MONOLOGUE
[Pour "Le Petit Recueil Littéiaiie."]
Mon premier petit nom, c'est Antoine... mon second, Conficius... tout comme le grand philosophe chinois... Je suis marié à une femme. . jeune. . . assez jolie. . et pas bête du tout... je passède deux enfants, deux chérubins... un beau-père et — une belle-méi-e, qui ressemble a toutes les autres b.lles-mères, ce qui veut dire, tyran.iiqae, cjlère, monstrueuse... De plus, j'ai quelque caose comme vi.igt mule dollars places quelque part... et ce quelque part me fait rapporter u.ie somme rondelette... Mais bast 1 tous ces petits détails de nui-niêm:, ne voas iatéressent guère hein !... Pour me bien poser, me rendre desennuyeux, je vais vous conter uiie histoire... oh mais uae histoire sans pareille, une histoire rasade.
La voici : Un soir, vers les onze heures, que j'étais couché et que je ronflais, ma femme m'éveilla en s'écriant : Antoine — Elle ne m'appelle jamais Conficius... c'est trop long à prononcer voyez-vous... ça empâte la bouche et ça sent le Volapûk — il faut que je te parles.
— Tu le feras demain matin, lui dis-je en me retournant.
— Non, mon petit mari. . il faut que je dise ça, to.it de suite. , c'est très important.
— -Ah oui ! je la connais celle-là... c'est pour que je t'achète encore un soupçon de chapeau... eh bien soit, je te l'achèterai, mais mille millions de n'importe quoi, laisse moi dormir !
— Non, mon petit mari. .
— Quoi ! tu ne veux pas me laisser dormir ?
— Oui ! oui... Mais ce n'est pas un chapeau
— Qu'est-ce que c'est donc alors ?
— C'est c'est
— Ah tiens ! tu m'embêtes... fiche moi la paix 1
J'allais de nouveau retomber dans les bras du sommeil, quand ma femme s 'approchant de mon oreille me dit bien bas :
— Papa se dérange ! ! !
Un tel aveu 1... et fait par la bouche de sa femme... scrognegnieu c'en était une trop fone... De surprise, je me levai aussi vite qu'un pantin élastique sort de sa boite, quand on ne pèse plus sur lui.
— Explique toi Augustine, explique toi de grâce, fis-je anxieux ?.
Alors dans un récit pittoresque, émaillé de plaintes douloureuses,
assaisonné de larmes, elle me fit savoir que l'auteur de ses jours en l'absence de sa moitié — ma belle-mère était dans ce temps, en promenade chez un autre de ses gendres... un martyr... un semblable a moi... — se déréglait !
— Mais qui te fait croire cela, mon Augustine ?
— Ses sorties de tous les jours, à cinq heures... mon petit mari-.
— Je n'y vois rien de mal ?
— C'est qu'il va chaque fois a la même place.
— Et où va-t-il ?
— Rue Ste Elizabeth en haut.
— Ah ! ah ! Il y a des ténèbres là dedans... je verrai à les
éclaircir.
Et là dessus, pour de bon, je retombai dans les bras de Morphée.
Le lendemain, fortement intrigué de i'aveu de ma femme, je me déguisai... et suivis mon beau-père... Après dix minutes de marche, je le vis s'arrêter à une maison à l'aspect fort respectable... Je l'attendis une demi-heure... Au bout de ce temps le trompeur sortit... Il avait une figure réjouissante... un sourire continuel errait sur ses lèvres épanouies. . il avait un air guilleret quoi ! J'étais resté devant la dite maison. . et quand la silhouette du papa de ma femme fut à l'état de perspective,, je sonnai où il avait sonné... Un homme m'ouvrit.
— Qui demeure ici, demandai-je ?
— M. Bertruquet, artiste-peintre.
— C'est vous-même ?
— Oui monsieur.
— Aimez-vous à tromper vous ?
— Point du tout.
— Aimez-vous à ce que les autres trompent ?
— Non plus.
— Alors, vous ne souffrez pas la complicité d'un mensonge ?
— Mille fois non.
— Vous êtes donc innocent ?
— Innocent ! Et de quoi ?
— Dame d'une supercherie, d'une tromperie, d'une... enfin de quelque chose de répudiant.
— Monsieur 1
— Bonjour, monsieur !
Et je m'en allai sans rien savoir de positif, fort colère de mon peu de réussite.
Mais c'est égal,, demain je saurai tout, me dis-je en manière de consolation.
En effet, le lendemain, vers 4 heures, je me rendis de nouveau chez M. Bertruquet, peintre-artiste.
C'est lui-même qui répondit à mon coup de sonnette. A ma vue, il se recula vivement, et fit ensuite une grimace qui dénotait sa frayeur, car il n'y avait pas de doute qu'il me prenait pour un fou.
— Je veux vous parler, lui dis-je en me jetant dans l'escalier.
Quand nous fûmes en haut :
— Il faut que vous me cachiez.
— Vous cacher 1 Pourquoi ?
— Pour ne pas être vu. paibleu '.
— Mais encore ?
— Tiens ! vous voulez savoir beaucoup... eh bien vous ne saurez rien... Ce que je désire de vjus, ce ne sont pis des questions, . mais bien votre silence., et un petit endroit bien clos, où ma personne ne pourra être vue et où mes yeux pourront voir.
— Je n'ai que cet écran.
— C'est bjn pour ne pas être vu, mais pas pour vjir, ça ?
— Pardon ! il y a une déchirure au cDté gauch ♦ dj la toile.
— Très bien alors. . cela fait mon affaire... Voilà quelques argents ]J0ur votre trouble.
A ce moment, la sonnette du dehors se fit entendre. Vit.'ment, je me cachai... et mon beau-père entra.
— Enfin, demanda-t-il au peintre, a-t-elle ses couleurs ?
— Oui monsieur, répondit celui-ci, j'en ai posées sur ses joues ce matin.
— Et ses èi)aules ?
— Splendides monsieur, splenJides... Voulez-vous les examiner ?
— Vous osez me demander une telle chose ? fit mon beau-père avec une voix pleine de passion.
Moi, derrière mon éc.-an j'étais coulent., le moment désiré était venu... j'allais la voir cette fameuse femme... cette femme avec des couleurs sur les joues..., cette femnu aux épaules splendides... j'allais les
surprendre tous deux à
— Monsieur, dit l'artiste à mon beau-père, i)our mieux l'examiner veuillez donc passer dans la pièce voisine... il fait là beaucoup plus clair qu'ici... la fenêtre donne sur ua jardin... Et pjur bien comprendre mon œuvre... il faut de !a lumière... beaucoup de lumière.
A ces paroles, j'ajoutai un petit ju;on de ma composition. Il y avait de quoi... la scène allait se passer sans ma présence.
Tous deux sortirent. Et moi je restai... cacher, me contentant d'écouter le plus possible.
Tout-à-coup, j'entendis le papa de ma femm^ s'éc.-ier : — Oh 1 mon Dieu ! que vous êtes belle ma.. ..
Ah ! c'en était trop 1
Je sortis comme une trombe de ma cachette et couru-; de même à la porte du fond, qui était entr'ouverte. Je regardai.
Quelle sui prise ! qi;elle stupéfaction !... Mon beau-père était devant une femme... mais une femme en peinture... la sienne : 1 ! ! !
Je filai vers Augustine qui me ria au nez de mon aventure !
— Eh bien ? fis-je en fronçant mes sourcils.
— Eh bien mon petit mari... tu as joué un rôle un peu ridxule !
Et c'est la récompense que mon épouse m'a donné pour mon es- ])ionnage.
Oh ! les femmes... qui les com|)rend ? Personne. C'est ça qu'est rasoir.