‹ Le référendum communalChapitre 2 sur 27 · UNE ÉPAVE DU BOULANGISME · texte numérisé non relu

UNE ÉPAVE DU BOULANGISME

Naguère une mémorable bourrasque sévit sur la République. On la crut ébranlée jusque dans ses fondements. Qui ne se souvient des cris d'effroi des uns, des cris de convoitise des autres? L'orage passa. L'océan populaire déchaîné rentra dans son lit. Sur la grève, d'où se retiraient tout ce bruit et toute cette écume, il restait pourtant une utile, une précieuse épave.

Cette épave, c'est le Référendum.

Les libéraux qui avaient vaillamment tenu tête à Torage l'ont aperçue. Mais ils n'osent y toucher. Gela leur semble tabou. Ils laissent là sur le sable ce code du Référendum comme un objet épineux, difficile à prendre, comme un livre explosible ou

une marmite à renversement qui n'a pas encore été soumise à l'analyse des grands chimistes de Torthodoxie républicaine, dans le laboratoire constitutionnel. Sans doute, ils soupçonnent bien qu'on en pourrait tirer quelque utilité, mais la manière dont cette épave leur est parvenue excite en eux une incurable méfiance. Ils tournent autour d'elle avec une curiosité craintive. Il me semble voir ces sauvages que représentent les gravures anglaises, déballant les objets contenus dans les caisses d'un naufragé et examinant, celui-ci une glace, celui-là un encrier ou des balances en se demandant à quoi cela peut bien servir et ce qu'on doit en attendre de fâcheux. Jamais il ne leur viendrait à l'idée que ces objets peuvent aider aussi bien leurs nouveaux possesseurs que celui qui les utilisait l'instant d'avant. Non, ils sont ainsi faits, que rien de ce qui a pu servir au boulangisme pour les attaquer ne leur semble pouvoir être employé par eux-mêmes pour se défendre. Le Référendum porte une estampille qui le rend impropre à tout usage. Pour beaucoup, Référendum et boulangisme sont deux choses si parfaitement unies qu'autant vaudrait vouloir séparer les frères siamois ou des perruches ondulées. Il y a là une imagination, ou une image, qu'il importe de rectifier.

Pas plus que la mer ne crée l'épave qu'elle se

LE RKFlUlKNOUiM COMMUNAL

borne à mettre en évidence et à chari-ier sur ses vagues, le boulangisme n'a créé le Référendum qui existait depuis quarante ans en Suisse ^ et, sous une autre forme, depuis plus de deux cents ans aux Etats-Unis Il s'en est seulement emparé, le jugeant de bonne prise. Il Ta simplement tiré du coin obscur où gisent les morceaux de législation et, sans trop savoir ce que c'était ^, il

1. Sans remonter à la première consultation populaire faite dans le canton de Berne en 1439^ à l'occasion de la première guerre de Zurich, et aux quatre-vingt-douze autres votations semblables qui eurent lieu entre 1439 et 1798 (voir von Stiirler, Die Volksanf'vagen im allen Bern)^ rappelons que, dès avant 1848, les cantons de Valais et des Grisons avaient adopté le Référendum. Plus tard, d'après rarticle 113 de la loi fédérale de 1848, il fut réservé, en tout temps, le droit de demander une revision de la constitution, si cette demande émanait d'au moins 50,000 citoyens suisses, ayant le droit de vote. Conformément à cet article, il y eut en 18GG un référendum sur neuf lois à la fois. En 18.)8, le canton de Neuchàtel, et en 1801, le canton de Vaud admirent le Référendum en le réservant seulement aux questions fîna.iciôres. On voit que le Référendum est bien antérieur à la constitution de 1874, qu'on cile toujours comme créatrice de ce mode de votation. Voir article 89, deuxième alinéa de cette nouvelle constitution, et les articles 118 à 123, modifiés par la votation populaire du 5 juillet 1891.

a. Dans les towns dont la constitution remonte presque à la fondation du Massachusetts. Voir l'acte du 3 mars 1636. Palfrey, Uistory of New-EiigLancL

3. J'en emprunte l'aveu à un député boulangiste, M. Maurice Barrés {Figaro du 30 septembre 1892), qui compare à Murât, prononçant des mots dépourvus de sens

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l'a porté jusqu'à la surface de Topinion publique, Je faisant miroiter dans le bouillonnement de ses colères aux yeux de la foule étonnée et ravie. Le nom de ce gérondif latin est devenu rapidement populaire; la chose a été immédiatement expérimentée d'un bout à l'autre du territoire. La question s'est posée avec une puissance et une spontanéité qui nous forcent à quelque sympathie ou du moins à une sérieuse attention.

Le malheur est que des fanatiques partisans d'une part et des adversaires épouvantés de l'autre, ont tellement grossi et dénaturé ce nouveau-né de la liberté, qu'ils ont réussi à en faire une caricature et un épouvantai l pour beaucoup d'esprits libéraux. On a d abord confondu le Référendum avec le plébiscite, et ce gigantesque coq-à-l'àne a défrayé jusqu'ici toutes les polémiques qui ont eu lieu à ce sujet *. La confusion a été soigneusement entretenue par de vieux plébiscitaires qui voudraient se donner les gants de l'invention du Référendum, et par quelques op-

pour enlever ses hussards, le général Boulanger répétant sans y altarhcr d'iraporlance : « Revision! Référendum! Référendum ! »

1. « Un très grand nombre de nos amis confondent ie Référendum avec le plébiscite ou du moins y aperçoivent un germe, un réveil possible de 1 idée plébiscitaire. » Paul Deschanel, La Réforme administrative {Temps du 10 janv. 1891).

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portunistes arriérés qui, ne voulant pas de consultation populaire et sachant parfaitement qu'elle s'impose dans tout système démocratique, feignent de prendre le Référendum pour un autre plébiscite, afin de le pouvoir proscrire plus commodément. On a ensuite confondu le Référendum municipal, le seul dont il s'agisse ici, avec le Référendum politique, et l'on a opposé au premier des arguments qui eussent été admissibles peut-être si on les avait adressés au second. Enfin, lorsqu'on a bien voulu discuter le Référendum communal, on a feint de voir une obligation imposée aux conseils municipaux là où il n'y avait qu'un droit qui leur était accordé. Les discussions à ce sujet ont toujours ressemblé à une conversation entre deux sourds : « Avez-vous bien dormi cette nuit? — Non, Dieu merci, et vous? — Moi, je préfère Tantipyrine, etc. », en sorte que chacun des interlocuteurs ayant absolument raison de son coté, l'un triomphant sur un terrain, l'autre sur un autre, tous les deux se trouvent au bout de la lice, vainqueurs, sans qu'il y ait un vaincu, sinon peut-être le sens commun qui pâtit toujours dans ces sortes de rencontres.

Tâchons de bien délimiter le sujet afin que chacun, le discutant, discute la même chose et qu'ainsi les vaillants adversaires du Référendum

ne se fatiguent pas à pourfendre des outres ou à bâtonner des moulins à vent. Gherclions à quels besoins précis répond le Référendum communal, — comment il est né en France, — ce qu'il est advenu de lui devant les hauts et puissants seigneurs qui nous gouvernent, — ce que dit Texemple de Tétranger, — quelles sont les objections qu'il soulève et ce que valent ces objections. Examinons tout cela sans terreur; dissipons les équivoques, gardons-nous des préjugés, perçons Tenveloppe des mots pour voir, au dedans, les choses; mettons en i^leine lumière les fantômes de césarisme et de réaction : ils s'évanouiront. Et nous serons fort étonnés, tout à l'heui'e, de nous retrouver tous d'accord, à quelque parti que nous appartenions, et de voir qu'il suflisait de bien poser la question pour la résoudre ou en d'autres termes que, pour s'entendre, il suffisait de s'écouter.

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