XY. — LE JUGE DE PAIX
Etiiii-ce une superstition ou y a-t-il. comme beaucoup le croient (luelquefois, prescience chez l'homme ? Voilà la question que je me suis posée depuis en pensant au récit de mon ami Anakoui.
u Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en ])artant.
H Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
« Que me voulez-vous? » demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
« Vous parler d'une affaire de meurire qui vient d'avoir lieu sur le bord de la Rivière aux Castors. »
(( Quel est votre nom ? » dit-il en s'adressant directement à Attenousse.
« Celui-ci se nomma sans défiance.
« Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre, puisque tel est votre nom. d Ce juge de poix s'appelait Justin Bélandré. C'érait un homme stupide et grossier comme nous Tavons dit. ignorant et fanatique au suprême degré et i^ar la même bouffi d'orgueil.
« Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justi lia. Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et méprisable, que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
(( Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître Attenousse.
(( Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
« C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça lentement : (t Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée,
sont innocents ; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier.
« J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois- Riviéres, c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et Dubecca, ils vous ont vu retirer votre propre couteau du sein de votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer. c"est la preuve la plus forte qu'il puisse y avoir contre vous.
« Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer a résister ou a fuir, car je vous fais lier pieds et poings. »
<( En entendant Justifia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à quel homme: il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules en disant : « Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin ? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs. )i Les autres sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de laisser la salle et commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route immédiatement.
Or, dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et ces hommes devaient obéir sous ])eine d'une forte amende ou de la prison.
Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui étaient nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte d'insiruction, avait été nommé a la charge de magistrat stipendiaire.
Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées. On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St- Jean.
La distance était a peu de différence jjrès de cet endroit de Québec ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que nous voyons.
La ville des Trois-Rivières était alors un entrepôt considérable pour le commerce de pelleteries ; c'était le rendez-vous des trafiquants et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle a a-ijourd'hui. aussi l'arrivée d'un meurtrier comme .-Vttenousse y produisit-elle grande sensation.
Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre lui, lui promen:int sur eux un regard calme et fier.
Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les imprécations de cette foule
Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'afiîrmation du magistrat qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son premier meurtre.
Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que c'était un véritable démon incarné; aussi trembiait-on à l'idée qu'il pourrait s'échapper.
Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en ressentir dans leurs décisions.
Il eut été difticile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées et tant la frayeur était grande.
« Enfin, ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures du matin ; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver ! »
Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après-midi.
« Où est le gouverneur? » lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me l'indique, je m'éldiiçai l'œil en feu, la figure empreinte d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais lui dire quel était le caractère de son infâme accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers oftîciers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les Français et je croyais que sans doute, il m 'écouterait.
Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma démarche.
Oh ! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance on plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je me présentai à la porte de la demeure du gouverneur.
Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée, u Je veux voir le gouverneur » disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je m'avançais toujours. j
{d suivre) Dr Ch. de Guise.
1er mars 1890
PAUVRES PETITS l
Dans une ruelle sale, tortueuse, avoisinant la rue Notre Dame, une famille juive habitait une vieille masure en bois menaçant ruine.
La famille qui était nombreuse se composait de huit enfants, dont le plus vieux avait à peine douze ans. Salomon Pietrovitch le père — un de ces Juifs sordides, à la grosse face bestiale, que la Russie a vomi sur nos plages — était colporteur et gagnait juste assez pour ne pas mourir de faim. Ses deux fils les plus âgés, Salomon l'aîné et Jacob le cadet, n'avaient jamais été à l'école.
Salomon cirait les chaussures, son frère vendait des journaux, mais les profits étaient faibles. Le père aigri par la misère sans doute, en était venu à maltraiter ces pauvres enfants, quand ils ne rapportaient que quelques sous. Il se plaignait chaque jour que sa famille était trop nombreuse, il demandait tout haut, à la mort, de venir prendre ces petits êtres inconscients, mais celle-ci faisait la sourde oreille. Comme d'habitude, elle préférait s'attaquer à ceux qui sont en état de jouir de la vie et qui n'ont pas le temps de penser à elle.
Un soir, vers neuf heures, Salomon vêtu de haillons, l'air navré, la figure pâle, les yeux bistrés, s'en vint trouver son frère, le petit Jacob, occupé à vendre ses journaux le long de la rue St Jacques. Il lui raconta, avec des larmes dans la voix, que quatre gamins l'avaient rossé, ensuite, enlevé l'argent gagné durant la journçe. Salomon ajouta que jamais il n'oserait rentrer à la maison. D'abord son père ne le croirait pas, et il le battrait, puis il avait pris une résolution : il irait se noyer. Pour une fois, l'auteur de ses jours, qui se lamentait quotidiennement sur le nombre de ses enfants, serait content de Salomon. D'ailleurs, pourquoi vivait-il ? Que ferait-il dans ce monde qui n'avait aucun attrait pour lui ? Depuis qu'il avait atteint l'âge de raison, il n'avait connu que le besoin. D'une nature triste, souffreteuse, craintive, jamais on ne l'avait vu sourire, toujours il avait pleuré. Battu à la maison, battu par ses camarades, personne n'avait cherché à le consoler, si ce n'est Jacob, son bon petit frère. Celui-ci quoique plus jeune l'avait déjà défendu contre les voyous.
Jacob, lui, était fort, bien constitué, il luttait pour la vie. Plus intelligent que son aîné, il chercha à le détourner de son mauvais dessein.
Salomon écoutait silencieusement ses conseils, mais il n'était pas convaincu. Quelqu'un lui avait dit que là-haut existait un Dieu bon, ayant pitié de ceux qui souffrent. Il voulait aller le rejoindre, dans le grand firmament, par de-là les nuages. Le pauvre enfant avait une idée bien vague de la divine Providence, car jamais ses parents ne lui en parlaient. Tout ce qu'il savait, il l'avait appris dans la rue, précisément l'endroit où le mal se connaît avant le bien. Cependant quelque chose lui disait qu'il serait plus heureux avec cet Etre supérieur.
« Star and IVituess, last cditio?i » cria Jacob en voyant un gentleman marcher vers eux. Le monsieur acheta les deux journaux, c'étaient les derniers. Alors le news boy voyant que son frère semblait avoir gardé son idée fixe, prit le parti de l'amener par la force, s'il le fallait, à la maison paternelle. Ce qui fut fait. Jacob raconta l'incident au père qui soupçonna une ruse. Le brutal s'empara de Salomon et malgré ses supplications, malgré les cris des autres enfants, il le battit cruellement.
La nuit était noire et lourde, un vent chaud, précurseur de l'orage, s'engouffrait dans le dédale des rues, en chassant devant lui, des nuages de poussière. Le gaz des réverbères vacillait et donnait peu de clarté, seules, les lampes électriques suspendues aux énormes poteaux qui /«r^/// les grandes voies de Montréal, éclairaient d'une lumière blanche, aveuglante. Tout sommeillait dans la vieille masure en bois menaçant ruine, dont nous avons déjà parlé, quand soudain un garçon entr'ouvrit la porte avec la plus grande précaution, s'arrêtant au moindre bruit — l'air d'un prisonnier qui s'évade. — Lorsqu'il fut dehors il s'élança dans la ruelle en frôlant les maisons. Il n'était pas encore arrivé à la rue Notre Dame, qu'un second enfant soriit du même endroit, inquiet, troublé. Son regard fouillait les ténèbres. Ce dernier, vit probablement ce qu'il cherchait, car lui aussi s'élança daas la même direction — celle du fleuve. Tous deux se suivaient à égale distance, malgré les efforts qu'ils faisaient, l'un, pour distancer le poursuivant, l'autre, pour atteintre le fuyard. Enfin celui qui avait réussi à garder le devant traversa la rue des Commissaires, descendit le chemin des voitures, du mur de revêtement au quai, puis, rendu devant la plaine liquide agitée par le vent brûlant, il piqua une tête et disparut sans avoir poussé un cri. L'autre arrivait à l'instant. Salomou ! Salomon ! cria-t-il. L'écho seul lui répondit. Alors le brave petit Jacob — vous l'avez sans doute reconnu — fit le plongeon à son tour et une seconde après, deux têtes émergeaient du sein de l'onde. Un combat parut
s'engager entre les deux frères, puis tout rentra dans le silence
Le lendemain les journaux annonçaient la disparition mystérieuse de deux petits Juifs, demeurant ruelle D...
Un mois plus tard, deux cadavres, qui furent identifiés par le colporteur Salomon Pietrovitch, comme ceux de ses enfants disparus, étaient retrouvés par des pêcheurs, vis-à-vis les îles de Boucherville.
E. Z. M.\SSICOTTE.