LES VICISSITUDES DE RENE |ONAS
René Jonas est le type de l'homme accompli. — Beau, riche, position splendide, il serait heureux s'il n'avait le malheur irréparable d'avoir une femme bas-bleu. Pour comble, le pauvre René se soucie peu des beaux-arts et ne connaît pas l'icta en fait de littérature. Aussi que de scènes dont la servante est témoin ! !...
Monsieur {ide retour de son magasin) Adeline ?...
Adeline — Qu'est-ce pour vous. Monsieur.
Monsieur — Madame. Où est Madame Jonas ? Serait-elle encore sortie ?
Adeline — Oui, Monsieur. Elle est allée à sa leçon de dessin, elle ira ensuite au Journal XXX porter sa copie pour l'édition de six heures et sera de retour pour le souper car son professeur de chant doit venir à huit heures précises.
Monsieur — Peste ! A-t-elle donc oublié que je désire entendre l'éminent conférencier X,,, ce soir! Et moi qui fais mes délices de ces discours savants, et moi qui tiens tant à n'en pas perdre une seule ! Ah ! quelle sotte destinée, ma foi ! m'est échue et quel malheur que ma femme ait un génie supérieur au mien !,,, Et dire que l'on me croit le plus fortuné des mortels ! Certes, on fait erreur : l'Eden n'est pas à ma villa !.,, Mais aussi, elle est si fine mouche ma femme, et sous ces airs de mouton, qui pourrait deviner le plus enragé bas-bleu ?,,,
(S'asseyant et pâtissant de gros soupirs) La plus grande sottise possible pour un homme est bien de s'unir par les liens conjugaux à une femme-amateur des beaux-arts, a une femme-écrivain. Avec ces auteurs en robe, pas de foyer. Je ne suis pas le seul, hélas ! à le constater; j'ai pour appuyer ma thèse des littérateurs en renommée dans le monde des sciences, des hommes érudits dont l'appréciation a son poids !,,,
{Se levant et arpentafit la chambre) Et encore si ma femme n'é-ait qu'écrivain,,. Je lui pardonnerais aisément cette toquade et le qualificatif bas-bleu qu'on accole à son nom. Mais voici qu'elle s'est mise dans la tête de devenir pianiste, artiste peintre !,,, De plus, elle m'a laissé entendre hier que sa voix s'affermit, devient plus sympathique et
jue Madame Nadon, notre malheureuse voisine, dont les accents solfiés ne casse le tympan, lui conseillait d'aller voir Monsieur Z... professeur le chant.
{Adoucissant sa voix) Tu iras, ma chère, lui ai-je répondu. — « Et e reprendrai mes leçons de peinture, n'est-ce pas? » me dit-elle avec ;et accent câlin qui me gagne toujours, « Vois-tu, c'est si « chic » que le savoir peindre et copier la nature... Et je me promets bien de faire m croquis fidèle de ton minois sévère. » (Oh ! oh ! mignonne !) — Je 'avouerai bien, ma chère, lui répondis-je, que ma bourse est passablenent amincie par tes dernières extravagances de toilettes... cependant, 'y consens. Il ne sera pas dit que je t'aurai refusé un caprice...
{Marchant toujours et se tordant la moustache) Et tout bas, je vouais L la vindicte publique — ma femme exceptée — ces femmes folâtres, ;nnemies d'un intérieur calme, et j'envoyais aux esprits infernaux ces nalheureux professeurs de beaux-arts !... Malheur à moi qui cherchais me femme dont le vernis extérieur fut luisant !
{Avec un geste oratoire des plus véhéments) O vous tous, jeunes homnes encore au début de la vie ! Vous tous qui désirez une compagne sympathique et fidèle, ne la cherchez pas, de grâce, parmi les intelligences supérieures, parmi les esprits brillants dont la verve animée fas- :ine... Cherchez-la plutôt parmi ces natures douces, à l'âme forte, au ;œur aimant ! Cherchez-la parmi
Madame [toute rieuse entrant subitement) René, mon ami...
Monsieur {arrêtant soudain sa marche) Qu'y a-t-il Madame ?
Madame — Ce qu'il y a ? Mais sais-tu que la passion oratoire te ^agne et que j'en ai le fou-rire ! Il y a un quart d'heure que je suis rel'enue et bien dix minutes que je t'ècoute discourir sur ton malheureux 5orl. Je t'ai entendu tour-à-tour grommeler, gronder, te fâcher, médire contre la femme-amateur du grand et du beau. Prise d'une subite admiration pour toi, pauvre souffre-douleur, j'allais, contrite, entrer, et protester de mon attachement à notre foyer, de mon renoncement aux lettres, lorsque, l'enthousiasmant, je t'ècoute lancer une diatribe des plus améres à l'adresse de la. femme-littérateur. — Tu l'anathémises presque, et, t'adressant avec une véhémence touchante, aux générations futures, tu poses en victime et leur recommandes la fuite de ces esprits élevés, de ces caractères fortement trempés qui, tout en faisant le bonheur de la société, ont le défaut suivant moi de se reconnaître une intelligence aussi brillante que leur seigneur et maître...
Monsieur {ironiçueme/it) Tu dis aussi brillante pour ne pas dire supérieure... C'est cela, ma chère, les rôles sont changés. Voici que les femmes envahissent les positions les plus élevées, visent à la présidence, à la magistrature... La femme est faite pour planer me ditesvous ? Certainement je l'admets et l'homme est toujours son humble vassal ; mais, j'admets aussi pour principe fondamental que le foyer conjugal doit comprendre le mari et la femme et non pas seulement un mari !...
Assez de ces discussions sur les droits matrimoniaux. J'ai une faim de loup, hâtons-nous de prendre notre souper. Tu sais que le Révérend Monsieur XXX donne une conférence ce soir au Cabinet de Lecture et je tiens à être auditeur à ces savantes assemblées.
Madame {//linaudant) Je t'y accompagne, mon chéri ?...
Monsieur {tout bas) Naturellement, elle ne perd rien de ce qui peut rassassier cette soif littéraire qui m'enrage... {haut) Certainement, je n'irais pas seul. Si tu savais, ma chère Joséphine, ce que me donnent à souffrir ces fantaisies de beaux-arts 1 Si tu savais combien la tristesse régne à notre foyer désert. Que ne travailles-tu plutôt à animer notre intérieur, à en faire un « /io?ne » charmant où je reviendrais avec plaisir chaque soir me reposer le cœur et l'esprit... Dis, ma chère, que tu abandonnes ces rêves chimériques de gloire, de renommée littéraire...
Madame {avec un air décidé) Je te gardais une surprise. Sache donc, petit fou, que je suis allée payer ma note à l'artiste peintre X... cette après-midi ; de là, je me suis rendue au Journal XXX leur annoncer ma démission comme collaboratrice régulière...
Monsieur (^anxieux) Et ton professeur de chant ?..,
Madame ij-iant) J'ai envoyé Adeline il y a dix minutes le remercier de ses services... Puisque ma voix a su te charmer jadis, je la garde ainsi et n'ai nul besoin de la perfectionner...
Monsieur {soupirant comme que/qu'un délivré d'un far dcau) Enfin ! ! Dieu l'a rendue au foyer, à son devoir et à son mari ! i^k
Montréal, février 1890. Cl.AIRKTTE. ^
PETITES NOTES
Les journaux suivants ont obtenu une médaille cornmémorative à la Fête d'Hiver de V Association Universelle pour leurs généreux efforts à propager la langue française en Amérique :
Le Peuple^ Port-au-Prince — L'Etendard, Montréal — La Minerve, Montréal — V Electeur, Québec — Le Courrier du Canada, Québec — Courrier des Etats-Unis, New-York — Le Recueil Littéraire, directeur. Victor Grenier. Ste-Cunégonde, Montréal — L^Etudiant, directeur, F. A. Baillargé, Joliette.
Nous remercions de tout cœur V Association Universelle de l'honneur qu'elle a bien voulu nous décerner et nous offrons nos meilleurs souhaits à cette belle Société qui s'adresse à tous les hommes de nation ou de langue française avec la devise suivante : Aimez vous les uns les autres, car vous êtes frères .'
Nous avons aujourd'hui la bonne fortune d'offrir à nos lecteurs u.n article très intéressant dû à la plume de M. Paul Durand. Nous aimons à croire que cet écrivain distingué voudra bien nous honorer de sa collaboration régulière.
Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur la troisième grande soirée annuelle de l'Union St-Joseph de St Henri, qui aura lieu Lundi, le 17 mars. La Société s'est assuré le concours de plusieurs musiciens distingués, ainsi que de MM. Charles et Louis Labelle, qui joueront une jolie comédie : Un vilain monsieur.
Cette soirée aura, nous n'en doutons pas, un très grand succès.
ELISA MERCŒUR
{suite)
Sa profession d'institutrice était loin de suffire à ses besoins. Confiante dans les quelques succès qu'elle avait recueillis à son entrée dans le monde des lettres, elle résolut d'éditer ses poésies, comptant un peu sur ses nombreux admirateurs pour l'écoulement rapide de cette première édition. M. Mellinet-Malassis, qui lui avait ouvert les colonnes de ses journaux lors de ses premiers débuts, imprima le petit recueil et lui fit une courte préface où il semble mettre en pratique ce conseil de Villemain au critique littéraire : « Il se croira chargé de tout bon ouvrage qui paraît sans la recommandation d'un nom célèbre. A travers les fautes, il suivra curieusement la trace du talent, et, si le talent n'est qu'a demi développé, il louera l'espérance. »
La Société Académique de la Loire-Inférieure avait offert à sa jeune compatriote de prendre à sa charge et sous certaines conditions, cette édition. Elisa, qui venait de recevoir de M. Danguy, un ami de sa famille, une liste de souscripteurs déjà considérable, refusa, préférant supporter les frais d'impression. Dans cette occasion, comme tant beaucouj) d'autres d'ailleurs, l'éditeur M. Mellinet fit preuve de la plus grande bienveillance à l'égard de sa jeune collaboratrice, en n'acceptant d'elle qu'une partie de la dette et ne voulant être dédommagé du reste que par la cession d'an certain nombre d'exemplaires.
Elisa en adressa un à Lamartine qui admira fort ce jeune talent, et un autre à Chateaubriand, avec une dédicace où elle disait, en le priant de veiller sur ses essais :
Que l'aigle peut, du moins, à l'ombre de son aile, Abriter le timide oiseau.
Chateaubriand lui répondit : a Si la célébrité est quelque chose de désirable, on i)eut la promettre, sans crainte de se tromper, à l'auteur de ces vers charmants. »
Mais il est des instants où la harpe repose. Où l'inspiration sommeille au fond du cœur.
Puis il ajoute ces paroles prophétiques qui tombent parfois de la bouches des poètes, ces devins, vates, comme les appalaient les anciens : « Puissiez-vous, Mademoiselle, ne jamais regretter cet oubli contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse. »
Son livre édité, les quelques bénéfices qu'elle en avait retirés, s'ajoutant aux sommes qu'elle recevait des admirateurs de son talent, semblaient lui permettre de s'adonner avec plus de latitude que jamais à ses œuvres nouvelles. La ville elle-même, sachant qu'elle préparait une pièce pour le théâtre, lui oft'rait son entrée libre dans celui de Nantes. Tout lui souriait. Un événement imprévu vint la jeter de nouveau dans cette misère noire qui semblait à jamais évitée.
{à suivre) Georges Viau et Dominique Caillé.
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 16
En eflet, quelques instants après, revêtu de ses habits sacerdotaux, il commençait une messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants troublaient seuls le silence.
Au moment de la communion, le prêtre voulut adresser quelques paroles, mais il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
Je ne pus comprendre que ces quelques mots : « le Juste par excellence a été mis à mort injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les coupables. Voici, mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans le moment où Dieu va vous appeler à lui. » Ce fut tout ce qu'il put dire.
Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul n'était pas ému.
Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de l'Extrême-Onciion.
Et le sursis n'arrivait pas.
A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa montre : « encore cinq minutes » lui dit-il. Oh I je compris de suite que tout espoir était perdu.
En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus que distinguer ces quelques paroles : « Père Hélika, je te confie ma vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille ; sois leur protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes derniers embrassements et dis-leur que je meure innocent. »
Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de rap[)artement. supporté par deux gardiens et allai m 'affaisser sur un siège dans une autre chambre plus loin.
Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le suivis machinalement.
La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas. Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur le bord de l'échafaud.
La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le spectacle allait commencer. Le condamné se mit. à genoux, répéta les prières des agonisants après monsieur Odillon, puis se levant, il dit d'une voix ferme : « Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu faire du mal sans le savoir et pardonne de tout cœur à ceux qui m'en ont fait. » Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule : « le
cœur du guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs frères. » Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté, il entonna son Libéra.
Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas tunébre que la brise du matin nous apportait de toutes les cloches de la ville. Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet fut rabattu sur ses yeux, puis un bruit mat se fit entendre. C'était la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri « grâce » retentit. Vw officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de la prison.
Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas !... il était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par conséquent, instantanée ! ! ! !...
La justice des hommes comme on le dit généralement était satisfaite ! Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule anxieuse, consultait avec angoisse la figure des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort, que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un long murmure de pitié et bien des yeux laissèie.it couler des larmes.
Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de monsieur Odiilon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile : « Voici, lui dit-il, quatre des jurés qui oxw. condamné à mort mon malheureux frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang : et qu'un autre de nos frères les avait vus sortir ensanglantés de Ki hutte que. que temps avant qu'Attenousse y soit entré. »
Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment il se faisait qu'ils eussent trouvé .\ttenousse coupable du meurtre quand le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: « Faites excuse, monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns les autres. »
Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait dit ; de là leur erreur.
Il Malheureux, leur dit monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux
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mains avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait ! » A ces mots, ils restèrent atlérés pendant quelque temps et des murmures de plus en plus menaçants commencèrent à s'élever dans la foule. Enfin l'un d'eux reprit : « Le juge de paix lui-même avant le procès nous avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà, demandez lui pourquoi il nous a mis sous cette impression ? » Il désignait en même temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait à saisir quelques paroles de ce qui se disait.
Il y eut alors un cri àt rage indicible. Les sauvag;;s cpn avaient assisté à l'exécution tirèrent leurs couteaux et s'élancèrent dans la direction que le jure avait signalé. Bélandré comprit l'immansite du danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce a l'agilité de ses jambes et a la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les portes du palais. Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue empoisonnée. Sans l'intervention de monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un fort mauvais parti aux jures.
Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des Trois- Rivières pour assister au service funèbre du malh::ureux Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusq.i'a sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la tristesse et de la pitie. Parfois aussi un sanglot mai eiouffe se faisait entendre.
La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de la signature du gouverneur par lequel il m'invitait a passer chez lui. Il avait entendu raconter toiu ce qui était arrivé depuis la veille. On lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds de l'echafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la veille. Il s'accusait même d être coupable de la mort de mon malheureux ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme compensation une forte somme d'argent |)0ur qu'elle fut remise à la famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques instancs pour sauver un innocent, du moins ils pourraient servir à leur assurer le bien-être et le comfort matériels, puisque j'avais amassé des sommes considérables que je leur destinais.
Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
J'allai ensuite faire mes adieux à monsieur Odillon. Il n'était pas encore remis des secousses qu'il avait é]jrouvées. Il put cependant trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.
(d suivre) Dr Ch. de Guise.
1er avril 1890 MON PREMIER CANARD
Enfin j'étais reporter d'un grand journal de Montréal. Ça n'avait pas été sans peines. Ce qu'il m'avait fallu de courage, de patience, de ruses, de démarches pour arriver là, jamais je ne pourrai vous le dire. Toujours est-il que j'étais arrivé. Mon salaire n'était pas énorme, mais que m'importait, n'avais je pas une carrière brillante ouverte devant moi ?
Le rêve de ma jeunesse (je ne suis pas encore très vieux — je dis ceci pour mes lectrices) était accompli.
Est-il quelque chose de plus doux qiie la réalisation d'un rêve longtemps caressé ?
Des centaines de lecteurs allaient lire ma prose tous les soirs. Quel bonheur ! Quelle joie ! Oh ! le bon temps...
Je suis persuadé que je fus l'ho.nme le plus heureux de la terre, le jour où je fis partie de la rédaction d'une feuille en vogue ; le jour où, entrant dans les bureaux d'un journal pour la première fois, l'on me conduisit au rédacteur, en lui disant que j'étais le nouveau reporter.
Le ridacteur, un grand jeune homuie fiuet, aux cheveux rouges ardents, aux idées excentriques — c'était un poète — me regarda un instant à travers ses binocles, me donna (juelques conseils, tailla ma besogne, et je sortis en compagnie d'un cicérone qui devait m'initier aux secrets du métier.
Deux mois après, je me débrouillais sans aide.
Un samedi, — je travaillais depuis le mois de mai et nous étions en août — j'étais seul, les autres étant partis pour la campagne. Cependant il me fallait donner des nouvelles, de la copie, selon l'argot du métier.
Malheureusement les nouvelles se faisaient rares, la moitié des gens séjournaient à la campagne, en villégiature ici et là.
Les reporters étaient sur les dents, rien ici, rien là, rien partout.
Comment faire ?... Alors je songeai... Alors je me rappelai que monsieur Chose m'avait dit : que tout journaliste était chasseur; que son gibier favori était le canard.
C'était le seul moyen de ne pas passer pour un imbécile, mais j'avais peur... si l'on me découvrait !... Quelle dégringolade !... et si l'on ne s'en apercevait pas. je gagnais dans l'estime de mes patrons. Notre journal paraîtrait bien renseigné... Allons-y donc !
Fiévreusement, l'air d^ consulter mes notes fréquemment, je bâclai un rapport en cinq minutes, mais ce n'était pas tout. Il me fallait présenter mon travail à M. Lornier, le correcteur d'épreuves, — un blagueur, qui n'aimait pas être blagué — avant de le donner aux typographes. S'il soupçonnait la chose ?...
Je lui remis le rapport, il l'examina quelques minutes, tout-à-coup il sourit. Un froid dans le dos me fit frissonner... et crac... la copie était acceptée... distribuée.
Je respirai !
Le soir on lisait, première colonne, en tête, quatrième page :