JUILLET
EN CAUSANT
Je suis tout joyeux de voir ma tâche partagée par une femme. N'allez pas croife que la spirituelle Gilberte n'existe pas, comme voulait le prétendre un lecteur du Recueil. Vraiment ce lecteur n'a pas de flair ! Ce brave homme s'imagine que nos Canadiennes ne peuvent écrire ! Laisse moi te dire, ô incrédule ! que tu n'es pas galant envers nos Canadiennes. Comment, elles descendraient des Françaises, elles seraient spirituelles, femmes dans l'acception du mot ; elles recevraient une éducation supérieure et ne pourraient tenir " de jolis brins de plume entre entre leurs doigts effilés" ? Oh non ! tu n'es pas flatteur.
C'est inoui c'qui a sur terre
D'gens qui sont comm' Saint Thomas.
Pour le convaincre, j'aimerais qu'il fît la connaissance de notre collaboratrice et au bout d'un petit quart d'heure de conversation, il lui faudrait se rendre à l'évidence ; car elle cause comme elle écrit : spirituellement.
Du reste, mademoiselle Gilberte ne fait pas ses premières armes, et je suis certain que bon nombre d'entre vous ont déjà lu ses écrits publiés dans différents journaux, sous un autre pseudonyme. À vous de deviner ; aux curieux de chercher. Pour «joi il m'est naturellement impossible de vous le dire ; le secret professionnel me le défend. — Ainsi, inutile de vous adresser à moi. —
D'ailleurs, vous possédez un indice : son portrait littéraire. Il est très ressemblaat à pari le petit détail où elle insinue qu'elle a épingle le bonnet de Sainte Catherine, ce qui n'est pas exact. Du moins je le suppose d'après l'apparence et le nombre de ses admirateurs.
Donc, pour vous égayer, nous allons travailler de compagnie, mais j'ai bien peur qu'elle remporte la palme, surtout auprès des lecteurs. Cependant, s'il m'était donné de la remporter auprès des dames, malgré que les lectrices ne soient pas aussi nombreuses ; malgré que je sois plus grave, sombre et lourd peut-être, je serais au comble de mes vœux, puisque je ne sache rien de plus flatteur pour l'amour-propre que de plaire au beau sexe. En attendant comme en causant, sachons nous contenter de ce que nous possédons. Bon, je crois que voilà le moment de lancer une plainte contre le partage de l'esprit. Dans ce partage, nous le sexe fort, avons été volés. La répartition n'est pas égale. Les femmes ont en général à leur disposition plus d'esprit que les hommes, et je suis jaloux. Même si j'étais socialiste, j'inscrirais cela sur mon programme et j'obtiendrais un succès fou. — Remarquez que je n'ai pas la moindre prétention au calembourg. —
Cependant par la majorité des lecteurs, Gilberte a été reconnue pour véritablement féminine, car il n'est pas difficile à l'individu quelque peu perspicace de reconnaître dans son style et celui de ses contemporaines ce qu'y voit le jeune mais célèbre critique français : Jules I-emaitre : " Elles ont tout: dit-il, l'esprit, la finesse, la délicatesse, la grâce, naturellement, sans compter leyV ne sais quoi. "
Et tout cela se rencontre très rarement chez un homme, puisque la femme sent plus vivement que nous ; puisqu'elle est tout sentiment.
Je vous l'avoue, c'est avec joie que je lis les compositions littéraires féminines. Je ne connais pas de délassement meilleur pour les fatigues de l'esprit. Après m'être embêté dans l'étude des sciences abstraites, après m'être abruti au point d'essayer à résoudre le problème de la vie, je ne sache rien qui repose plus agréablement, qui f^iit renaître plus spirituellement, que la lecture en question.
Les phrases sont toujours si gentilles, et quand elles ne sont pas grammaticales, elles contiennent souvent tant de surprises !
Tout est donné avec un charme, un brio qui a quelque chose de crâne, d'enlevant, enfin un chic indéfinissable.
Où cependant ces écrivains se plaisent davantage, quoiqu'elles en disent, c'est dans la raillerie. Elles possèdent cet art tellement, elles emploient tant d'artifices, les dards qu'elles lancent dans un sourire sont si bien dissimulés par leurs grâces que le martyr préfère les recevoir que n'avoir rien du tout.
C'est pourquoi, très souvent, comme le chien qui se prosterne au pied de son maître et lèche la main qui vient de le battre, l'homme aime encore et craint même de froisser celle qui vient de le ridiculiser.
Je m'arrête, car que me sert-il de continuer à discourir sur un tel sujet. Je pourrais en parler longuement, mais je ne me ferais pas mieux comprendre, puisque tout se réduit a dire, qu'elles écrivent dans un style mdéfmissablc ; — terme vague pour désigner une chose vague — qu'elles possèdent outre toutes les qualités un je ne sais quoi qui vaut tout le reste et'quj ne s'analyse pas. i'^oW^'. ?.a'".; r.-^i . -.
Enfin, j'abandonne ma plume; je m'aperçois que je divague — encore sans calembourg, s. v. p. — C'est a croire (]ue je métaphysi(iue (!) quoique ce ne soit pas là mon idée.
Au revoir.
Le Recueil Littéraire accuse réception do toute publication, livre ou revue dont on lui envoie un exemplaire.
Le Journaliste et les Journaux canadiens-français
[Pour "Le Recueil Littéraire."]
Ne vous est-il jamais arrivé, amis lecteurs, eu lisant votre journal, d'éprouver un sentiment d'indignation, parfaitement motivé, du reste, par la vue de quatre et cinq colonnes consacrées à la politique du jour et dans lesquelles on ne trouve qu'expressions si basses et si triviales, que nous autres gens du peuple rougirions de les employer ; des accusations si graves contre ceux qui sont au pouvoir, que c'est à croire que nous sommes gouvernés par des bandits dignes de la corde ou du bagne ? Crétins, sacripants, voleurs, braconniers politiques, infâmes, athées, mangeurs de prêtres, etc., etc., etc., — j'en passe et des plus belles — tels sont les qualificatifs et expressions que nous servent journellement les journaux de toutes nuances politiques, et ce pour la somme de trois dollars par année. C'est d'un bon marché exceptionnel /^//r ceux qui voudraient se perfcctionnci' dans la langue poissarde, mais trop cher pour nous autres ouvriers, qui ne cnerchons qu'à nous instruire tout en nous délassant des fatigues de la journée.
Quelle triste opinion l'étranger ne doit-il pas avoir de nous, lorsqu'il voit nos hommes d'Etat, traités d'une pareille façon ! et est-il surprenant qu'il en soit ainsi lorsque nos journalistes nous représentent sous des dehors si peu séduisants ? L'esprit de parti est poussé si loin chez ces derniers, qu'ils ne reculeront devant aucun moyen pour parvenir à leurs fins ; non seulement ils travestiront les opinions politiques de leurs adversaires, mais en désespoir de cause, ils pénétreront dans le sanctuaire de leur famille et mettront à nu toutes les faiblesses inhérentes à la nature humaine. " L.a fin justifie les moyens" : tel est malheureusement le faux axiome qui semble prévaloir parmi nos politiciens et cela est regrettable à tous égards si l'on considère le mal que cet état de chose produit parmi nous.
Ce qu'il y a de plus révoltant dans leurs écrits c'est que, pour arriver au but qu'ils se proposent, ils ont soin de nous faire entendre qu'ils sont bons catholiques, entièrement soumis à l'autorité religieuse et que s'ils élèvent la voix, c'est que la Patrie et la Religion sont en grand danger, car ils savent fort bien que ces deux mots, si chers à tout cœur vraiment canadien, ont pour effet de faire vibrer la corde la plus sensible de notre être ; aussi en usent et en abusent-ils à propos de tout et à propos de rien.
Qu'un homme de talents — et ils ne sont ])as rares parmi nous
essaie de parvenir ! malheur à lui si ses opinions politiques sont connues ! ses adversaires ne le lâcheront point quiil ne soit terrassé et dans l'impossibilité de se relever. Que d'hommes illustres, dont nous serions justement fiers aujourd'hui, ont été moralement assassinés par nos journalistes ! Que de réputations sans tache à jamais détruites par ces écrivains mercenaires et calomniateurs ! et tout cela pour une misérable question politique et plus souvent pour satisfaire une haine personnelle. — Je doute fort que ces hommes, qui se prétendent les défenseurs de notre religion et de notre nationalité, soient sincères dans les opinions
qu'ils émettent car, presque toujours, ils ne sont que des instruments dociles entre les mains des chefs de chaque parti, et sont toujours prêts à prostituer leur plume et à défendre la cause, bonne ou mauvaise, de ceux qui les paient le mieux.
Il est a désirer, que nos hommes marquants, prennent l'initiative et travaillent à nous doter d'un journal vraiment indépendant et incorruptible n'ayant en vue que les intérêts de notre beau pays et de nos nationaux, et assez impartial pour rendre justice à tout le monde, sans distinction de parti. Un tel journal produirait un bien immense et serait assuré d'un succès.
Bordeaux. P. Q. J. P. V. Du S.\ULT.