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LES OBJECTIONS. - L'ÉLECTEUR EST-IL CAPABLE D'USER DU REFERENDUM

Pour repousser le Référendum, ses adversaires argumentent, avant tout, de l'incapacité des électeurs. « Les Français, disent-ils gravement sont dans un état d'infériorité flagrante quant à l'enseignement. » Les électeurs qui seraient appelés à se prononcer sont « sans aucune instruction » : «ils ne peuvent voter librement et intelligemment» ; d'ailleurs : « les masses sont influencées bien plus par la passion que par la raison, etc.. » Ah ! ils nous la baillent belle î Eh quoi, ces électeurs que vous trouvez trop ignorants pour décider de l'utilité d'une école ou d\me caserne ou du meilleur emplacement pour le marché aux

1. Rapport au nom de la commission, cliarcfée de statuer sur prise en considération de la proposition de loi

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bœufs, dont ils savent au moins approximativement ce que cela coûte et ce que cela rapporte, vous les estimez assez fins, assez avisés, assez profonds psychologues pour deviner ce que la cervelle d'un représentant, que dis-je ? ce que les cervelles de quarante-deux candidats aux fonctions municipales contiennent d'idées justes ou fausses, bonnes ou mauvaises, exactes ou erronées, pratiques ou chimériques ! Ces mêmes gens que vous dites incapables de statuer directement sur une chose, vous les croyez aptes à choisir entre une multitude de personnes celles qui le mieux géreront leurs intérêts et défendront leurs prérogatives, comme si. d'accorder sa confiance à vingt et un hommes, qu'on ne connaît pas toujours, ce n'est pas plus grave que de décider de l'emplacement d'une mairie ou du jour du marché? Depuis quand la psychologie politique, c'està-dire l'art de deviner les aptitudes, de jauger les capacités, de peser les tempéraments, de sonder les caractères, est-elle devenue une science plus facile et plus répandue que la simple connaissance d'une question communale mise sous les yeux du public ? Par quel biais viendrez-vous soutenir que les électeurs qui peuvent faire l'un, ne peuvent pas faire l'autre? Ils le peuvent cependant et nos institutions en font foi, car lorsqu'une commune choisit ses conseillers municipaux, elle

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choisit à la vérité des hommes, mais c'est pour que ces hommes fassent des choses. Elle vote donc sur des choses. Lisez, pour vous en convaincre, les kyrielles de projets indiqués sur les programmes des candidats. Il v a donc là un Référendum. Seulement c'est un Référendum indirect, compliqué, encyclopédique, sur vingt, trente projets à échoir dans les quatre années suivantes, un Référendum de prévisions, d'éventualités qu'il faut imaginer, de dépenses qu'il faut prévoir, de décisions multiples qu'il faut préparer! — Ce Referendum-là, vous croyez que le peuple est capable de le faire. Mais si plus tard, au moment où l'un de ces projets arrive à exécution, oii il ne s'agit plus de dix ou de vingt affaires, mais d'une seulement, où Ton ne statue plus sur une dépense vague mais précise, où il n'est plus besoin d'escompter, mais de compter, ni de se figurer les choses par l'imagination, mais de les regarder tout bonnement là, devant soit, avec les yeux, — alors le peuple n'est plus capable selon vous 1 Le même homme qui était habile à faire une chose extrêmement compliquée devient impuissant à en faire une très simple. Et ce même électeur, ce pape infaillible d'un jour, — le jour où il se donne des maîtres, — ce cerveau puissant et divinateur auquel les professions de foi reconnaissent, en temps d'élections, toutes les facultés, toutes les vertus, toutes

les aptitudes, devient au lendemain du vote cet espril faible, « sans intelligence, sans aucune instruction », impuissant à se décider « librement et intelligemment » que nous dépeint en termes si cruels le rapport de la Commission à la Chambre des députés.

Et la question de lucidité ainsi tranchée par rabsurde, que dirons-nous de la question d'indépendance? — Nous dirons que statuant directement sur un intérêt, sur un fait, sur une proposition, sans avoir le souci de plaire à M. Uq Tel ou de se venger de M. Un Tel, l'électeur est assurément plus dégagé de toute passion que s'il a à se prononcer entre des candidats. Qui oserait affirmer que mis en présence de figures sympathiques ou antipathiques, Télecteur n'est pas plus disposé <i donner cours à son humeur que devant ime froide question impersonnelle où l'intérêt seul se trouve en jeu? Qui oserait dire qu'on ne vote pas très souvent pour un candidat uniquement parce que sa figure revient, parce qu'il a rendu service, parce qu'il n'offusque perso une ni par son train, ni par sa langue, ni peut-être par sa vertu, ou tout simplement parce qu'il est l'adversaire d'un autre dont on ne veut à aucun prix ? — Les femmes à l'église , dit M'"*' de Girardin, ont toujours l'air de prier contre quelqu'un. — Ne serait-il pas légitime de sup-

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poser que fort souvent, dans un scrutin, l'électeur vote contre quelqu'un qu'il connaît bien et dont il ne veut pas, plutôt que pour quelqu'un qui lui est fort indifférent et qu'il ne connaît guère? C'est cependant ce dernier qui est l'élu et qui sans savoir rien des intentions de ses électeurs, se trouve chargé de « traduire leur pensée », selon le mot de Gambetta au discours de Tours*, et s'en acquitte parfois de façon à donner raison au proverbe italien : tradutiore^ traditore.

Mais ces considérations ne vous touchent-elles pas? Mettons que nous n'ayons rien dit. Mettons que l'électeur ne voie juste que lorsqu'il se donne des maîtres et qu'il soit myope au dernier degré lorsqu'il regarde, sous son nez, les lois ou les arrêtés que ses maHres lui apportent. Cela ne nous embarrasse guère. Car il ne s'agit pas, dans le Référendum municipal, de demander à l'électeur une solution qui éclaire ses élus, mais simplement une opinion qui les départage. Il s'agit simplement de savoir de quel côté il penche, dans quel sens va sa volonté, son désir, voire même sa « passion » pour emprunter à M. Guillemet ce mot de prédicateur. Qu'on veuille bien se rappeler comment nous avons posé la question au début

1. « La France est maîtresse : elle dira ce qu'elle veut en chargeant ses délégués de traduire sa pensée. » Gambetta. Discours de Tours, 1881

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de cet essai. Nous n'avons pas dit : lorsque le conseil municipal ne comprend rien à une question, il faut recourir au suflVage universel pour la Jui expliquer. Nous avons dit : lorsque le conseil municipal est divisé en partis inconciliables et qu'il faut cependant quelqu'un pour les mettre d'accord; lorsqu'il hésite à engager sa responsabilité par i^eur de l'inconnu et dans le doute de ce que pensera l'électeur; lorsqu'on un mot la question n'est plus de savoir si tel projet est bon, mais s'il est populaire, ni s'il a pour lui la vérité, mais s'il a pour lui la majorité, alors il faut recourir au Référendum pour déterminer de quel coté se trouve cette majorité. Le Référendum n'est pas un instrument pour faire de la lumière, pas plus que le thermomètre n'est une machine à produire la chaleur, mais le Référendum est le meilleur moyen de savoir Vopinion comme le thermomètre qu'on met à sa fenêtre, de savoir la température. Et quand on ferait le suffrage universel dix fois plus sot qu'il n'est, quand on supposerait les électeurs cent fois plus ignorants que ne le dit le rapport de M. Guillemet, du moins voudra-t-on bien lui accorder, à ce pauvre sufirage universel, dont on est sorti pourtant et qui pourrait bien quelque jour vous répondre comme jadis ce comte d'ancien régime : Qui t'a fait roi? ou : Qui t'a fait député? il faut bien

lui accorder qu'il dit ce qu'il pense quand on Tiiiterroge directement et, comme ce ([u'il pense est la seule chose qu'on ait besoin ici de savoir, — puisque c'est la seule chose qui soit en discussion, — il faut étendre jusque-là sa petite capacité I

Puis, en dernière analyse, n'oubliez pas que, si le contribuable est celui qui est ignorant, c'est aussi celui qui paie, que c'est celui qui peine, qui sert de « sujet » aux expériences budgétaires, qui souffre de vos prodigalités ou de vos parcimonies. Messieurs les Représentants, et que lorsque vous dites : « Est-il possible que les combinaisons d'empi'unls^ que les tarifs si compliqués de nos octrois soient votés par des hommes qui n'auront aucune idée des discussions, qui auront pu avoir lieu dans l'assemblée communale ' ? » vous nous rappelez un peu ces chirurgiens qui s'étaient saisis d'un blessé et qui lui labouraient la cuisse de coups de bistouri, sans daigner prendre conseil de cet homme qu'ils considéraient, avec raison, comme ignorant des choses de leur art. Vlan ! un coup de bistouri par-ci. Clic! un coup de bistouri par-là. — Pourquoi me découpe- t-on ainsi? finit par demander le blessé d'un air dolent, en tournant la tête. — Parce qu'il faut absolument

I, M. Guillemet. Discours. Journal officiel, 17 juin 1890.

extraire la balle, répondirent ces hommes savants. — La balle ! mais il y a bien longtemps que je l'ai retirée! Elle est dans la poche de mon gilet...

Le contribuable ressemble à ce soldat : il ne sait pas la chirurgie, mais il sait où est la balle, et, malgré toute son incompétence, il serait bon qu'il pût le dire quelquefois.

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