LE BONHEUR
Il est dans la vie, un rêve que l'humanité poursuit sans cesse, un rêve qui paraît à la portée de chacun, un rêve qui plane au-dessus de la terre et qui se plaît a tourmenter notre courte existence; ce rêve qui se joue ainsi de nous, c'est ce qu'on nomme : le Bonheur; et c'est sa réalité que je vous souhaite de tout cœur.
l'amitié
Tous les sentiments naissent et meurent presqu'au même instant, ainsi que la rose dont ils ont parfois l'éclat, ils brillent durant le jour, puis s'obscurcissent le soir.
Ce que j'énonce ici, je ne suis pas le premier à le dire, bien d'autres l'ont répété ; mais laissez-moi redire après eux, qu'un seul sentiment — dont l'emblème est l'immortelle — reste gravé dans le cœur humain. Ce sentiment sublime, dont le nom est aussi divin que la chose, c'est : la céleste Amitié.
Rodolphe Brunet.
ELISA MERCŒUR
{suite)
Dès lors ce fut un concert unanime de louanges. L'Indépendant de Lyon publia « L'Avenir » poème qu'elle venait d'adresser à l'Académie provinciale, et le Voleur inséra dans ses colonnes, à la suite de son ode la (( Gloire », sous la signature E. D. (Emile Deschamps) un long article de félicitations auquel Soumet, de l'Académie française, le digne émule, dans la tragédie, de Casimir Delavigne, ne fut pas étranger.
Le monde artistique et littéraire l'acclamait, l'aristocratie la rechercha avec un soin jaloux.
Le vicomte Walsh, le comte de Sesmaisons, le jnéfet de la Loire- Inférieure, Alban de Villeneuve, l'invitèrent à leur table et lui montrèrent la plus grande sympathie. Ce fut à la suite de l'une de ces réunions que M. de Seimperme passant au piano, joua et chanta devant elle sa poésie u Une nuit » qu'il avait eu la gracieuseté de mettre en musique à son intention et où se trouvent les vers suivants :
Les rêves de mon âme ont passé comme une ombre Qui s'enfuit quand la nuit s'étend pour la saisir ; Je me sens éveillée et des chagrins sans nombre En pesant sur mon cœur, sont venus le flétrir.
Protégée du Ministre de Martignac. de la Duchesse de Berry et même de Charles X, elle en obtint de faibles secours pécuniaires et fut admise par invitation spéciale au bal que donna la cour royale, lors de son passage à Nantes.
Le roi Charles X lui promit, en cette circonstance, une pension annuelle de I.200 fr. comme le fit plus tard M. de Martignac. Mais de même que celui-ci devait tomber du ministère avant d'avoir pu accomplir sa prcmesse, de même Charles X devait perdre sa couronne avant de pouvoir accorder à la jeune Elisa Mercœur la pension qui lui était destinée.
La fatalité était contre elle ; née pauvre elle devait le demeurer toute sa vie et voir fuir une à une les espérances de succès et de fortune les mieux établies.
Ces déceptions continuelles traversant à chaque pas son existence, ne hâtèrent pas moins sa mort que le cruel parti pris qui empêcha plus tard la leprésentation de sa tragédie, Boabdil.
Mais remontons un peu en arrière avant d'arriver à ce pénible échec d'une oeuvre longtemps caressée et sur le succès de laquelle se basaient ses plus chères espérances, à ce coup terrible et inattendu qui devait la mener au tombeau.
Accueillie avec enthousiasme parles meilleurs écrivains de l'époque, choyée par l'aristocratie et recherchée par tout ce que le monde avait de plus puissant et de plus riche, Elisa souffrait de cette indigence qui arrêtait son essor et mettait des entraves insurmontables au développement de son talent.
[à suivre) Georges Vi.vu et Dominique Caillé.
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 15
Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent qu'avec les pkis grands efforts.
J'étais dans le vestibule ; le gouverneur sortit de son appartement, s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce vacarme.
'.v C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à votre vie, Excellence. » « Oh ! non, Excellence, m'écriai-je en joignant les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer quelques instants d'audience. »
(( Il veut vous tuer n, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita de nouveau sur moi.
La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq minutes.
Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un misérable malfaiteur.
Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais perdu l'usage de tous mes sens.
La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
La prison des Trois-Riviéres, comme toutes celles de ces temps, était une bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau de paille pourrie répandait ime odeur infecte, quelques crampons de fer rivés aux murs auxquels étaient attachés de fortes chaînes avec des menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient pas enchaînés ; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les criminels tant on craignait qu'ils ne mourussent d'inanition avant que d'avoir subi leur procès.
Toutes ces reflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais libre, auprès des officiers français et du gouverneur en chef, qui tous me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui. Oh ! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de mes chaînes, et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure fatale avançait avec une effroyable rapidité.
Ce que je souffris dans cetie horrible nuit d'angoisses et de tortures morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une prière me vint à l'esprit.
Je tombai a genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était capable.
Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent désespéré. Cctie fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux a qui elle s'adressait. Les pas s'arrêtèrent a la porte de mon cachot et une voix pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui appelait ainsi.
« C'est un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur. »
u Oh ! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on \euille seulement m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent ! »
« Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais ferme cette fois. »
(( N'en faites rien, monsieur l'abbé, il est capable de vous tuer. »
« Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. » La clef grinça dans la serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de la porte et sur sa poitrine était suspendu un crucifix d'argent. Il s'approcha de moi d'un air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de sérénité empreinie dans ce moment d'une indicible tristesse.
A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un élan de reconnaissance sans bornes « Merci, mon Dieu, merci. »
Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté me dit d'une voix grave et sympathique :
« Vous avez donc bien soufiert, mon pauvre frère, ou vous souiïrez encore beaucoup. » Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté sur ses épaules, le plia en quatre, le déposa sur ma couche, s'assit
lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis, prenant une de mes mains, il me dit avec bonté : « Que puis-je faire pour vous mon frère ? Une malheureuse victime innocente des lois humaines dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous être utile ? »
Oh ! c'est alors cpie je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, d'Angeline et d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de c's deux hommes, je m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui m'avaient été donnés.
Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau, il vint le présenter devant ma figure : « Hélika ! )) « Monsieur Odillon 1 )) nous écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en secouant la tête : <( Hélas ! je crains qu'il ne soit malheureusement trop tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais encore tenter l'impossible pour y parvenir. »
Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du cachot, .sur l'invitation du prêtre, il entra.
« Est-il éveillé? demanda-r-il au guichetier d'une voix profondément affligée. )i
(( Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres se sont entr'ouveries pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est ici ; il a dit aussi ces mots : « Oh ! père Hélika ! si tu vivais encore. »
Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe : « Courage, me dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux inscrutables desseins de la Providence ; dans une heure, je serai de retour. )>
La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot et l'exécution devait avoir lieu à six heures.
Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient terminé leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon oreille attentive, aiguisée et inquiète ; je frémissais en songeant que déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus long-
temps les dernières palpilaticnis d'un corps humain suspendu au bout d'une corde.
Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il était accompagné de deux tourne-clefs.
K J'ai enfin pu pénétrer auprès du gouverneur après des peines sans Jiombre, me dit-il tristement.
Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse.
Vous savez, reprit-il avec amertume pendant qu'on me délivrait de mes fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables qu'à sauver un innocent. »
Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un guiche'.ier je pus me rendre au cachot d'iVttenousse. Lorsque nous entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes longtemps embrassés. « Angeline, mon enfant et ma vieille mère, me demanda-i-il lorsqu'il put parler, que sont-elles devenues? » Je ne pus lui repondre, je me sentais étouffé sous le poids de tant d'émotions. Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon déj^art a bord de la corvette La Brise.
Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le gouverneur avait donnée de l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir. « Tout est bien fini pour le pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il en .'-ecouant tristement la tête.
Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit, c'est donc là qu'il les reverra désormais, n
L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse, celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
A peine fiîmes-nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre. J'écoutai en frémissant : hélas ! c'étaient des glas qui invitaient les âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait mourir.
(à suivre) Dr Ch. de Guise.