III. — L'HEURE DU RENDEZ-VOUS
N'ouvrant mon salon à personne, craignant de fixer l'attention, je pensais avoir, par la grandeur de mon sacrifice, attaché irrévocablement à moi AI. de Candiac ; j'espérais m'être relevée dans son estime par mon éloignement pour le monde et les plaisirs. Pauvre insensée ! que je jugeais mal cette âme superficielle ! Le chevalier était un de ces hommes aux goiîts puérils qui se prennent d'admiration pour la splendeur des fêtes, la richesse des habillements, pour tout ce qui brille et annonce la joie ; une maison sévère, une livrée modeste, une femme pâle et simplement vêtue ne pouvaient convenir longtemps à son caractère léger. Afin de se créer une distraction contre l'oisiveté, il recourut au jeu; ce qui n'avait été d'abord qu'un délassement devint une passion, puis une frénésie. Le front chargé de soucis, le cœur dévoré d'inquiétudes d'argent, le chevalier cherchait vainement en son logis le calme qu'il se plaignait naguère d'y trouver toujours. Après mille serments de renoncer à toucher aux cartes, il sortait sans but et bientôt il retournait par instinct à sa perte, de même que par nistinct on cherche son salut. Sa grâce de gentilhomme avait disparu, j'assistais avec effroi à cette décomposition morale \ je voyais mon mari descendre vivant dans la tombe que lui creusait sa folie. Tout bas je m'accusais d'avoir causé des malheurs qui ne pouvaient que s'accroître et dont je pressentais l'affreux dénouement. Nous ne tenions plus l'un à l'autre que par la souffrance, et je me demandais sans cesse laquelle de nos deux existences serait la plus promptement tranchée.
— Il est donc mort, puisque vous êtes ici ? s'écria Léonce avec un trouble inexprimable.
Julie porta son mouchoir à ses yeux et dit d'une voix éteinte :
— Il est mort.
— Libre 1 vous êtes libre !
La jeune femme hocha la tête sans répondre.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion. J'eusse dû comprendre votre pieuse douleur et la respecter.
La veuve de M. de Candiac reprit :
— Le dénouement de la vie d'un joueur est toujours tragique. Un soir, l'infortuné chevalier sortit après m'avoir fait des adieux dont la mélancolie m'inquiéta. Il s'était éloigné pou un rendez-vous qu'un de ses prétendus amis lui avait donné à la suite d'un bal masqué, où il avait voulu paraître en costume vénitien. N'oubliez pas, lui avait-on dit, l'heure du rendez-vous.
[i] — Pour le commencement voir les Nos 4, 5, 6, 7, 8, 9.
La nuit s'écoula... pleine d'inquiétude, je descendais les marches de mon perron, afin de guetter sur le canal le passage des barques... Soudain j'aperçois un homme frappé d'un coup mortel : c'était le chevalier. On l'avait dépouillé d'une forte somme gagnée par lui au jeu. Il reçut des honneurs funèbres dignes de sa condition ; j'y sacrifiai mes derniers diamants. Dès que mon époux n'eut plus rien à réclamer de moi, je tournai toute ma pensée vers mes parents. Un immense désir de revoir les lieux qu'ils habitent s'empara de mon cœur. Je revins en France. Le reste vous est connu. J'ai revu le manoir de Fenestranges, je sais que ma famille y vit tranquille et honorée. C'est assez pour moi ; maintenant je puis partir : aux premières lueurs de l'aube, je serai loin d'ici.
— Vous exiler encore ! Pouvez-vous y songer sérieusement ?
— Il le faut.
— Vous vous trompez : une pareille résolution serait coupable ; voudriez-vous recommencer à fuir et porter encore le désespoir dans l'âme de vos parents ? Ce que vous avez fait sous l'empire du vertige, le feriezvous de nouveau avec réflexion ? Il n'est pas de raison qui justifie le retour à une faute que l'on a soi-même déplorée. Enfin, vous ne pouvez être votre propre bourreau et vous condamner à un bannissement éternel ; attendez, du moins, que la bouche d'un père ait prononcé.
Julie soupira profondément et dit en baissant les yeux :
— Vous me parlez du pardon de mon père Connaissez-vous bien la fermeté de caractère de ce noble vieillard ? Jamais il n'a dérogé à ses principes. Peut-être repoussera-t-il même l'idée de me voir.
— Non, ma cousine... non, madame, il ne saurait pousser l'inflexibilité jusqu'au point de se priver du plus grand bonheur.
— Eh bien... une fois, une fois encore... daignez intercéder en ma faveur. A^'ous qui êtes devenu le fils du marquis de Fenestranges, présentez-lui celle qui est désormais pour lui une étrangère.
— O Julie ! vos peines sont terminées... Adieu... Je vous laisse chez vous, dans cette chambre où j'ai tant rêvée de l'exilée...
Et il sortit doucement, suivi par le regard de Julie, qui était demeurée debout et immobile auprès de la table.
Le lendemain l'orage avait entièrement cessé. Un soleil aux rayons pâles, mais doux et bienfaisants, semblait vouloir ranimer la terre. Pénétré par un certain bien-être, le vicomte d'Ortigues conçut de secrètes espérances, et n'hésita point à faire prier le marquis et madame de Fenestranges de descendre au petit salon. Ceux-ci ne tardèrent pas à paraître, un peu étonnés de cette mystérieuse convocation, et cependant ne ressentant aucune inquiétude, car l'influence de la belle matinée avait aussi rendu le calme à leur cœur. Léonce, qui s'était préparé, pendant l'insomnie de la nuit, à aborder son grave sujet, sentit les mots mancjuer à la foule de ses pensées ; il balbutia et ne reprit son assurance qu'en songeant à la grandeur des intérêts confiés à son zèle. S'asseyant donc auprès du marquis, et lui pressant la main avec un tendre respect :
— Mon honoré oncle, dit-il en respirant à peine, il dépend de vous de ramener le bonheur dans votre maison, de l'y fixer à jamais.
— Est-ce pour plaisanter de la sorte, mon cher neveu, que vous m'avez mandé ici par voix d'ambassadeur ?
La fin ati prochain numéro. —