‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 51 sur 100 · XVII. — TROIS TRAPPEURS UNE VIEILLE CON"XAISS.\NCE · texte numérisé non relu

XVII. — TROIS TRAPPEURS UNE VIEILLE CON"XAISS.\NCE

J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.

L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille, et nous vivions heureux.

Je passai tout l'été au])rés de mes protégées, mais les premières bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.

Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les enfants de son âge sont sujets ; grâce aux bons soins du médecin et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.

J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là, dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus aussi trappe de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.

Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on sût quel côté ils avaient pris : de là grande inquiétude parmi mes voisins, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m 'entendant nommer, celui qui paraissait les conduire avait tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais ; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques paroles préci-

pitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour sans aucun résultat.

Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude ; plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait il aussi que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère de son refus de m 'épouser.

Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait davantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.

Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parcequ'au milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque jjas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par dessus tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux ])ieds des grands aibres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.

Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux a l'idée que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes sœurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur désir de ni'êlre agréables. L'amour qu'on me portail dans cet asile fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire, qui ne remplissasseni mon esprit de regrets pleins de charmes mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.

Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière Stjean qui coule sur les limites du Canada et des Etats Unis.

Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était facile de les reconnaîtie aux moyens que prenaient les uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.

Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison pour mon souj^er. je faisais un retour sur le i)assé et remontant le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.

Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où, l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.

J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste-Anne. Je détachai les pièces de venaison qui étaient à la broche et les leur abandonnai de grand cœur j je me sentais incapable de manger.

Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux qui veulent cacher leurs campements.

Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau dans mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de cet état de somnolence.

J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas ([ui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient laissaient des anfractuosités caverneuses dans l'une desquelles je m'étais tapi pour la nuit.

Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils eussent été morts.

De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais, du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi le plus rusé.

Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trapjjeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses sanliédioux et ses cadédis pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisième, également bien découplé, avait une certaine empreinte de mélancolie. Ses vêtements, à celui-là, étaient d'une recherche prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la portée de son œil ferme et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en étaient aux facéties :

— Oui, disait le Gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie : Mon père était un grand industriel ; chaque année nous avions à confectionner des

articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt débit.

Mon frère aîné lui était un saigneur, son cadet était marchand ; pour

moi j'étais dans le commerce des perles.

« Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée, x L'autre l 'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux

d'une façon démesurée.

— Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans tous ses détails, car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien rares.

Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un instant déconcerté.

— Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce ?

— Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce n'était ](as assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé !

— Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir aur une de ses terres ?

— Quand je vous dis que mon frère était saigneur, c'est qu'il saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main !

— Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne t'assurait-elle pas une belle existence ?

— Oh I pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains de verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux. « Il fallait bien que je changeasse de pays. »

Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inexlinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter davantage, l'interlocuteur continua :

— Trou de l'air, c'est tout d'mênie un fort beau pays que celui que j'ai laissé là ousqiie l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards qui ronrient a réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses bords.

Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.

— Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui ?

{à suivre) Dr Ch. de Guise.

1er juin 1890

(Pour Le Recueil Littéraire) ÉTUDE SUR LE XVIIe SIÈCLE DE LOUIS XIV

S'il est une époque qui ait offert la plus noble et la plus brillante réunion d'écrivains de génie, c'est certes le XVIIe siècle ; on eût dit que Dieu s'était plu à en faire l'ornement le plus durable, la gloire la plus éclatante de la Franee catholique. Des guerriers illustres qui étonnèrent le monde par leurs exploits, des savants qui par leurs importantes découvertes reculèrent les bornes de la science, des ministres de Dieu qui donnèrent à l'univers catholique l'exemple d'une profonde érudition uni à une solide piété, des orateurs puissants et convaincus dont la parole enthousiasma le monde entier, et passa à travers les âges, des écrivains qui donnèrent à la langue française cette pureté, cette harmonie, cette justesse qui en font la plus belle langue du globe, des administrateurs de génie qui dotèrent leur pays de richesses immenses, un roi grand dans ses projets et dans ses actes, tout s'unissait pour faire de ce temps un siècle surpassant ceux d'Auguste et de Périclès !

Pour mettre plus de clarté dans nos humbles notes, nous les diviserons en notes sur la littérature, les beaux-arts, l'administration, et l'art militaire.

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