‹ Le reboutouChapitre 5 sur 29 · CT · texte numérisé non relu

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Lui aussi a fait de nombreux sauvetages, sauvetage de lamentables et fragiles existences d'hommes, lorsqu'il a pu arracher quelque triste blessé à la mort, plus souvent sauvetage de pauvres âmes humaines défaillantes, glissant sur les lèvres des malheureux enfants qu’il accompagnait, sombres derniers soupirs recueillis sous la mitraille, sous les balles, et s’envolant

de bouches blémies, de lèvres contractées par.

la souffrance, entre une invocation suprême à quelque saint obscur, à quelque sainte ignorée de Bretagne, et l'appel si déchirant, toujours le même, l’appel à la mère, l’adieu à la maman !

C’est là surtout qu’il avait appris à aimer les hommes, non plus seulement comme des frères, mais comme des enfants, dont chacun lui tenait profondément au cœur par de tendres et délicates racines.

Aussi, bien qu'il ne fût pas d’une famille camaretoise, était-il aimé et respecté dans le petit port, comme s’il y était né.

Du reste, s’il n’était pas de Camaret, il appartenait cependant à la même race, à la même terre, à la même presqu'ile. ,

Fils d’un aubergiste de Crozon, il avait été, dès l'enfance, poussé par sa mère, très pieuse, à choisir la carrière ecclésiastique, et, moins par vocation particulière que par entrainement d’obéissante tendresse pour elle, il était entré au séminaire après avoir terminé ses études au collège de Lesneven. Là, il avait achevé de se

dégrossir, de s’instruire, mais ayant toutefois gardé le physique de son origine paysanne, les allures de son aïeul, un vaillant marin, pêcheur de Morgat; des goûts, des tendances, des expressions, rebelles à toute culture, à toute domestication, à toute discipline scolaire, montraiïent en lui le sang d’un fils de la mer, et aussi le sang d’un fils de la terre, cette terre toute osseuse, toute rocheuse, de la presqu'’ile de Crozon, pointe de porphyre entre les pointes de granit du Raz-de-Sein et de Saint-Mathieufin-de-Terre,

Il était lui-même de ce pur porphyre, de cette pierre à feu que tout choc fait briller, étinceler, et il entremélait sa bonté réelle, son infatigable charité, de dures et rocailleuses boutades, de coups de boutoirs solidement assénés.

Il traitait les pêcheurs en grands enfants et en camarades, les morigénant, les bousculant, en ayant toujours soin de faire remarquer que c'était par affection pour eux, son dicton favori étant : Qui aime bien châtie bien. I] leur parlait breton quand le français ne les persuadait pas ; il les enjôlait, non pas par des phrases enguirlandées et mielleuses, mais par une sorte de familiarité brutale, qui leur convenait mieux, prêt au besoin ou semblant toujours prêt à accompagner ses phrases du pied ou du poing pour les faire pénétrer dans les récalcitrantes cervelles de certaines de ses ouailles. Un de ceux qu'il avait le plus rudement

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dmonestés lui riposta, à bout d'arguments, t d’un air de malice :

— Îl ne vous manque plus que de jurer comme ous, monsieur le recteur.

Cela ne le démonta nullement ; il se contenta le sourire, répondant tout droit :

— Un juron ne me ferait certes pas reculer i j'étais sûr qu’il pût vous ramener au bien et x l'amour de Dieu. ;

Sa grande haine était les paresseux, les ivrognes ; encore savait-il, fort intelligemment, faire la distinction entre l’ivrogne invétéré, le buveur habituel, et le pêcheur qui, par hasard, un jour de bonne pêche ou par chagrin, se laissait aller à boire un coup de plus qu'il ne le fallait. Il était trop du pays, trop de la race armoricaine, pour ne pas savoir que, dans ce rude et dangereux métier, dans cette continuelle vie de misère, dans cette lutte de jour et de nuit avec les grandes eaux terribles de l'Océan, l’homme a parfois besoin de cette aide ou de cette consolation, de cette brûlure fortifiante, de ce poison d’oubli, l'alcool. Alors il pardonnait, pitoyable à cette trop compréhensible faiblesse humaine, ou bien il faisait semblant de ne pas voir, d'ignorer.

De là cette grande chaleur d'affection que tout Camaret montrait pour lui.

En dehors de ses paroissiens, sa principale tendresse était son neveu, le fils d’une sœur, morte après quelques années de mariage et

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après avoir elle-même perdu son mari dans un naufrage.

Ce neveu, Denis Le Marrec, il eût voulu en faire un homme d’une instruction suffisante pour se choisir une carrière tranquille; il avait commencé lui-même son éducation, cherchant à le diriger, à le pousser vers cette existence placide qu’il rêvait pour lui. Tout fut inutile ; chez l'enfant, dès le premier âge, le sang paternel avait grondé plus fort que tous les conseils de l’oncle, détruisant au fur et à mesure

s les faibles résultats de ses efforts, et sans même pouvoir terminer cette éducation entreprise avec tant de joie, il avait été obligé de céder à la grande vocation qui faisait, du fils du marin, un marin, un homme de mer comme son père.

L'abbé avait fini par s’incliner, tout soupirant, n’essayant même pas de résister dès les premières et impérieuses manifestations de ce goût, et c'était comme mousse que le fils de sa sœur avait fait ses débuts sur mer.

Maintenant, après de fréquents voyages, après mille aventures, bien qu’il eût seulement atteint sa vingt-cinquième année, Denis Le Marrec commandait un bâtiment de commerce faisant le long cours, et son oncle l’attendait de jour en jour, ne l'ayant pasvu depuis deux ans.

C'était tout là-bas, vers l'Amérique du Sud, dans les pays du grand soleil, qu'il était parti, il y avait de cela une longue couple d'années,

et Pierre Kerbiriou n'avait eu que de temps en temps de ses nouvelles, quelque courte lettre de marin de commerce, toujours préoccupé des affaires dont son bâtiment était chargé, sachant mal mettre en ses phrases ce qu’il avait de bon et de tendre dans le cœur, ne sachant pas du tout parler de ce qu’il voyait, des pays curieux qu'il visitait.

Les dernières nouvelles reçues annonçaient son arrivée en France, mais aucun sémaphore n'avait encore signalé le bâtiment sur lequel il se trouvait, et c'était approximativement seulement que le curé pouvait apprécier l'endroit où il devait être.

Préoccupé plus que d'habitude, ce matin-là, sous la double influence de ses pressentiments personnels et de cette épaisse brume qui avait envahi les côtes dans la soirée de la veille, il avait dit sa messe avec plus de ferveur encore que les autres jours, appelant sur le voyageur les bénédictions et les protections d'en haut, ,

Tandis qu’il reprenait le chemin de Camaret, tout en causant avec ceux qui venaient d’assister à sa messe, il ne pouvait s'empêcher de penser à son neveu, n'ayant jamais ressenti une telle hâte de le revoir, de le sentir là en sûreté à ses côtés, et de longs remords se glissaient en lui, de n'avoir pas résisté davantage à cette Vocation, d’avoir laissé exposé aux incessants périls de la mer ce fils adoré de sa sœur, cet

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