‹ Le Recueil littéraireChapitre 17 sur 82 · II. LE RETOUR · texte numérisé non relu

II. LE RETOUR

Un vieillard, une femme âgée et un jeune homme entouraient une table a jouer, ciia.géj de lourds flambeaux en cuivre doré et de larges jetons d'argent. la cire jaunâtre des bougies jetait dans le salon une lueur incertaine. CJn n'entendait au dehors ni les voix ni les pas des gens de service, et un eût dit, qu'à l'exception de cette pièce, le château était inhabité. Ces trois personnages eux-mêmes semblaient être les hôtes d'un autre monde revenus à l'heure où la terre sommeille, pour reprendre possession de leurs bims. des fantômes de joueurs accoudés encore sur le tapis ver^, ec comptant leur or d'un regard fixe et terne. Comme les êtres qui ont beaucoup souffert, ils échangeaient à peine une parole, parce qu'ils n'avaient rien a s'apprendre, et que chacun d'eux lisait dans l'âme de ses partenai.-es. Est-il besoin de répondre à ce qu'on pjnse soi-même !

Il vint un moment où le inar(iuis. faîiu:ué, laissa î'chapper les cartes, et se renversa doucement sur les c )u^•^ins de son fauteuil. Mme de Fenestranges et Léonce quittèrent le jeu, pour éviter de troubler par le moind e bruit l'assounissement d i vieillard. Ils attachaient sur lui des regards pleins de tendresse et de rêverie. Cette tête blanchie, cette barbe de neige longue et épaisse comme celle des serviteurs de Henri IV, ces mains amaigries, coiii)ées de veines bleuâtres, ce costume de gros dra]) noir, tout cela rappelait bien i)eu le riche et fastueux seigneir. qui longtemps avait fait de son château un séjour de royale hospitalité.

Alors, il se passa une scène muette et élocjnente entre le vicomte d'Ortigues et celle qui eût dû êl;e sa mère. La marcjuise, se voyant libre de pleurer sans que son ép.jux l'entendit, porta sua mouchoir à sa bouche pour comprimer ses san^^lots, à ses yeux pour essuyée ses larmes. Léonce la si.ppiiait par gestes de modérer cette douleur ; mais elle lui montrait sou cti.Ui-, comme pour indiquer ie foyer d un mai éternel, la blessure qui ne peut se cicatriser, et il lui montrait aussi le sien ; puis, son doigt indiquait le ciei, et ce double mouvement signifiait • "Je souffre, mais mon espoir est là-haut, et je ne pleure pus. car je crois en la justice de Dieu. " Oh ! souvent le foyer solitaire est témoin de drames plus saisissants que toutes ces tragédies de palais, que tous ces chocs d'armées enregistrés avec tant de soin ])ar l'histoire 1

Décembre avait étendu sur la nature son aile chargée de brouillards. La lune ne voguait pas dans les cieux, les étoiles semblaient luire pour un monde plus iieureux. Le vent déchaîné secouait rudement la cime des arbres, et, poursuivant sa course impétueuse, venait s'engouffrer dans les longs corridors du château, ouvrir et fermer incessamment les volets de chêne, se glisser entre les tapisseries et la muraille, et donner, en quelque sorte, le mouvement et la vie aux figures retracées par l'aiguille. C'était une harmonie mystérieuse et terrible ; tantôt elle rappelait les mugissements de la tempête, et tantôt empruntait la voix d'une jeune fille qui se lamente, ou les sauvages accents cpie les traditions prêtent aux magiciens d'autrefois. Une rafale ébranla soudain la porte du salon et i éveilla en sursaut M. de Fenestrangcs.

— Qu'y a-t-il ? demanda le vieillard.

— Ce n'est rien, mon oncle, un peu de vent.

— Ah ! oui, i'niver de l'année ressemble à l'hiver de la vie. Tous deux sont couronnés de neige, tous deux tourmentés par l'orage, et tous deux font place au printemps et à la jeunesse, aux roses et aux espérances. Pour moi, je serai emporté par ce tourbillon glacé, sans avoir la consolation de laisser, après mon passage, des êtres heureux. Il ne croîtra pas de tleurs autour de mon tombeau. La pluie du ciel baignera le marbre du mausolée, mais jamais les larmes de ma fille ne le mouilleront !... je n'ai plus de fille... et j'existe encore !... Et je survis à moi-même I...

— \'ous avez toujours une fille, ô m )n digne oncle. Elle reviendra, mon cœur me le dit. La douce enfa u rentrera dans son berceau.

— Que jamais son pied ne passe le seuil du manoir, que jamais ses yeux ne me regardent en face ! Ce n'ai pas moi qui l'ai condamnée, qui l'ai bannie. Elle a été son propre juge. J'en alleste le ciel, j'étais le meilleur, le plus indulgent des pères, je n'avais pas une pensée qui ne fût pour cette ingrate ■ son bonheur présent me paraissait toujours au-dessous de mes vœux et de son méiite. Elle a tout détruit, elle a fait une ruine irréparable de notre bonheur, de son avenir !... Elle a livré mon nom au mépris des hommes et à leurs froides railleries 1... Tu te trompes, je n'ai plus de fille !...

— Du moins, répondit le jeune gentilhomme d'une voix i)leine de modestie, du moins, votre fils vous est resté. Toute son existence vous si.ra consacrée. Vous entourer de soins, de respect, d'amour, tel est le besoin de son âme ; pleurer avec vous, puis relever votre courage, tel est son devoir.

— Pauvre Léonce ! s'écria la marquise, vous n'ajoutez pas que, pour nous, vous avez renoncé à la carrière des armes, aux brillantes récompenses méritées par votre bravoure, à la gloire enfin. Vous êtes venu vous reléguer ici, vivre de notre vie, et jamais un mot de regret ne s'est échappé de votre bouche, jamais votre souvenir ne s'est reporté sur les splendeurs de la cour, sur l'éclat d'une noble alliance. Cependant, quelle femme ne serait nère de vous accorder sa main ?...

— N'attachez pas tant de mérite à une résolution bien naturelle. Je ne vous ai rien sacrifia. Vous le savez, la guerre ne m'avait pas épargné ; il m'eût fallu plutôt une place à l'hôtel royal des Invalides que dans les galeries de Versailles. Quand à un mariage, autre que celui dont j'avais rêvé les douceurs, l'idée seule m'en serait insupportable. Kst-il au monde une femme qu'on puisse aimer, lorsqu'on a aimé Julie de Fenestranges ? Désormais, ma seule compagne, ce sera votre doueur.

— A Continuer. —

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