DEDIE A MADEMOISELLE P
Quand la première fois tu muimuras « je t'aime » Un trouble tout nouveau s'empara de mon cœur ; Car dès longtemps déjà je t'adorais moi-même, Mais je n'avais osé croire à tant de bonheur.
Depuis ce moment-là tu pus lire en mon âme Chacun de mes pensers, mes désirs, mes regrets. Et pour moi tu n'avais aucun sujet de blâme, Car mon cœur pour le tien n'avait pas de secrets.
Tous les deux nous étions remplis de confiance. Le doute ne venait jamais nous assaillir Et nous abandonnions nos cœurs à l'espérance, Satisfaits du présent, comptant sur l'avenir.
Sur nos têtes pourtant se déroulait l'orage ;
Il advint un moment où je dus te quitter
Mais cependant mon cœur était plein de courage :
Avec ton souvenir qu'avais-je à redouter ?
Durant plus de six mois, tu gardas le silence ; Pourquoi ?... J'ignore encore quelle fatalité Vint s'abattre sur moi. Dans mon impatience Je doutai sans raison de ta fidélité.
Ce doute dans mon cœur augmentait la tristesse. Enfin l'on m'annonça l'heure de mon retour. Aussitôt je livrai mon âme à l'allégresse : Je pourrais de nouveau te prouver mon amour.
Et j'arrive aujourd'hui. Pourtant l'incertitude Plane encor sur mon âme et veut être vainqueur. Pour calmer au plus tôt ma vive inquiétude. Dis-moi que j'avais tort de douter de ton cœur.
Septembre 1890. EMMANUEL H. G.
(Spécialement écrit pour Le Recueil lÂttéraire) CHRONIQUE DE QUINZAINE
L'automne est à son déclin, et le froid, précurseur de l'hiver, déjà commence à exercer ses rigueurs sur les pauvres Montréalais. Nous avons déjà parcouru la première moitié d'octobre, de ce mois que Fréchette a décrit ainsi :
Les feuilles des bois sont rouges et jaunes ; La forêt commence à se découvrir ; L'on se dit déjà : L'hiver va venir, Le morose hiver de nos froides zones.
Sous le vent du nord tout va se ternir : 11 ne reste plus de vert que les aulnes Et que les sapins, dont les sombres cônes Sous les blancs frimas semblent rajemiir.
Plus de chants joyeux ! plus de fleurs nouvelles ! Aux champs moissonnés les lourdes javelles Font sous leur fardeau crier les essieux.
Un brouillard dormant couvre les savanes ; Les oiseaux s'en vont, et leurs caravanes Avec des bniits sourds passent dans les cieux !
En octobre, en effet, les forêts se dépouillent de leur parure, l'érable même, notre arbre favori, ne conserve pas son verdoyant feuillage. Plus d'ombre dans les bois dénudés ; plus de chansons au fond des bosquets enchanteurs ! Tous les chantres des bois nous ont abandonnés ; seul, le moineau, compagnon aussi fidèle qu'ennuyeux, continue à séjourner auprès de nous...
Mais trêve à ces tristes pensées : ceci est trop pesant pour une chronique.
Monsieur P. G. Roy avait bien raison de dire dans son dernier article que du choc des idées jaillit la vérité !
Il y a deux mois environ, monsieur J. A. Chaussé, l'un des collaborateurs les plus actifs du Monde Illust7-é et de notre Recueil Littéraire, proposait le mot machinégraphe pour correspondre à l'anglais type-ivriter. Depuis ce temps on a cherché à perfectionner la découverte, et les termes mécanigraphe, clavigraphe et graphotype, nouveaux ou renouvelés, sont entrés en lutte avec le mot de monsieur Chaussé. Celui-ci, pourtant, a fait faire un pas à notre langue : désormais, si l'on ignore la traduction de type-turiter, on sera sans excuse.
Cependant, si, comme on l'a prétendu,
C'est un métier bien difficile Que celui de faiseur de mots,
il est des innovations encore plus risquées : de ce nombre est celle des Sonnets en vingt vers qu'a voulu populariser le père du machinégraphe. Boileau, qui a dit :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,
nous apprend aussi que le dieu inventeur de cette poésie
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille, La rime avec deux sous frappât huit fois l'oreille, Et qu'ensuite, six vers, artistement rangés, Fussent en deux tercets par le sens partagés.
- Donc, un sonnet de cinq quatrains ne réussira guère, — comme sonnet, s'entend, — quelque belle que puisse en être la poésie. Inventez d'autres mots si vous le voulez, monsieur Chaussé : on patronnera vos découvertes si elles sont heureuses ; mais quand vous voudrez écrire des sonnets, faites-les en quatorze vers, suivant l'usage antique et solennel.
J'ai sous les yeux, au moyen d'une ancienne chronique de monsieur Léon Ledieu, une liste des noms canadiens anglifiés en passant la frontière. En voici les exemples les plus frappants :
Laroche, Larocque est devenu Stone ; Labelle est changé en Pretty, Dupuis en Well, Paré en Ready, Roy en King, Durocher en Rock.
N'est-ce pas honteux ? Et encore, qui sait si beaucoup de nos Lebrun, de nos Legris, de nos Leblanc ou de nos Lesage ne sont pas allés grossir le nombre des Brown, des Gray, des White ou des Wise ?
Voilà où conduit le manque de patriotisme !
Une histoire de revenants : — c'est un titre qu'on va goûter, ou je n'y connais rien.
Dans la paroisse de Sainte-Anne de Stukeley, — le fait est tout récent : il est du mois dernier — un cultivateur, dont je tairai le nom, pour la bonne raison que je ne le sais pas, était, depuis quelque temps, l'objet d'une foule de mystifications • voitures enlevées, fruits arrachés de ses arbres et lancés dans sa maison, et le reste. Cela durait depuis assez longtemps, et les commères du village allaient jusqu'à donner à messire Satanas le principal rôle dans cette comédie. Fatigué, le mystifié perd enfin patience : — on se fâcherait à moins, — et se résout, coûte que coûte, à se débarrasser des prétendus lutins. Comme on le voit, notre homme avait du Guillaume Mona dans son tempérament. Un coin de son jardin lui sert de lieu d'embuscade ; une carabine à deux coups est l'arme meurtrière qui va le délivrer de ses importuns ennemis. Vers les onze heures du soir décisif, des bruits de pas se font entendre ; une forme noire grimpe dans l'un des pommiers du jardin : « Bon ! se dit notre chasseur, en voilà un qui ne se tirera pas de là comme il voudra ! » Aussitôt fait que dit : coup sur coup, deux balles partent en sifflant et vont percer le corps de l'impudent visiteur. L'ennemi est exterminé ; mais bientôt le vainqueur se sauve dans sa maison, comme un coupable que poursuit le remords. Le lendemain matin, notre héros retourne à son jardin pour contempler le corps du coupable qu'il a si bien puni... Que voit-il au pied de l'arbre fatal ? Un mannequin de bois, dont le corps est percé de deux balles !...
Vous pouvez vous imaginer l'état actuel du cultivateur qui n'a pas encore bu le calice jusqu'à la lie !
Pour terminer : —
On est à un examen, dans un pensionnat de jeunes filles.
La supérieure interroge une élève :
— Voyons, mademoiselle, dites-moi, s'il vous plaît, quel est l'animal qui aime le plus l'homme ? •
— La femme, ma sœur ! répond sans hésiter la jeune fille !
Montréal, octobre 1890. LuDOViC.
(Spécialement écrit pour Le, Eerneil Littéraire) UN ANGE POUR LE CIEL
Enfant, à la main matetnelle La mort, hélas ! ravit ton corps ; Et déjà ta jeune prunelle Des cieux a contemplé les bords.
Ta tête encor frêle et débile Est sous l'homicide faucille Tombée ainsi que le roseau, Quand du vent la cruelle haleine Souffle véhément dans la plaine En gonflant la face de l'eau.
Ainsi que la blanche fumée Qui s'élève de l'encensoir ; Ainsi que l'odeur embaumée S 'exhalant des champs vers le soir ; Ainsi qu'une eau pure et limpide Revenant sur sa couche humide Vers le cours qui la vit s'enfuir, Au ciel par soi-même emportée Ton âme là-haut est montée Pour louer Dieu, pour le bénir.
Parmi le nombreux chœur des anges Chantant sans cesse en leur bonheur Les sempiternelles louanges De l'universel Créateur, Tu contemples ton Dieu lui-même Brillant dans sa splendeur suprême Plus que l'aurore et le soleil, Et les mains prêtes à répandre Sur la terre les biens qu'engendre Pour l'homme un amour sans pareil.
Mais si, dans ce séjour de gloire, De ceux qui t'ont donné le jour, Ange, tu gardes la mémoire.
Brûlé d'un filial amour, Implore la sainte lumière Afin que ton père et ta mère Suivant le flambeau de la foi, En l'obscur sentier de la vie Marchent vers Dieu, qui les convie A l'aller bénir avec toi.
Edmond.
Septembre, 1890.