III. — l'heure du rendez-vous
— Il ne s'agit pas d'un badinage, mais d'une chose très sérieuse. Daignez m'écouter. Vous savez que la chaîne des jours amène sans cesse en se déroulant des faits nouveaux et inattendus. Une solitude peut tout-à-coup se peupler ; ceux qui étaient séparés peuvent se trouver soudainement réunis. Un jour il y a tout un monde entre eux ; le lendemain à peine y a-t-il un mur. Il faut donc se préparer constamment à soutenir le choc des plus fortes impressions, il faut se cuirasser contre la joie, ainsi qu'on pourrait le faire contre la douleur.
— O mon Dieu ! murmura madame de Fenestranges en joignant les mains, je ne sais... Je n'ose deviner, mais je crois, mon cher enfant, que vous avez d'importantes nouvelles à nous apprendre.
Le marquis réprima tout signe extérieur d'agitation, et dit en se penchant vers l'âtre brûlant :
— Continuez, Léonce.
Celui-ci reprit :
— Ce sujet est bien délicat ; mais, si j'en juge par l'émotion de ma tante, déjà j'ai été compris. Supjiosez donc que je sois chargé de solliciter votre pardon en faveur d'une personne qui a payée, par deux ans de souffrance, de remords, de pauvreté, d'humiliation, par un martyre de chaque jour, de chaque instant, la faute d'une heure d'oubli.
— Parleriez-vous de celle qui fut ma fille ? s'écria le marquis en se levant et se promenant à pas précij)ités.
— Et si je parlais d'elle ?...
— J'en aurais déjà trop entendu.
— Non, mon oncle, non... car le pardon doit couronner le repentir, et Dieu l'a inscrit lui-même en tête de son Évangile. Quel mérite y at-il à aimer ceux qui n'ont jamais manqué à leurs devoirs ! Vous le savez, quand un coupable verse une larme, les anges se réjouissent.
— Vous avez donc reçu quelque lettre d'elle ?
— Je l'ai vue.
— Elle est ici !
Et le marquis, tout rempli de trouble et d'indignation, \oulut se retirer. Mais Léonce, se plaçant aussitôt devant lui, ajouta d'une voix suppliante :
— Consentez-vous à la revoir ?
— La revoir ! Oh ! jamais.
— Faites grâce !
— Non, elle est morte pour le monde, elle doit l'être pour moi.
[i] — Pour le commencement voir les Nos 4, 5, 6, 7, 8, 9, lo.
— Si ma tendresse vous consacra les soins d'un fils, si je partageai vos douleurs, eh bien 1 que ce pardon soit ma récompense, je n'en veux pas d'autre. Le fiancé a oublié ses injures, le père ne doit plus se souvenir de son ressentiment.
— Qu'elle ne vienne pas, je la chasserais...
— Chassez-la donc si vous le pouvez !
Et soulevant la tapisserie qui masquait la porte du cabinet, Léonce tira vivement la tremblante Julie qui vint tomber à genoux au milieu du salon en tendant les bras vers ses nobles parents. La marquise poussa un cri de joie et fondit en larmes. Le mirquis, dont le visage était bouleversé par les passions les plus opposée?, s'était reculé d'abord, mais cédant aussi aux transports de l'amour paternel, il se baissa vers Julie, la releva de terre et la pressa contre son cœur. Deux voix dirent à l'unisson :
— Ma fille !
Il y eut un moment de silence coupé par des sanglots. On se regardait avec ravissement, on s'embrassait, on pleurait, on se disputait cette enfant prodigue ; aux baisers succédaient des mots sans suite que l'on jetait pour alléger son cœur. C'était un spectacle doux et triste à la fois : c'était une belle journée après l'orage ; le soleil brille, mais la terre est jonchée de dtbris. Léonce s'était mis un peu à l'écart, afin de ne pas troubler cette scène attendrissante. Ce moment le payait de tous ses sacrifices.
Quand l'émotion permit au marquis de prendre la parole, il dit à Julie :
— Sois rassurée, ma fille, tu as souffert, nous le savons, tu as largement payé ta dette au malheur; il ne serait pas juste que tu fusses puni deux fois.
— O mon enfant, ma toujours belle ! ajouta la mère, rentre dans ton nid, nos bras seront ton asile, les roses de ton teint refleuriront.
Julie leva les yeux au ciel, poussa un profond soupir, et, faisant effort sur elle-même, répondit d'une voix lente et oppressée :
— Hélas ! que me proposez-vous ? c'est le paradis, c'est le sort d'une femme pure qui peut lever le front devant tous. Vous oubliez que j'ai dérogé, vous oubliez que, pour amortir l'efi'et produit par ma coupable fuite, dont malgré vos soins le bruit se répandit au dehors, vous dûtes annoncer que je n'existais plus. Pouvez-vous aujourd'hui anéantir l'arrêt que vous avez prononcé vous-même ? Pouvez-vous me ressussiter aux yeux du monde étonné ? Et quand vous me rendriez la vie, me rendriez-vous cette bonne réputation sans laquelle on se traîne sous le mépris des hommes ? O mon père ! on peut douter encore si je fus coupable, ma présence serait une preuve accablante contre la gloire de votre nom.
— Qu'importe ! j'ai besoin de toi plus que de leur estime. Reste, reste, ne me brise pas le cœur en t'éloignant !
— Marquis de Fenestranges, reprit Julie d'un ton inspiré, rappelezvous vos anciens principes si rigides, si inflexibles. Que de fois en me montrant l'écusson qui supporte vos armes, vous m'avez lu la devise dont il est surmonté ; Tout pour r honneur ! L'honneur ! vous y avez été toujours fidèle, et ce n'est pas lorsque vos cheveux sont blancs que vous devez permettre qu'on les souille. Sans oser espérer votre pardon,
je savais quelles obligations m'était imposées. Entre mon cœur et le devoir, je n'ai pas hésité, après m 'être exilée de la vertu, j'ai voulu m'exiler du bonheur. Des vœux solennels et irrévocables m'appellent loin d'ici !
— Que veux-tu dire ? demanda le marquis.
— Ma fille ! s'écria madame de Fenestranges.
— O mon Dieu ! murmura Léonce en se couvrant le visage de ses deux mains.
Alors entr'ouvrant la mante de soie qui l'enveloppait, Julie laissa voir une robe de bure et une croix de bois suspendue à un ruban noir et elle dit :
— Je suis carmélite !