pour là reconduire à son père et que lui-même fran- Chissait le seuil du presbytère, et il se reprenait à croire, à espérer. Pourquoi n'en serait-il Pas d’elle comme de lui qui, du jour où il l'avait Vue, n'avait plus eu de pensées, de battements de cœur que pour elle. Certainement, ce n'était Pas seulement par reconnaissance, par manière de remerciement qu'elle avait laissé tomber sur

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lui cet ardent rayon de ses yeux ; la flamme lu en était entrée jusqu’au fond du cœur pour n'en plus jamais sortir, pour le livrer à elle tout entier, corps et âme.

Mais elle n'avait pu le captiver sans se donner aussi elle-même, et ce qu’il lui fallait, à présent, c'était la certitude, c'était l'ivresse d’être aimé, lui, comme il l’aimait, elle.

Jusqu'alors il s'était contenté de venir à Crozon, à Morgat, d’errer aux alentours de la baie de Dinan, de pousser même jusqu’au chiteau de Dinan; mais voilà que, plus hardi, 1 pénétrait dans cette lande au bout de laquelle habitait Nédélek Goalen, cette lande où plus d’un, même parmi les plus braves, les plus insouciants, n’eût point osé entrer dès que la nuit était tombée, cette lande dont on faisait en quelque sorte, par extension, le domaine spécial du Reboutou.

Bien qu’il fit encore jour quand il s’aventun au delà des limites qui, pour beaucoup, formaient le cercle magique dont on enveloppai le sorcier, il eut une vague et indécise sensition, venue peut-être de ce grand ciel plomb, abaissant sur le pays un menaçant couvercle de nuées livides et noires tour à tour, bousculées lentement, qui tourbillonnaient sans hâte su! elles-mêmes, en une concentration de leurs forces.

Mais ses voyages lui avaient montré tant de superstitions chez les autres, qu’il ne lui €!

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LE RSSOUTOU 161

était plus resté pour lui-même, et qu'il avait, en grande partie, oublié celles de son enfance. Son malaise provenait certainement d'autre chose ; ce n’était pas la crainte du sorcier qui le hantait, c'était plutôt ce trouble impossible à repousser, difficile à dominer, qui fait vaciller l'âme aussi bien que le corpsaux instants décisifs de la vie.

Il sentit qu’à partir de ce moment le sort en était jeté, il ne rentrerait à Camaret que leplus heureux ou le plus désespéré des hommes.

Déjà, dans son esprit, avec cette promptitude de décision que donne l'habitude de la vie sur mer, de l’existence exposée aux continuels et subits dangers, à la mort toujours devant vous, il s’affirma que si Geneviève Goalen le repoussait, si elle ne l’aimait pas, il repartirait immédiatement pour l'Amérique et ne reviendrait plus jamais en Bretagne. Sans hésiter, en sa folie d'amour, il sacrifiait son oncle, ses amis, son pays, oubliant toutes ses affections de sang, toutes ses tendresses d'enfance : Faïik seule existait à présent pour lui.

A mesure qu’il avance, laissant derrière lui les endroits habités, semblant marcher vers les dernières limites de la terre, les premières ombres commencent à envahir la lande; elles tissent sur tous les objets un voile léger qui s'accroche aux plantes, aux herbes, d’abord ténu, transparent, adoucissant les contours

rudes, revêtant d’un délicat velouté les ai-

guilles de porphyre qui jaillissent çà et là

d’entre les mousses et arrêtent le pied trébuchant.

Au-dessus de sa tête, avec un bruit sifflant, passe un vol triangulaire de cormorans, revenant de la Cormorandière, l’écueil du goulet de Brest ou de Landévennec, dans la rivière de Landerneau, et regagnant les Tas-de-Pois, leur gite de nuit; ils s'étendent, jetant dans l’espace comme un vol de croix noires, avec leur long cou tendu, leur corps étroit et leurs courtes ailes.

Une minute intéressé, Denis les examine, remarque qu’ils sont plus bas que d'habitude, n’osant se hasarder, ce soir-là, dans les hautes couches de l'air, et sedit :

— Hum! signe de mauvais temps !.…

Puis, imperturbable, sans effroi du diagnostic observé, il continue.

Il va, s’écartant des derniers villages, se rapprochant des côtes, impatient d'êtres humains dans cette solitude, dont l'approche de la nuit augmente, exagère l’étendue, et, brusquement, un dernier pli de terrain dépassé, une dernière éminence gravie, entre la pointe de Dinan et le cap de la Chèvre, il a un cri, surprise et ivresse à la fois, en voyant une silhouette émerger du sol, avec une brusque rapidité d'apparition :

— Faik!... ma Faïk!.….

C’est elle. Avant que ses yeux soient encore | sûrs, son cœur l'a devinée, tout son être à senti que c'était elle.

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