I. LE DÉPART
De soaibres nuages semblaient s'être appesantis sur ce château jadis retentissant du bruit des fêt,\s. Un matin, le mouvement y revint comme par enchantement. Les laquais traversaient à la hâte les longues galeries. Le maitre jardinier avait cueilli de beaux bouquets pour, en décorer les vases du Japo.i. Le majordome faisait tendre de tapisseries neuves les murs d'un appartement. Tout annonçait qu'on attendait la visite d'une personne aimée. Le chevalier, étonné d'abord, se rappela bientôt avoir vu un courrier, et pour connaître la cause de cette agitation, il fit prévenir M. de Fenestranges qu'il comptait avoir l'honneur de déjeuner avec lui. Le marquis s'empressa d'accueillir cette proposition.
Lorsqu'on fut réuni, au moment même où M. de Candiac allait s'informer du sujet qui l'intéressait, le marquis dit d'une voix grave et en appuyant sur les mots :
— Nous avons reçu une lettre qui nous a comblés de joie. Mon neveu est en pleine convalescence. Cédant à une impatience bien légitime, il s'est mis en route... Demain matin il sera dans nos bras.
Le chevalier invoqua tout bas cette impassibilité d'homme du monde qui lui avait si rarement fait défaut. Il essaya un sourire démenti bientôt par le froncement de ses sourcils, et répondit, après avoir consulté d'un regard rapide la teinte pourprée des joues de Julie :
— Je suis enchanté, M. le marquis, de la prochaine arrivée du vicomte. Mais jugez de ma contrariété : au moment où M. d'Ortigues revient parmi vous, je me vois forcé pour affaires pressantes de quitter ce château, dont les maitres m'ont offert une si franche hospitalité.
— Ainsi, Monsieur, dit la marquise, vous compter partir aujourd'hui ?
— Ce soir. Madame ; j'aime à chevaucher la nuit ; il ajouta en souriant, comme les Cnevaliers de la l'abie Ronde.
Pend mt le reste de la journée, M. de Candiac montra une liberté d'esprit qui eût détruit toas les sjupçons. Mais son cœar était dévoré d'inquiétudes.
lu^i heures se succédaient rapidement sans rien amener de nouveau, et le timbre sonore de l'horloge du château glaçait Tànie d'Amédée comme s'il eût sonné pour lui le moment du supplice. Les rayons du soleil s'amortirent ; l'astre descendit lentement dans l'eau du beau lac aux poétiques souvenirs. Le crépuscule enveloppa les arbres du l)arc de ses vapeurs diaphanes ; la lune se montra dans les plaines du c'el... En ce moment un valet du marquis amena par la bride, devant le perron, les chevaux de M. de Candiac et de Maurice, son page. Le gentilhomme pressa en signe d'adieu la main de M. de Fenestranges, baisa celle de la marquise, et, s'étant placé en selle, il leva les yeux vers les fenêtres de l'appartement de Julie. Elles étaient faiblement
éclairées ; tout prouvait qu'on avait enjoint à la jeune fille de se retirer de bonne heure. A cet aspect, AI. de Candiac jjoussa un profond soupir, et, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il partit au galop, suivi de près par son page.
Dés qu'il fut dans la campagne, il ralentit machinalement sa course et se laissa aller à ses rêveries. Mais il avait à peine fait cinq cents pas, qu'il aperçut au milieu de la route une espèce de fantôme noir, immobile et tenant les bras étendus comme pour lui défendre de passer outre. Effrayé, le cheval d'Amédée s'arrêta brusquement. Déjà M. de Candiac portait la main à son épée... un rayon de la lune, en tombant sur cette étrange apparition, lui fit reconnaître Mlle de Fenestranges.
— Grand Dieu ! s'écria-t-il ; vous ! vous ici I Est-ce mon bonheur, ou bien n'est-ce qu'une ombre ?
— C'est celle qui vous aime et qui se perd pour vous.
— Oh ! je suis indigne d'un tel dévouement. Mais par quel miracle êtes-vous sortie de votre prison ?
— Ma gouvernante me croyait endormie. Je me suis habillée à la hâte ; grâce à une double clé, j'ai ouvert la porte de ma chambre, puis, me glissant furtivement jusqu'aux jardins, j'ai franchi le mur i)ar une brèche qui m'était connue.
— Assez d'explications. I-e temps est précieux. Partons.
Et, plaçant la jeune fille sur son cheval, il reprit sa course rapide, en ayant soin de changer de route pour déjouer toutes les poursuites.
Une heure après, un carrosse arrivant par le chemin de Semur entra dans la cour du château de Fenestranges. Un jeune homme, pâle et soutenu par ses gens, en descendit d'un pied vacillant les degrés de marbre du perron. D'une voix opp.'essée par l'émotion, il demandait des nouvelles de ses chers parents, lorsque le marquis, entrant avec un empressement juvénile, dit, à travers les caresses qu'il prodiguaient à son neveu :
— Tout va bien ! chacun t'aime... Tu nous su."prends, Léonce, nous net'attendions que demain... Pauvre enfant 1 comme il est fatigué !... cette blessure était bien grave, a ce qu'il paraît... A-t-on prévenu la gouvernante ? Il faut que Julie vienne aussi saluer le retour de son cousin. Nous voilà donc tous réunis ! il me semble que j'ai vingt ans de moins sur la tête...
Des pas ])récipités se firent entendre : la duègne p irut et, hors d'état de parler, se jeta dux pieds du marquis en élevant un papier. M. de Fenestranges, ne comprenant rien au trouble de celte femme, pria son neveu de lire le contenu du billet qu'elle venait de lui remettre ; c'étaient ces quelques lignes •
" Pardonnez, mes bons parents, à une pauvre folle qui \a vous ré- " duire au désespoir, et près de commettre une f^iute irrépar.-il)le, n'ose " pas en mesurer l'immensité, je vous prive de votre fille ; le sort le " veut, je pars avec celui dont vous avez repoussé l'alliance... "
Un cri général répondit à ces derniers mots. Sans pouvoir achever sa pénible lecture, le vicomte laissa le papier glisser à terre. L'accab.ement le plus profond s'était emparé de tous ces nobles cœurs frappés aussi bien dans leur fierté que dans leur tendresse.
Ce malheur imprévu était de ceux qui brisent le courage et ne permettent de chercher aucun remède, car, en châtiant le ravisseur, on de-
vait atteindre itussi une tille chérie. Julie était pour le chevalier une sorte de bouclier contre sa famille. Cependant cette morne stupeur fit Ifientôt place chez le marquis à un transport d'indignation que Mme de Fenestranges, non moins désolée, mais plus modérée, essayait de combattre. Quant à Léonce, dont la douleur avait le droit d'être encore plus grande, puisqu'il perdait à la fois une fiancée et un ami, il se répandit en menaces, et jura de poursuivre le traître qui s'était joué des lois de l'hospitalité.
— Qu'on nie; djnne mes armes ! cria-t-il a son écuyer, qu'on me selle un cheval I... Je vcu.x... j'irai... Ah 1 c'est trop, je me meurs.
Et, terrassé pa; Ui violence de ses émotions, perdant le peu de forces que lui avait laissées sa longue maladie, il chancela, tendit une main défaillante, et tomba évanoin sur le jiarquet.
— A Continuer. —