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— Faïk, depuis l'heure où vous m'êtes apparue, en pleine mer, sortant du milieu de la brume comme une fleur née de cette brume, j'ai senti que je vous appartenais pour la vie, que j'étais pour toujours à vous!
Elle murmure simplement, comme si elle retrouvait près d’elle la vision longuement poursuivie au large :
— Denis! Denis Le Marrec!.…..
Et ce nom, sur ses lèvres, prend une telle douceur de caresse, une telle intonation d’aveu, que le jeune homme, éperdu, resserrant son treinte, amène sur son cœur la jeune fille, poursuit, enivré :
— Oui, vous avez été l’âme même de ma patrie, la douce et merveilleuse âme de mon pays, venant à moi à travers le brouillard, avant que j'aie pu distinguer un seul rocher de nos côtes, un seul escarpement de nos falaises, et, aussitôt, je vous ai aimée, oh! aimée!
Il répéta de nouveau, sous un charme :
— Vous me sembliez la fleur des brumes de notre chère Bretagne!
Elle baissait le front.
— Oh! Denis! Denis!..Est-il bien vrai?
Est-ce que cela se peut?
Sa voix s’attendrit encore :
— Je vous ai aimée, je vous aime plus que tout au monde, plus que les êtres qui m'étaient le plus chers, plus que tous les miens, plus que moi, dont la vie ne dépend plus que de
vous, Faïk, de vous seule, qui ferez désormais de moi tout ce que vous voudrez! …
Il n'avait jamais été bien éloquent, n’en ayant peut-être pas eu l’occasion, en son existence de jours sans lendemains, en sa vie aventureuse d'oiseau de passage, ayant toujours les ailes demi déployées pour repartir, lors même qu’il se posait à terre : avec lui, plus souvent des actes que des paroles, des faits et peu de phrases.
Mais voilà que, brusquement, toute une éloquence ignorée s’épanouissait sur ses lèvres, fiisant jaillir de la source neuve de son cœur les tendresses d'expressions, les mignardises de mots, une floraison splendide de printem}s, qui était l'éternel hymne de l'amour.
Ainsi qu’en une extase, Geneviève Goalen se taisait, n’osant l’interrompre, courbant la tite sous cette douce pluie de tendresse, dont elle n'avait jusqu'alors jamais eu l’idée, et écoutant avec ravissement le sang murmurer plus chaud, plus bruyant, dans ses artères, comme si tout à coup une double vie fût entrée en elle.
De tout le passé souffert, la solitude avec son père, les mauvaises paroles des gens, pressés de l’envelopper dans la même réprobation craintive que le Reboutou, sans vouloir parfois se souvenir de tout le bien fait par elle et par lui, les menaces jetées au passage, rien ne restait plus en ce moment, et, pour la premiére fois, elle eut la pleine et entière conscience de ce que pouvait être cette chose inconnue, dont le
ER
nom n'avait jamais eu de signification pour elle, le bonheur.
Dans une sorte d’inconscience, cédant à une force contre laquelle elle n’essayait même pas de se défendre, elle se laissa doucement entraîner par le bras vigoureux qui cerclait sa taille et soutenait autant qu’il guidait sa marche.
Le long de la falaise à pic ils allaient, seuls absolument, ne songeant plus qu'à eux, ayant tout oublié dece qui n’était pas eux, attentifsaux seuls mots tombés de leurs lèvres et qui s’envolaient en musique enivrante autour d'eux.
Geneviève, à son tour, la première timidité disparue, parlait, rappelant le jour sinistre de leur rencontre, et c'était une action de grâces,
qui s'élevait d'elle vers celui qui l'avait sauvée :
— Oui, je n’attendais plus que la mort!
Oh! voyez-vous, je la sentais sur moi, sous moi, autour de moi, montant de partout pour me prendre et m’emporter!.. Déjà, toute cette brume me paraissait le grand linceul qui s’enroulait, multipliant ses plis, resserrant son tissu funèbre sur mon corps pour que je ne puisse plus me défendre, plus échapper! Que pouvais-je toute seule sur cette barque sans direction, sans points de repère, dans la nuit de la mer?.. Alors, tout à coup, c'est votre navire qui a été sur moi, une grosse masse sombre marchant avec un grand bruit d'eaux bousculées et de voiles claquant dans le vent. J'ai pensé que c'était la fin, j'ai cru entendre le vol
épouvantable de la mort passant sur ma tête!
Vite une suprême prière, toute mon âme à Dieu! Et voilà que c'était le salut, que ma pauvre petite barque avait été vue, que l'on me hissait à bord, encore toute étourdie, à demi-morte de terreur, et, que, au moment où je rouvrais les yeux, ce sont vos yeux que j'ai les premiers rencontrés. qui sont entrés dans les miens !.…
Une poésie sauvage et naïve, une émanation de la lande montait de la jeune fille, naturel et mélancolique arôme de son âme armoricaine, âme sœur de celle des anciens bardes, de celle des rêveurs et poétiques habitants des côtes bretonnes.
Elle se tut, n’osant plus continuer, le cœur battant et soulevant son mince corsage d’étofie grossière, une rougeur aux tempes et aux joues, tandis que Denis plongeait ses clairs regards, ses yeux d’Atlantique, dans le profond océan, dans les insondables eaux transparentes des plus claires prunelles de Geneviève, et déclarait:
— Je vous aime, je vous aime, Faïk, et je vous veux pour femme! Voulez-vous de moi pour votre mari?
Elle essaya faiblement de se dégager, plaintive :
— Moi! moi! la fille du Reboutou!.… Votre femme!
Le Marrec songea, violent, en une subite révolte contre les obstacles :
— Quand elle serait fille d’un véritable sorcier, d’un réprouvé!.… Mais les mots ne sortirent pas de ses lèvres; il eut la terreur du blasphème, une crainte superstitieuse de porter malheur à ses amours, et s'exclama :
- On dira la femme de Denis Le Mario te et personne n’osera dire autre chose!
Puis, plus pressant :
— Si vous m’'aimez, qu'importe! Moi je vous aime et je ne connais rien de plus!
llne pouvait se lasser de la regarder, de l'admirer, et l'avait fait asseoir sur un fragment de rocher, au bord de la falaise à pic, pour la mieux contempler, pour rassasier ses regards de son Ctrange et séduisante beauté.
Avec sescheveux d’un blond brillant, ses yeux Sans fond, glauques et lumineux, Geneviève l'est pas une fille de la terre, de cette lande Sombre, elle semble plutôt une fille de la mer, et c'est cela qui attire, qui appelle ce fils de la Mer, ce marin aux prunelles bleues, couleur du Sand large, aux cheveux et à la barbe d’un Châtain-roux.
Derrière eux l’immensité déserte et déjà enténébrée du plateau rocailleux, semé de mousses ludes; devant eux l'Océan; le vent passe, balaya ant le parfum délicat des fleurs sauvages, sprit invisible de la lande, en même temps que icre odeur de sel monte plus forte, plus pénélante, des lames profondes qui roulent depuis
l'horizon jusqu'aux noirs rochers cerclé: de frémissante écume, entassés en un farouche hérissement à la base des falaises.
Ils ont tout oublié pour n'être plus qu’à cux Des paroles graves, des paroles d'avenir, des paroles d'engagement éternel, tremblent, palpitantes de vie fiévreuse, haletantes d'amour, ur leurs bouches qui n’osent s'unir dan: le suprême et définitif baiser.
Le soleil vient de disparaître derrièreun plis large banc de nuages épais accumulés dans l’ouest, A l'horizon la mer est noire d’un noï bleu d’ardoise, lephare des Pierres-Noires et les écueils qui l’entourent se détachent sombres, menaçants, sous un ciel d’ocre jaune; au-essus une bande d’un vert foncé, puis des rai de brillant minium, des lignes droites sarglantes, coupées de floconnements d’encre : u! vrai cie] et une vraie mer de naufrages.
Plus loin que les Tas-de-Pois, détachés €1 ilots géants, que la pointe de Penhir, que À Guest, le phare de Saint-Mathieu-Fin-de-Terrt se silhouette, avec les ruines de lJ’antiqu abbaye, sur des nuées basses, fuligineusts puis rougeoyantes, d’un ton tragique, comn si elles abritaient le guet-apens, le crime!..
Derrière ces nuées, déjà perdus dans de den ténèbres, Béniguet, l'ile plate, sablonneus Molènes où brûlent continuellement les tas d° varechs, Ouessant, le Fromveur, le Gr: and:
Efroi, l’abime sans fond, la tempête, la mort!
Le vent qui augmente souffle d'au delà des vagues et jette l'immense Océan à l’assaut des rochers noirs, des rochers de dur porphyre, taillés en arêtes, en lames, sans repos, sans lassitude, avec un râle terrible et grossissant ; l’'écume blanchit à perte de vue, neige de linceul, neige de sépulere, et de la base du cap de la Chèvre, de ce gouffre de cent mêtres s'élève un bruit de lus en plus formidable, le bruit de l'Infini. Une grandeur sinistre, d'une épouvante pleine de charme, sort de cette Atlantique, que la nuit Ya prendre, qu’elle saisit déjà, qu’elle drape de ses voiles de deuil, et qui devient plus troublante, plus inquiétante, plus mystérieuse, étant k Force et étant l'Enigme.
Un sourd grondement retentit au-dessus des deux jeunes gens; Denis releva la tête : l’orage arrivait en plein sur eux. Il regarda autour de li, pas un abri, pas un creux de roches; déjà Partout, les ténèbres.
. De larges gouttes d’eau fouettant son visage, ilse redressa à demi, murmura :
— Oh! diable!
D'un nouveau regard circulaire, il tentad’ex- Plorer la lande; en même temps, sous l'inuence de cette mer sombre, blanchissante Técume, de cé ciel menaçant, de cette solitude Mpressionnante, malgré lui il eut cette pensée, Plus rapide que toute volonté, venant l’assaillir Mplein cerveau, à l'improviste, résultante imhcable du pays où il se trouvait :
— Le Reboutou!... La fille du Reboutou!
Involontairement l’idée du sorcier entrait en lui, violant sa volonté, ramenée par cette grande convulsion de la Nature.
Il n’eut besoin que de reposer ses yeux sur jeune fille pour protester, honteux :
— Suis-je fou ?.…
Geneviève à demiagenouillée, les mains join:
tes, murmurait une prière, subissant elle aussi la commiotion de la tempête, et ces mots arrivèrent à Le Marrec :
— Sainte Vierge, protégez-nous !.…
Il se rapprocha d'elle et, lui prenant les mains, questionna :
— Faiïik, mon aimée Faïk! Connaissez-vous quelque refuge près d'ici, quelque abri ?.…
Déjà la pluie s’abattait, furieuse, traversant leurs vêtements, pendant que le tonnerre rou: Jait plus fort et que les éclairs, illuminant pa instants les objets, faisaient paraitre l'obscurité plus épaisse.
Ils fuyaient droit devant eux, tournant le dos à l'Océan, coupant au hasard à travers la lande, sans pouvoir parvenir à trouver Ja route qui " de Morgat au Sémaphore; ils ne s’orientaiel plus, ignorant si Rostudel était en face ou sil la droite, ne rencontrant ni un être humain, !! une maison.
Malgré son habitude de la continuelle vie © plein air, exposée à toutes les intempéries, Gen viève se sentait elle-même troublée, impré
Denis Le Marrec posa les lèvres sur le front de sa compagne.
sionnée, comme jetée hors de sa nature; un frisson courait sur sa peau, augmentant peu à peu d'intensité, à mesure que la bourrasque s’aggravait et que, de la mer, de l’horizon infini, montait une lamentation plus furieuse,
Elle eut une exclamation involontaire :
— Mon Dieu! Mon Dieu!... J'ai peur!
D'instinet elle se jeta vers la poitrine puissante, vers les bras robustes du jeune homme; celui-ci, heureux de ce geste, de cet appel à sa force, à sa protection, l’enveloppa plus étroitement, murmurant d’une voix plus basse, adoucie :
— Ne craignez rien, Faïk ; je saurai vous protéger, vous défendre aujourd'hui, comme je veux vous défendre, vous protéger toujours.
dans la vie!
Et, là, sous le roulement prolongé du tonnérre, sous la lueur bleuâtre des éclairs, tandis que de la lande et de la mer venaient mille bruits redoutables, que le vent soufflait en tempête, balayant plus pressées les rafales de pluie, que les grandes ténèbres conquéraient définitivement la terre et l'océan, Denis l£ Marrec posa ses lèvres sur le front de sa compagne tremblante, réfugiée en lui, affirmant :
— Faïk, je vous aime! Faik, je t'aime!
Que ce baiser soit le gage de nos fiançailles devant Dieu! …
Tressaillante, toute défaillante de joie, elle trouva cependant la force de dire, en montrant
une faible lueur qu’elle venait d'apercevoir, un peu à droite, et qui brillait comme un feu follet au milieu de la lande :
— Mon père... là !.….
Denis regarda dans la direction qu’elle lui indiquait.
Sous la lumière aveuglante d’un large éclair qui incendia tout à coup les ombres opaques, faisant ressortir vivement les moindres aspérités du sol, il distingua, à une assez courte distance, le dolmen et la maisonnette basse, isolée, du Reboutou.
— C’est sa maison!... Votre maison ?...
La voix de Denis avait eu une surprise, la saccade d’une émotion; mais elle termina, plus ferme :
— Ta demeure, ma Faïk?.…
— Oui, fit-elle d’une voix étouffée.
Elle semblait à bout de forces; il la saisit énergiquement par la taille, et, l’entrainant d'un pas rapide :
— C’est là qu’il nous faut aller, Faïk.
— Chez mon père, vous voulez ?
Le jeune homme sourit, plein de confiance :
— Je veux lui demander, moi-même, votre Main, Je veux que ce jour soit pour moi, pour Nous, le jour du bonheur, le jour où le plus cher de mes vœux sera enfin réalisé. C’est le ciel lui- Me. qui nous a guidés, qui nous conduit!
Auons |...
Cette tourmente qui les enveloppait, ces
inquiétantes ténèbres, les dangers de nature toute particulière qui pesaient peut-être en ce moment sur lui, tout cela, au lieu de le terri: fier, fouettait et encourageait son audacc. En toute autre circonstance, par un beau temps, sous le soleil, ileût certainement hésité, reculé devant cette entrevue inattendue avec le père de (reneviève ; au milieu de ce désordre des éléments, il se sentait une force et une témérité de héros.
Très frappé de voir que ces bouleversements, brume ou tempête, coincidaient curieusement avec ses rencontres avec la fille du Reboutol, son âme de Breton, loin de s’en effrayer, !
trouvait au contraire un attrait, l’âcre saveu! des périls auxquels il était si habitué, qu'il avait tant de fois bravés.
En même temps, il croyait y découvrir uit indication mystérieuse de sa destinée : tout celi était voulu par une force à laquelle il devai céder, s’abandonner sans résistance.
Après une marche difficile et trébuchant durant laquelle, à plusieurs reprises, il leuf fallut s'arrêter et attendre la lueur d’un nou éclair pour pouvoir poursuivre leur route, 1 pas s'égarer, ils atteignirent enfin le mur d pierres sèches qui bordait la lande sem d’ajoncs, au bout de laquelle se trouvait la mar son de Nédélek Goalen.
Arrivée là, ce fut la jeune fille qui hésit:
balbutiant :
— Mon père ignore.
Seul, le vicillard dont la silhouette se découpait sur le fond rouge et mouvant de la cheminée.
Elle regardait autour d'elle, comme honteuse, souffrant pour la première fois de son humble condition, de sa profession, de son père, de ce mauvais renom qu'avait l'endroit où elle habitait. Au fond de son cœur, prise d'une souffrance d’âme qu'elle n'avait jusqu'alors jamais connue et qui lui était apportée par cette révélation de l'amour, elle cût voulu que tout cela eût été subitement changé.
Mais, impatient, ayant hâte de mettre «1 compagne à l'abri du déluge qui s’abattait sur eux avec une violence nouvelle, Denis Le Marrec escalada le mur, aida Geneviève à le franchir, et, traversant rapidement les ajoncs épineux, alla droit à la maisonnette, dont il poussa la porte, simplement fermée au loquet.
Au bruit, sans même se retourner, Goalen, en ce moment courbé devant lefoyer, sur lequel bouillait, dans une casserole, un liquide qu’ilsenblait surveiller attentivement, dit seulement :
— C'est toi, Faïk : tu rentres bien tard, à c't heure!
Immobile sur le seuil, Le Marrec examinait avec une certaine curiosité l'intérieur de la chaumière, s’attendant à y trouver des objets
étranges, des ustensiles bizarres, et tout surpris de n’y voir que les choses qui existaient dans toute habitation bretonne ; seul, le vieillard, dont la silhouette se découpait sur le fond rouge et mouvant de la cheminée, éclairée par un dansant feu de brousse, avait une physi0nomie particulière, très attirante.
Denis, qui ne l’avait jamais vu, essayait de deviner ce que pouvaient être ses traits, quand celui-ci, étonné de n'avoir pas reçu de réponse, se retourna, et, voyant une figure inconnue, se redressa avec vivacité, tournant le dos au foyer.
— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?
questionna-t-il.
Ses yeux fouillaient le visage du jeune homme, frappé en plein par la flamme, tandis que lui-même se trouvait à présent complètement dans l'ombre et qu'on pouvait seulement deviner l’acuité de ses prunelles,
Geneviève s’avança alors, se plaça devant son compagnon, et, le saisissant par la main, annonça :
— Denis Le Marrec, mon père !.…
Quelques secondes, le vieillard examina le nouveau venu, semblant réfléchir profondément, chercher dans sa mémoire, reportant ses regards de Faïk à Denis, comme si une lente association d'idées se fût faite dans son esprit, et, posément, il articula :
— Le Marrec!... J'ai connu, il me semble, autrefois... Oui, oui, je dis bien.
Sa voix gronda, plus sourde tout à coup :
.— Le neveu du curé de Camaret, de l'abbé Kerbiriou ?.. Hein ?.. Je ne me trompe pas?
Le jeune homme inclina la tête un peu inquiet.
L'autre grommela, le haut du corps reculé :
— L'ennemi !.…
Jamais peut-être Nédélek Goalen n'avait el tant de souffrances morales, tant de préoccupations, que depuis le jour où la doyenne de Camaret lui avait ramené sa fille, un moment crué morte.
C’est que, en effet, lui qui, d'habitude, vivait si paisiblement avec Geneviève, essayant de lui rendre l’existence aussi heureuse que possible. ne reconnaissait plus l'enfant qu'il avait élevée, l’enfant avec laquelle il avait passé tant de dures années, avant d'atteindre là période plus calme, presque satisfaisante, à laquelle il était arrivé, à force de peines et de soins.
Elle, d'ordinaire si gaie, si insouciante et qui semblait un oiseau lâché en liberté dans lin mensité de Ja lande, aux confins de la terre. sans souci des tempêtes hurlant si souvent le
ong de la côte, était devenue rêveuse, mélanolique, silencieuse.
Le père, habitué à lire dans ses yeux purs ses oindres désirs, ses plus secrètes pensées, n’y rouvait plus que de troubles nuées, comme si a brume du jour maudit où elle avait failli érir eût à jamais brouillé l’eau limpide de ses runelles.
Maintenant, au lieu de vagabonder, des chanons aux lèvres, d'aller et de venir, légère ‘âme et de cœur, en fille libre de la lande, en nsoucieuse mouette des grèves, elle était toute ransformée, comme accablée sous un poids ystérieux qu’elle portait en elle, qu’elle traiait partout et dont son être entier se trouvait lourdi.
Elle qui, en dehors de son père, n'avait adoration que pour ses bêtes, les vaches et S moutons dont Goalen avait la garde, elle ui n'avait de plaisir qu’à courir les grottes mées le long de la côte, depuis Morgat jus- W'au cap de la Chèvre, jusqu’au château de inan, elle qui se plaisait tant aux longues romenades en mer, dont la dernière avait failli i être si fatale, négligeait maintenant tout our se trainer languissamment sur la lande, long des falaises.
Là, elle restait perdue dans des contemplaons dont personne ne savait l’objet, ne deviit la raison, passant ses journées à révasser
istement, sans que nulle chanson tombât de
ses lèvres, autrefois bourdonnantes comme un essaim d’abeilles.
A quoi pouvait-elle ainsi songer tout le jour? D'où venaient les insomnies de ses nuits ?
Les premiers temps, Nédélek, pensant qu'elle se trouvait encore sous le coup du terrible danger qu’elle venait de courir, n’y avait pas attaché grande importance, se contentant de raisonner à part lui :
— Cela la rendra peut-être plus prudente à l'avenir! Il n’y a pas de mal, des fois!
Mäis quand il vit que cet état anormal se prolongeait, que sa fille n’était plus sa fille, qu'elle ne semblait plus savoir ni ce qu’elle faisait nl ce qu'elle disait, tellement ses pensées la dévoraient, il chercha à la questionner, à connaitre les raisons de cette soudaine transformation.
Tout fut inutile; elle ne voulut rien dire ou n'avait rien à dire, et, malgré une certaine connaissance des êtres, acquise à force de les fréquenter et de les observer, le Reboutou n° put rien tirer d'elle.
Lui qu’on appelait le sorcier, lui qui passait pour tout connaître, tout savoir, tout deviner: au point de terrifier les crédules et d’inquicter l'Église, et qui en était arrivé à se croire presque devin, il eut cette fois conscience de s0! impuissance. Toute sa courte et bornée scientt de pauvre rebouteur de campagne vint échouer devant le mystère de cette âme de jeune fille. cette âme qu’il croyait si bien comprendre, €
qui venait de son âme à lui, l’âme de son enfant.
Mais ce qui l’'épouvanta, ce fut de remarquer le changement physique qui, peu à peu, s’opérait en elle. La figure, toujours dorée, sur sa blancheur de blonde, par le soleil et le grand hâle salubre des bords de l'Océan, pâlissait ; la peau prenait une terne et uniforme teinte cendreuse, le brillant des yeux flambait de fiévre ; il y avait dans toute son allure, dans ses gestes, dans l’écrasement de certaines de ses poses, l'inquiétante lassitude d’un corps ou d’un esprit malade, un air de bête traquée, prise à quelque mauvais piège d’où elle ne peut plus se dégager.
Sa fille allait-elle tomber complètement malade ? Était-ce là cette punition du ciel, dont ne cessaient de le menacer les prêtres? Sa science si humble, ce pouvoir de guérison qu'il avait, en certains cas où les médecins eux-mêmes avaient échoué, étaient-ils vraiment une chose défendue par le ciel et qui indisposât Dieu contre lui ?
Un instant, son esprit simple de paysan en eut la souffrance, la terreur ; mais la conscience du bien qu'il faisait, des misères soulagées, des douleurs apaisées, de ses intentions honnêtes, de sa Constante vie de dévouement et de labeur, le releva, le soutint contre cette lâche et passagère défaillance.
C'était ailleurs qu’il fallait chercher ; i] savait Wrop lui-même l'innocence de ses actes, en apparence si condamnables aux yeux des gens peu
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éclairés, des esprits bornés ou prévenus, des intelligences trompées, pour s’arrêter longtemps à une pareille pensée.
Ayant remarqué qu'il ne pouvait rien tirer de Geneviève et que toutes ses interrogations, si adroites qu’elles fussent, échouaient devant l'obstination de son mutisme, il procéda à une lente et minutieuse investigation de ses moindres actes, de ses manières d’être, et n’eut pas de peine à découvrir qu'il fallait surtout chercher ce qui avait pu se passer lors de cette perdition dans la brume. Tout son mal venait de là.
Adroitement, à l’aide des moyens qu’il possédait, grâce à ses nombreuses relations dans le pays, il commença à recueillir quelques-uns des détails qu’il ignorait, à apprendre que ce n’était pas simplement, comme le lui avait dit sans autre explication sa fille, des pêcheurs de Camaret qui l'avaient recueillie de nuit, mais un grand bâtiment arrivant d'Amérique et s’appelant la Croix du Sud.
Sans doute les gens qui montaient le navire était, pour la plupart, de Camaret, mais il Y avait cependant, entre le récit fait par Geneviève et ce qui s'était passé réellement, une différence qui, si légère qu’elle fût, devait éveiller les inquiétudes de son père, Pourquoi cet oubli, probablement volontaire ? Pourquoi ce silence ?
Immédiatement, songeant qu’elle allait avoir
bientôt vingt-deux ans, qu’elle était grande et belle, bien digne d'amour, il se murmura pensif :
— Certainement elle a remarqué quelqu'un :
elle aime !.…
Brusquement cette pensée le rendit tout soucieux, car elle se doubla de cette troublante angoisse :
— Qui peut-elle aimer ?
Là-bas, à Camaret, dans ce coin de pays dont il n’était pas, dont aucun des siens n’avait jamais été, et où l’on ne pouvaitavoir qu’en mésestime la fille de l’homme du cap de la Chèvre, tout amour devait étrepourelle un danger, le plus grand des malheurs qui pût lui arriver.
Pour s’en assurer et l’éprouver en même temps, il lui parla, à différentes reprises, de Camaret, des gens du port, essayant d'amener là conversation plus particulièrement sur les jeunes pêcheurs, les jeunes marins.
Chaque fois que le nom du petit port revenait sur ses lèvres, chaque fois que ses questions iournaient autour des Camaretois, soit qu’il Yantât tante Rosalie, soit que le nom d’un de eux qu’il avait pu soigner lui échappât comme au hasard, devant elle, il remarquait qu’elle tressaillait ou qu’une lueur subite allumait ses Prunelles si éteintes.
Assurément il ne s'était pas trompé, le mal était là; c'était là-bas qu'il fallait chercher, S'informer, pour découvrir le secret de sa fille,
OR L'or LE NÉSOTEO D
pour la guérir peut-être, si cela se pouvait, s’il en était temps encore. | Pourtant, comme elle continuait de vivre auprès de lui, plus étroitement que jamais, ne le quittant même plus pour ses habituelles excursions jusqu’à Morgat, auprès des pêcheurs amis de son père, comme elle restreignait ses promenades, ne dépassant pas les falaises escarpées qui terminent le cap de la Chèvre et qu’elle ne s’aventurait même pas jusqu’au Château de Dinan ou jusqu’au village de Kerloc’h, il se rassura et remit de jour en jour la tournée d’investigation qu'il avait projetée du côté de Camaret. Rien ne pressait encore et si tout s'arrangeait sans qu'il s’en mélât, cela vaudrait mieux,
Ce jour là, ayant remarqué l’orage qui montait dans l’ouest et ayant quelques infusions d'herbes à préparer, il était rentré plus tôt que d'habitude, croyant trouver Geneviève au logis. Depuis son aventure, afin de ne pas l’inquiéter, jamais elle n’attendait la complète tombée du jour pour revenir.
Lorsque le tonnerre gronda et que les premières gouttes de pluie s’abattirent, claquant sur le chaume desséché du toit et fouettant les vitres, il alla observer la lande et la mer ; puis
il songea, rassuré :
= — Possible qu’elle ait cherché un gîte au plus près, par crainte de la bourrasque?... Au sémaphore, sans doute!
Toute inquiétude était loin de lui, lorsque, au
Le Marrec entra, soutenant Geneviève presque défaillante, lui apportant ainsi la solution du problème cherché, au moment où il s’y attendait le moins.
Ce fut une explosion, un cri de colère et de douleur :
— L'ennemi !.…
Et cela s’appliquait aussi bien, dans sa pensée, en cet instant, au neveu du curé de Camaret qu’à l’abbé Kerbiriou lui-même.
Il n’achevait pas, les syllabes haineuses roulant encore sur ses lèvres, que Geneviève, relevant courageusement la tête, interrompit Nédélek, expliquant :
— Le sauveur de votre fille !.. Le commandant de cette Croix du Sud qui m'a recueillie, perdue en mer!
Et, avant qu'il eût eu le temps de répondre, elle achevait :
— Sans lui, mon père, à cette heure, vous seriez seul au monde !.….
— Oh! oh! que dis-tu, Faïk ?..
D'un geste lent le Reboutou avait porté les mains à son front, à ses yeux, comme si le Voile épais qui les couvrait eût achevé de s’é- Carter.
Il bégaya d’un accent tout changé, ne sachant plus trop ce qu’il disait :
— Le sauveur de Faïk... de ma Faik!..
Il montrait un siège, près du foyer :
plus fort de la tempête, la porte s’ouvrit et Denis .
— Vous êtes icichez vous. mon... monfi!.…
Les idées qui se bousculèrent dans le cerveau du vieillard furent, durant quelques instants, si | confuses, si incohérentes, qu’elles semblaient, par le vacarme mené en son entendement, les prodromes de quelque subit assaut de folie.
Frappant sa tête de ses poings fermés, il balbutia, appliquant à ce qui se passait en lui le nom fameux d’une turbulente et grondante grotte du cap de la Chèvre :
— Quéo charivari!…
La caverne du Charivari !... Oui, c'était bien, en effet, la caractéristique appellation que l'on pouvait donner en ce moment à son crâne, dans lequel soufflaient tous les vents, où mugissait une tempête plus épouvantable, plus terrible, que celle qui grondait à la même heure au dehors.
Il n'avait pu que prononcer, s’inclinant, sans chercher à réfléchir, sans pouvoir assembler mieux ses mots, sous l’écrasement d’une instinctive reconnaissance, cette phrase de tendresse jaillie du plus intime de son être :
— Vous êtes ici chez vous, mon fi!
Mon fi ! Voilà ce qui lui était venu à la pensée, avant tout autre chose. Mon fil celui qui avait sauvé sa fille!
Aucune direction soufflée d'en haut, aucune idée ne lui venait pour décider ce qu’il devait dire de plus, ce qu’il devait faire en un péril si extrême. Le neveu du curé de Camaret!
C'était donc celui-là qu’elle aimait, la pauvre enfant, celui-là qui l’avait arrachée à la mort et auquel en retour, elle avait donné son cœur!
Devant cette révélation foudroyante, il était resté anéanti, sans forces, comme assommé sous l’implacabilité de sa destinée. Sûremént c'était le malheur pour sa fille, pour l'enfant qu'il adorait; mais que faire, comment la détourner de cet amour !
Il avait envie de lui crier devant le jeune homme 4
— Malheureuse, c’est un amour sans espoir !.… Denis Le Marrec ne sera jamais ton mari; son oncle est un de mes plus durs, de mes plus implacables ennemis !.…
Il se taisait, n’osant lancer cette terrible phrase, et le tourment de ses réflexions l’abattait, sans paroles, sur l’escabeau d’où il s'était levé, tandis que Denis et Geneviève, assis l’un près de l’autre, devant le feu, s'occupaient à sécher leurs vêtements trempés par l'orage.
Ils semblaient avoir oublié que, derrière eux, muet et sombre, le Reboutou les regardait, et leurs yeux, où dansait la flamme du foyer, se Croisaient en un enivrement si doux qu'ils eussent toujours voulu voir durer ces trop Courts instants.
À les contempler, si oublieux de tout, si oublieux de lui, Nédélek Goalen se reprenait à Spérer, à échafauder des combinaisons.
Tous les prêtres ne le détestaient pas à l’égal
de celui de Crozon, de celui de Camaret; en diverses circonstances il avait rencontré l'abbé Jacques Louarn et le vicaire lui avait montré quelque sympathie. Goalen ayant même osé lui donner certains conseils pour sa santé en avait été bien accueilli ; celui-là s'était laissé voir plein de compassion, d’indulgence, pour le sorcier. Ah! si le recteur voulait être comme l’abhé Louarn, on pourrait faire le bonheur de ces deux enfants, car certainement Denis Le Marrec aimait la jeune fille, comme il en était aimé.
Il n'avait eu besoin que de les examiner ainsi réunis tous deux quelques instants devant ses yeux pour s'assurer de la réciprocité de cet amour, et, dans la douleur de cette découverte, ce faible espoir surnageait :
— Il l'aime aussi, lui, le cher enfant !
Il en arrivait à se sentir une tendresse infinie pour celui qui, osant ainsi braver tous les préjugés, ne craignait pas d'aimer d’amour une réprouvée, la fille de l’homme de la lande, du Reboutou, et cela, au point de venir chez lui, dans la sinistre maisonnette de la lande, par une soirée d’orage, en pleines ténèbres, quand tant d’autres hésitaient à y entrer en plein jour, par le grand soleil de midi.
D’autres espoirs d’aide naissaient en son cerveau, vivifié par le raisonnement, lorsqu'il songeait qu'il avait une amie à la cure, la servante de Pierre Kerbiriou, autrefois soignée, guérie par lui.
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Il murmura pensif :
— Mannaik serait pour nous!... Ah! si elle voulait les aider! Si cela se pouvait |...
Tandis que ce flot houleux et confus de réflexions battait d’un incessant et bruyant ressac les parois endolories du crâne de Goalen, Denis et Geneviève délicieusement engourdis devant la réchauffante flamme du foyer, restaient immobiles attendant, anxieux, que le vieillard leur adressät le premier la parole.
A deux ou trois reprises, mordu d’anxiété, dans l’impatience d’en finir, Le Marrec s'était retourné vers lui, comme pour provoquer ses questions; mais, à le voir si sombre, les prunelles perdues dans un tel vague qu’il semblait parti pour des pays de rêve bien loin d'eux, il avait maîtrisé sa vivacité, dominé son cœur, pris tout à coup de terreur à la pensée des paroles désolantes qui pouvaient sortir brusquement de cette face de nuit, comme d’une nuée d'orage, pour le foudroyer.
Cette situation aurait pu indéfiniment durer; déjà, les membres secs, l'esprit allégé, les jeunes gens, las d’une trop longue contrainte, commençaient à échanger, à voix basse, quelques courtes phrases, dont l’intonation voilée fré- Missait d’une profonde et contenue tendresse.
Ils se comprenaient, comme s'ils s'étaient toujours connus.
Entre le Reboutou et sa fille, à côté des points de ressemblance, il y avait cette différence
LE REBOUTOU remarquable, que celui-là était ancré dans les vieilles idées, les vieilles coutumes, les vieux attachements au sol, aux pierres mystérieuses, à l’Armorique antique, quand celle-ci allait volontiers aux idées de progrès, à des idées plus larges, plus sensibles, plus humaines, à des visions neuves qu'elle retrouvait en ce moment sous l'influence des chaudes paroles du jeune homme.
De même, le neveu du curé n'avait rien de l’entétement de son oncle, voyait la vie d’une manière plus indulgente, et surtout ne partageait pas la sévère étroitesse de l'abbé vis-à-vis des superstitions du pays, vis-à-vis de la personnalité du Reboutou.
Ils étaient là, les deux jeunes, aux pensées plus douces, au cerveau rendu plus tendre par l'amour, en lutte contre ces deux représentants du rude et intransigeant passé, le Prêtre, le Reboutou; mais ils s’aimaient, se le répétaient, s’enfermant de plus en plus étroitement dans leur passion, comme en un nid où ils se trouvaient à l'abri de tout, et Geneviève se laissait prendre par ce beau garçon, courageux, hardi, vrai marin, qui avait, malgré sa vie d’aventures au large, gardé en lui l’âme poétique de la lande.
Ce fut la phrase directe de Nédélek Goalen ‘qui les arracha à ce commencement d’extase, la phrase qui montrait qu’il savait tout, qu'il avait tout compris, sans qu’on lui eüt encore rien dit, lorsque, interpellant le jeune homme,
il s'exclama, vibrant de surprise et de tristesse :
— Ainsi, c’est donc vrai que vous aimez Faïk Goalen, la fille de Nédélek Goalen, vous, Denis Le Marrec, vous, le propre neveu de l'abbé Pierre Kerbiriou?.…
Vivement, Le Marrec se redressa, et saisissant entre ses mains les doigts tremblants de Geneviève, restée assise et comme anéantie à sa place, sous la crainte de cette explication, il avoua nettement :
— Oui, moi, Denis Le Marrec, j'aime Geneviève Goalen, et je suis venu ici, chez vous, son père, pour vous la demander en mariage !.…
Lentement, semblant réfléchir à des choses profondément enfouies en lui, Goalen reprit :
— Savez-vous seulement ce que votre oncle pense de moi ?.…
— Je ne sais rien et n’ai besoin de rien connaître de ce qui a pu se passer, de ce qui peut exister entre vous et lui!
Le vieillard eut un fugitif sourire, puis secoua son front chargé de pensées lourdes :
— Croyez-vous donc que le recteur autorisera une pareille alliance ?
Denis croisa les bras sur sa poitrine, comme Pour accentuer encore ses paroles, et, de son mâle accent, avec une conviction intrépide :
— Je lui dirai que j'aime Geneviève Goalen, que jamais je n’épouserai d'autre fille! Il M'aime comme son enfant, il ne m'a jamais rien
refusé, il ne saurait me refuser ce bonheur.
194 LE REBOUTOU 2 Pr
Le Reboutou soupira :
— Vous avez trop longtemps, trop constamment vécu loin d'ici, vous ignorez bien des choses !.…
— Je demanderai à mon oncle sa bénédiction pour Geneviève et pour moi.
L'autre remua la tête avec amertume :
— Il vous la refusera.
Les contradictions semblaient exalter davantage le jeune homme, qui riposta, le front haut et assuré :
— ]1 me la donnera, croyez-moi !.…. Que votre fille vienne seulement à la cérémonie de la Croix de Mission qui va avoir lieu... Ayez confiance, vous dis-je, je le connais mieux que personne, mieux peut-être qu’il ne se connait lui-même; son cœur est plein de bonté, et je le sais prèt à m’accorder tout ce que je lui demanderai. Il n’est pas de sacrifice que je ne fasse pour cela !.…
Il songeait, souriant, que Pierre Kerbiriou ne saurait résister à une promesse de ne plus quit ter Camaret, de rester au besoin près de lui, et de renoncer à ses voyages au long cours.
Nédélek resta quelques secondes silencieux, paraissant se demander s’il devait accepter cette proposition qu'il jugeait infiniment dangereust pour sa fille, étant données ses relations avet le clergé du pays; puis il objecta avec une cer” taine timidité :
— Et si cela ne réussissait pas comme vous paraissez l’espérer ?
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Devähi cette Dersistanéé à lui opposer des obstacles, les seuls auxquels il ne s'était pas attendu, Denis Le Marrec eut un instant d’indécision; mais, sa confiance dans la bonté de son oncle l’emportant, il affirma :
— Geneviève sera ma femme, j'en fais ici le serment !.….
Il étendit la main, comme s’il prenait à témoin non seulement ceux qui assistaient à cette explication, mais tout ce qui l’entourait, cette maison, lieu de mystère et de crainte pour les superstitieux, cette lande déserte noyée d'opaques ténèbres, la nature entière.
— Allons, mon fi! bon courage pour votre entreprise, bien que je n'y aie guère confiance! Faik est une sainte fille, quoi qu’on dise et qu'on fasse; elle ira à cette Croix de Mission, Comme toutes celles de son âge et de sa religion ! termina solennellement le Reboutou, relevant peu à peu sa tête, comme s’il eût énergiquement soulevé le poids de quelque secret fardeau, sous lequel il se courbait malgré lui.
— Merci, Tonton Nédélek !…
Le jeune homme mit sa main dans la main sèche et rude du berger, qui, la retenant
Quelques moments, affirma :
— Vous êtes un brave et digne jeune homme; le ciel vous doit récompense !…
Denis prit congé de Geneviève en lui disant :
— Faïk, je vous donne rendez-vous à Camarot, à la Croix de Mission.
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— J'y serai ! fit-elle, les prunelles rayonnantes de confiance devant la belle sérénité de Le Marrec.
Déjà Goalen, s'étant assuré que la pluie avait cessé, annonçait à Denis :
— Je vous accompagne un bout de chemin:
vous pourriez vous égarer dans la lande, par cette nuit!
Ils ne se séparèrent que passé le moulin, près de la chapelle de Saint-Ernot, à hauteur de la maison communale, isolée sur la droite de la route, et, là, une dernière étreinte Jia leurs mains comme pour quelque serment mystérieux.
Ce fut le cœur ivre de joie que Denis Le Marrec regagna Camaret, après avoir seulement pris la précaution de souper à Morgat.
I n’arriva que fort avant dans la soirée, mais, à la cure, il avait sa pleine liberté et on ne s’inquiétait jamais de ses absences; la seule préoccupation de Marie-Anne, qui veillait encore toute seule, à près de minuit, fut pour savoir s’il avait pu se mettre à l’abri de l'orage.
— Un fier nid que j'ai trouvé, va, ma bonne Mannaïk!... Ah! ah! un nid où on ne va guère de par chez nous!
Elle le regardait, surprise, ne comprenant pas, un peu inquiète tout de même de ses prunelles trop brillantes.
Il cligna malignement de l'œil, et, en voix de mystère à l'oreille :
— J'ai gité dans la maison du Reboutou..
SON PT TE PR A ET ee CO OY PR E L at : ET e ’ C& Le x CAS AE + — a ?
Machinalementla vieilleservanteavaitébauché un signe de croix, dans l’inattendu de ce nom; mais elle finit par sourire, confiante, terminant:
— Un brave homme que c’est, mon fi! Tu peux m'en croire |.
— Oui, oui, et aussi, avant peu, on verra du nouveau! fit-il, ne pouvant dissimuler sa joie.
Elle tressaillit, reprise d’anxiété, songea quelques instants, en regardant s'éloigner le jeune homme, et balbutia :
— Jésus Marie! Il y a monsieur le recteur, à qui mon pauvre Denis ne paraît pas penser!
Pourvu que... C’est qu’elle est fièrement jolie cette petite Faïk que Denis a tirée du péril de la mer! Bien sûr, c’est pas pour Tonton Nédélek qu’il a été choisir cet abri! Et que faisait-il par là? Est-ce que? Est-ce que?
Ah bien ! que va-t-il arriver ?.…
Elle regagna sa chambre, sans conclure, toute marmottante.
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Quelques jours seulement après cette supréme et décisive rencontre de Geneviève Goalen et de Denis Le Marrec, comme c’était le dimanche qui précédait la cérémonie de la Croix de Mission, il se passa en Camaret un fait absolument inaccoutumé, un fait qui mit soudain toutes les langues de commères en branle pour de longues heures.
L'approche de cette fête religieuse, dont on ne cessait de parler et qu'on préparait depuis des mois, avait remué tout le pays d’un grand bouillonnement de ferveur, étendant cette agitation non seulement jusqu'aux villages les plus éloignés de Camaret, mais même à ceux qui n’en dépendaient pas; chacun comprenait qu’il devait participer à l’éclat de la cérémonie dans la mesure de ses moyens et que nul ne pou-
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vait s’en désintéresser, pour peu qu’il eût à cœur la dignité, le renom, l'honneur du petit port breton.
Le clergé, dans toutes les paroisses, profita de ces excellentes dispositions pour chauffer encore davantage cet élan de piété et soutenir le zèle des fidèles.
L'abbé Pierre Kerbiriou, la messe terminée, monta en chaire pour adresser à ce sujet quelques paroles à ses paroissiens.
Ceux-ci, rien qu'à voir sa physionomie, le froncement particulier de ses épais sourcils, la flamme aiguë de son regard, devinèrent qu’il allait leur faire quelque communication importante,
— Oh! oh! souffla Balanec à l'oreille de son voisin. Sa mine des grands jours qu'il a aujourd'hui, Monsieur le recteur, comme cette fois, dont tout un chacun se souvient ici, où il a fait son fameux sermon sur l’observance du dimanche!
— Oui, fit l’autre. Quand il a raconté que, du temps de la grande Révolution, la municipalité de Camaret, moins tolérante que l’Église, faisait observer le repos du Décadi, en l'honneur de l’Etre suprême, censément notre dimanche, quoi | à coups de canon ! Je me rappelle, ma foil Parait qu'il y avait un canon du fort de Vauban
tout chargé, commandant l'entrée du port et .
prêt à couler bas toute barque qui serait sortie Pour aller pêcher ce jour-là !.… Le mareyeur ajouta :
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gi isa 5e LE REBOUTOU
— Même qu’il nous a lu en chaire le papier qu'ilavait retrouvé, à ce sujet, dansles archives, un papier signé de noms de Camaretois du temps, qui étaient des grands-parents à des Camaretois de ce jour, et que, ne voulant pas lire les.
signatures, pour ne faire tort à personne, il offrait aux intéressés et aux incrédules de venir | voir la pièce chez lui! M’est avis qu'il a sa figure de ce dimanche-là!
Après avoir annoncé la date à laquelle on planterait en grande pompe, dans le cimetière, la Croix de Mission, qui devait remplacer l’ancienne croix, il commença, avec sa verdeur habituelle, sa grande liberté de paroles, sa familiarité paternelle et bougonne, à morigéner les Camaretois.
I leur reprocha leur peu d’ardeur pour la religion, leur coupable indifférence, qui faisait que beaucoup d’entre eux, depuis leur première communion, depuis leur mariage, avaient cessé de pratiquer leurs devoirs religieux et n'approchaient plus du tribunal de la pénitence; il les adjura de rompre avec cette irréligion blämable et de s'engager à venir tous se confesser et communier, en l'honneur de ce jour glorieux qui allait briller sur leur pays. Ce serait pour eux l'occasion inespérée de rentrer dans le giron de l'Église, dont ils n’auraient jamais dû sortir, de cette Église qui ne demandait qu’à les accueillir avec son indulgence habituelle.
Dans l’entrainement de la parole, ne trouvant
Corne ne 2
Il commença avec sa verdeur habituelle, sa grande de paroles, sa familiarité paternelle et bougonne…
liberté
. plus assez de reproches topiques à leur adresser,
il eut cette apostrophe inattendue :
— Vous ne venez plus au confessionnal, où vous êtes sûrs de trouver tous les secours, toutes les grâces, et vous n’hésitez pas, dès que vous vous trouvez en peine, à vous rendre là-bas, chez l’homme du cap de la Chèvre, au risque de perdre votre âme! Vous préférez les conseils du Reboutou à ceux de votre Recteur !
Ce fut, quelques minutes, dans l’église, un silence de stupeur.
Puis, comme le curé venait de terminer, en disant qu’il comptait sur leur bon cœur, sur leur sagesse, il se fit un bruit confus et grossissant de paroles murmurées à voix basse.
Quelques femmes, penchées les unes vers les autres, échangeaient leurs impressions avec une certaine stupéfaction gênée :
— Qu'a-t-il donc aujourd'hui, Monsieur le recteur, qu’il se montre si sévère?
— Que peut lui avoir fait ce Reboutou, pour qu’il nous en parle ainsi en chaire?...
Et d’autres graves propos qui montraient le trouble que cette insinuation venait de jeter dans beaucoup d’esprits.
Quant à Pierre Kerbiriou, il ne se doutait nullement de la nature, toute spéciale, del’émotion qu'il avait si brusquement soulevée. En prenant le Reboutou pour un des arguments de la fin de son sermon, il n'avait voulu viser aucun Cas particulier et n'avait eu d'autre but que de fixer
dans tous les souvenirs, d’une manière plus positive, presque imagée, le grand reproche qu’il ne cessait de faire à la race bretonne, cette race dont, il connaissait d'autant mieux les faiblesses qu’il lui appartenait.
Ce qui le révoltait, en effet, c'était l’indéracinable superstition de certains de ses paroissiens, qui, venant peu à la messe, à part les anciens et les paysans de là campagne, des hameaux de l'intérieur, s’obstinaient à des croyances enfantines, à des pratiques presque païennes, et qui semblaient faire moins cas de Dieu ou de leur Religion que de quelques vieilles légendes ancrées au plus profond de leur dure cervelle armoricaine.
Quand il songeait à cela et qu’il constataitson Impuissance à combattre ces restes des faux dieux, dans ses veines bouillonnait une colère d'inquisiteur, si violente, qu’elle avait besoin de se soulager, de trouver un exutoire.
C’est alors qu'il s'en prenait au Reboutou, Comme si cet humble en eût été personnellement la cause, qu’il en fût la raison au lieu d’être en réalité l'effet, qu’il eût ouvertement encouragé, favorisé, étendu la superstition et battu, en quelque sorte, l'Eglise en brèche.
Ce Goalen, cependant, c’est à peine s’il le Connaissait, n'ayant fait que le voir et ne lui ayant jamais adressé la parole.
ll lui était arrivé, à deux ou trois reprises, de le rencontrer, soit au chevet d’un malade, soit
204 2 LE REBQOUTOU
devant la porte d’un mourant auprès duquel |! venait, lui, prêtre, accomplir son saint ministère, et il en avait chaque fois ressenti une sen- | sation bizarre, comme s’il se fût tout à coup trouvé en présence matérielle de l’'Ennemi, de l'Esprit du Mal, personnifié en ce berger sec, osseux, un petit rire, imperceptible pour les autres, pour les non clairvoyants, toujours figé dans les plis du visage, au coin de l'œil et de la bouche.
En chacune de ces occasions une rougeur violente avait empourpré sa figure, flot de sang venu vivement du cœur, et il en avait éprouvé l’âcre et mordant besoin d’anathématiser celui qu'il considérait comme un danger public ; il était entré chaque fois dans la masure avec l'intention de dire au malade ou même au mourant : |
— Lui ou Moi, choisissez !..
La phrase grondait au fond de sa gorge, comme s’il eût donné le choix entre le ciel ou l'enfer.
Mais aussitôt son bon cœur avait repris le dessus ; une soif de lutte, de combat, lançait l’apôtre à la défense, à la conquête de l’âme qu'il supposait attaquée, faiblissante, déjà prise peutêtre, et qu’il importait de sauver.
L'autre, en ces rares circonstances, s'était esquivé, ne cherchant jamais à braver l’abbé, atténuant même devant lui ce petit rire d’ironie, qui était comme une critique timide, une pro-
testation légère, humble et soumise devant l'inutile allure batailleuse et exterminatrice du prôtre.
Il semblait s'excuser de sa présence, de son audace, avoir comme une sorte de honte du bien qu’il venait de faire, du soulagement qu’il avait pu apporter, prouvant muettement par son attitude qu’on l'avait demandé, qu'il ne s'était pas imposé.
Alors intérieurement, l’abbé bougonnait, ne parvenant pas à trouver en lui l'esprit d’orgueil qui, selon ce qu’on lui avait enseigné, devait caractériser le sorcier, stigmatiser le serviteur de Celui d'en bas.
Mais cela lui avait servi à constater combien on allait de préférence, pour toute espèce de choses, au Reboutou, qui arrivait ainsi à faire une sérieuse concurrence à l'Eglise, comme il la faisait à la médecine, étant le guérisseur des maux, et, en même temps aussi, une sorte de tonsolateur des âmes, par ses légendes, par ses récits du vieux temps, toute une philosophie simple, puisée dans la longue et constante contemplation de la Nature.
C'était donc un puissant et dangereux concurentet il devait letraiter enennemi, l’écraser sans Pitié chaque fois qu’il en trouverait l’occasion. Cest pourquoi il n'avait eu aucun scrupule, autune hésitation, quand il lui avait fallu souligner, d'un trait significatif et facile à comprendre pour ous, le sermon fait en faveur du rappel à la piété,
en faveur de l’éclat général à donner à la céré-
« monie prochaine de la Croix de Mission.
Ce qu'il n'avait pu deviner, aussi, ce qu’il ne pouvait prévoir, c'était l’étrange coïncidence qui lui faisait choisir comme antagoniste le Reboutou, au moment même où la lutte entre lui et Nédélek Goalen allait prendre un caractere tout différent et passer de l’ordre général à l'ordre particulier, de l'intérêt commun à l'intérêt personnel.
C'était lorsque Denis Le Marrec, son never, se déclarait contre lui et se liaitavec son adversaire, en demandant à ce réprouvé, à cette sorte d’excommunié, auquel on fermait les églises de la presqu'ile, de devenir son gendre, de lui donner Geneviève pour femme.
Siquelques-unsfurent attristés, génés par cette attaque inattendue du recteur contre celui qui, en tant decirconstances leuravait rendu des services qu'ils se refusaient à oublier, d’autres, au contraire, s’en montrèrent satisfaits.
Au sortir de l’église, sous le porche même, entre les deux arbres qui ombragent la grille donnant sur la place, on put entendre Balanec déclarer:
— Il a fait œuvre de saint homme, notre recteur, au jour d'aujourd'hui!
Dans le fond de son cœur, le mareyeur conservait une vague rancune contre cette fille du Reboutou, qui avait su attirer sur elle les regards, les soins, l’attention de Denis Le Marret ; il y avait vu une atteinte à ses droits, à ceux de
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sa fille, et une certaine méfiance lui restait contre tout ce qui pouvait venir de ce côté, comme s'il se fût douté de la vérité.
[Il commençait à trouver, en effet, que lejeune homme était bien long à se déclarer, qu’il ne
Au sortir de l'église, sous le porche mème...
venait plus chez lui aussi fréquemment que durant les premières semaines, et sans savoir que la fille du Reboutou en fût la cause, il n'était pas fâché de voircelui-ci publiquement blâmé, frappé et repoussé par l’Église. Certainement, après tette violente apostrophe de l'abbé Kerbiriou, si Son neveu avait conservé quelque souvenir api-
toyé pour celle qu'il avait sauvée, il n’oserait jamais en rien dire et serait défendu de toute tentation de la revoir.
Telles étaient les secrètes raisons qui mettaient, ce dimanche-là, le mareyeur en joie et lui donnaient la mine rayonnante et satisfaite qu'il promenait devant ses compatriotes.
Il sentait un tel besoin d'expansion, un tel désir de faire partager à tous £e qu'il éprouvait, qu’il s’en prenait aux uns et aux autres, gouailleur volontiers, lorsqu'il s’adressait à quelque secret partisan du guérisseur; ce fut ce dernier sentiment qui le poussa du côté de la servante du curé, cette phrase aggressive aux lèvres :
— Hein! Mannaïk, votre ami le Reboutou.
qu’en dites-vous, à c’t’heure, que Monsieur le recteur lui a dit son fait en pleine chaire ?.…
La vieille eut une moue indécise, décidant :
— C'est toujours des paroles de sagesse qui sortent dela bouche de Monsieur le curé, Tonton Jean-Marie, et vous ne me feriez pas dire le contraire pour tout l’or du monde ; mais vous n'avez pas à l’approuver ou à le désapprouver, que je crois? Il a ses raisons, sans doute, des raisons dictées par le Seigneur, dont il est le représentant pour nous !.….
Il ricana, frottant joyeusement ses mains épaisses :
— Oh! diable! Il y en a peut-être qui n° disent rien et qui ne sont pas avec lui, en ct moment? Ce Nédélek Goalen, vous le défen-
ri ui 5 SA D AO A CR CAN OS OT ET ) 2 RAT LAPuR L ? : 1%
diez si fort d'habitude, vous voilà fort embarrasste, que je pense? Prendre parti pour lui, c’est pêcher contre l'Église, vous avez entendu notre recteur !.…
Marie-Anne le regarda quelques instants sans répondre, une étrange lueur tapie dans ses prunelles mi-disparues sous les plis des paupières ; puis, subitement, l'accent presque menaçant :
— Je ne me mêle point de ce qui ne me regarde pas, moi. Si Tonton Nédélek croit qu'il a quelque chose à faire, il se défendra bien tout seul, allez !.. Mais vous avez bien tort de parler ainsi à tout instant contre lui, qui ne vous a jamais rien fait.
Et d’une voix plus sourde, lentement :
— Ce serait pour vous porter malheur, des fois, que ça n’étonnerait personne !.…
Il eut un recul, un redressement de ses fortes et lourdes épaules :
— Je ne le crains point, ni lui ni personne ; Quand on a toujours vécu dans le droit chemin, qu'on a constamment fait son devoir d’honnête homme et de bon chrétien, qu’on vit dans la crainte de Dieu etdel’Église, c’est pasun méchant Reboutou comme l’homme du cap de la Chèvrequi peut vous nuire! Ah ! mais non. Je le lui défends bien, moi !.….
Son interlocutrice déméla parfaitement l’espèce de crainte superstitieuse qui se dissimulait Mal sous cette brusque défense de Balanec, et elle répondit :
— Il n’est pas homme non plus à vous faire du mal, ni à vous ni à un autre; ilnesait faire que le bien!
Ces mots rendirent au mareyeur son assurance gouailleuse ; il haussa le dos, bougonnant : — Je ne lui demande ni bienni mal!... Qu'il reste où ilest, c’est une bonne place pour lui, en compagnie de ses mauvaises Pierres de malheur !.… à
— Allons! allons Tonton Jean-Marie, ne vous faites donc pas plus méchant que vous n'êtes! Un brave homme comme vous devrait se montrer plus tolérant.
Et reprenant sa moue de mystère :
— Sait-on jamais ce qui vous attend en ce.
monde ?.…
De nouveau il l’examinait de côté, ses deux mains profondément enfouies au creux de ses poches, semblant se demander ce qu’elle voulait dire avec ses phrases énigmatiques ; mais, renonçant à le deviner, il s’éloigna d'elle et se contenta d’écraser avec colère entre ses dents les mots :
— Carabassen, va !...
Mannaïk, cependant, l’examinait, pensive.
Son front remué à plusieurs reprises, le volettement de sa coiffe, montraient qu’en elle lesréflexions continuaient à se poursuivre, comme si elle eût su à quoi s'en tenir sur certaines choses
- que le mareyeur ignorait, et qu'elle avait récemment découvertes ou devinées.
Quand elle rentra à la cure, la première personne qu’elle rencontra fut Denis Le Marrec, qui venait seulement d'apprendre ce qui s'était passé à l’église ; il questionna :
— C’est vrai, Mannaïk, que mon oncle a mis Nédélek Goalen au ban de la paroisse ?
Elle ne put retenir un soupir, les yeux voilés de tristesse : |
— Monsieur le recteur a ses raisons et il parle toujours pour le bien de l’Église.
Denis assombri murmura à mi-voix :
— Pauvre Faiïk !….
Mais il releva la tête, terminant, les poings serrés en une révolte :
— Allons! Nous verrons bien! Quand tous... tous seraient contre eux, moi je resterai avec elle !
— Décidément il l'aime, je ne m'étais pas trompée ! fit Marie-Anne qui l'avait entendu. Pauvres enfants !
Et, comme il s’éloignait, désespéré, les larmes aux yeux, elle s’ancra dans la résolution de le défendre, de le soutenir, gardant un peu de rancune au mareyeur, qui s'était montré si dur :
— Je les aimerai, moi!... Ça apprendra à ce Balanec !.…
Les quelques jours qui séparaient de la cérémonie de la Croix de Mission le dimanche où avait eu lieu le solennel sermon de Pierre Kerbiriou à ses paroissiens, furent pour Denis Le Marrec un cruel et lent supplice de tous les instants, et il les passa dans un état de fièvre tout à fait extraordinaire.
De ci, de là, à différentes reprises, en plusieurs | occasions, on lui avait bien fait comprendre que son oncle avait une certaine antipathie pour l’homme dont il avait sauvé la fille; mais, comme le sujet ne paraissait pas devoir jamais l’intéresser d’une manière très intime, on n’avait pas insisté devant son apparente indifférence, et luimême n’avait pas cherché à en savoir davantage, croyant à quelque malentendu, peut-être même à une insignifiante querelle arrivée dans le passé.
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LE RRBOUTOU 213
Les paroles prononcées en chaire par le curé le détrompèrent durement, lui démontrant qu’il s'agissait d’une véritable haine, mieux que de la haine, d’une question d’ordre social, presque d'un sacrilège.
Alors, pour la première fois il se mit à réfléchir longuement, sérieusement, à tout ce qui s'était passé depuis son retour, à tout ce qui lui était arrivé, et plus que jamais, il sentit l’absolue nécessité de ne pas se trahir, de conserver toutes ses forces, d’amasser tous les arguments pour triompher et surmonter la succession d'obstacles dressés entre lui et Geneviève Goalen.
Depuis son retour à Camaret, il se trouvait, sans s’en être rendu compte, sans avoir en rien travaillé à cela, placé entre les souvenirs d’enlance, pour lesquels il avait longtemps conservé une large place, la plus large assurément, au fond de son cœur, les amitiés du pays, les bonnes camaraderies, et son brusque amour pour cette fille du Reboutou qu'il ne connaissait pas auparavant.
Il ne l’avait jamais rencontrée en effet, lors de ses précédents séjours en terre de France, et il lui avait cependant suffi de la voir une fois pour s’en éprendre pour le reste de sa vie, à se damner, à se tuer s’il ne l’obtenait pas, si elle ne devenait pas sa femme, comme il en avait pris le formel engagement.
Successivement, il venait de s'apercevoir qu’il allait mécontenter, blesser ceux qu’il estimait,
ceux qu'il aimait le plus, ayant à lutter contre son oncle le curé. contre Jean-Marie Balanec, ce vieil ami de sa famille. Il sentait qu'il aurait aussi à combattre, dans une certaine mesure, la tentation d'épouser la fille du mareyeur, cette Reine Balanec, dont les séductions ne lui avaient nullement échappé, que tous vantaient comme la plus belle fille de Camaret et qui, à ce qu’il lui semblait, serait toute disposée à le prendre pour mari; mais de ce côté, il se trouvait fort de la confidence de son ami Hervé Morvan, qu’il ne consentirait jamais à trahir.
Tous ces débats, si secrets qu’ils eussent été tenus par lui, n'avaient cependant pas pu échapper à tout le monde; trop d’'yeux étaient aux aguets, dans le pays, trop d'oreilles aux écoutes, trop de curiosités constamment en éveil, pour que les faits et gestes de Denis Le Marrec ne fussent pas connus dans leurs moindres détails.
A Camaret, en dehors d'Hervé Morvan, qui savait à quoi s’en tenir sur les amours de son camarade et qui les favorisait de tous ses vœux, Marie-Anne avait su deviner le secret du jeune homme, et déjà quelques rusées commères, toujours à l’affût de ce qui pouvait survenir de nouveau dans le calme de leur monotone existence, commençaient à flairer un mystère dans les agissements du neveu de Pierre Kerbiriou, depuis son arrivée au pays.
Plus d’une, parmi les jeunes Camaretoises, eût été fort désireuse de se voir recherchée par le