‹ Le référendum communalChapitre 3 sur 27 · UN THERMOMÈTRE DE L'OPINION · texte numérisé non relu

UN THERMOMÈTRE DE L'OPINION

Personne n'est sans avoir assisté à une de ces luttes intestines qui divisent un conseil municipal en deux camps sur une question d'intérêt local : construction d'une caserne, d'un lycée, établissement d'un marché, d'un octroi, emprunt, etc., chaque camp soutenant que seul il représente non seulement les vrais intérêts, mais encore les véritables sentiments de la population. Dans une petite ville où les événements sont rares, les sujets de conversation limités, ces luttes s'enflent et grossissent d'une foule de racontars, d'allusions personnelles, d'insinuations désobligeantes et prennent les proportions d'une guerre entre Guelfes et Gibelins, moins toutefois les déjections d'huile bouillante et de plomb fondu. Le sujet de la discussion n'est pas, comme à Paris ou dans les grands centres, ignoré de la plupart des citoyens : on l'a exposé, expliqué, commenté,

discuté, ressassé, parfois même sérieusement étudié. On en cause le soir entre voisins en prenant le frais, ou Thiver au coin du feu, sans avoir, pour s'en distraire, les potins des cercles et la chorégraphie de la Loïe Fuller. On a approfondi la matière jusque dans ses détails. S'agit-il d'une route à agrandir, on a été s'y promener le dimanche ; d'une prise d'eau à effectuer, on a supputé le nombre de mètres cubes que la rivière pourra donner; d'une école, d'un lycée à construire, on a compté presque nominalement les élèves qui en profiteront; on sait le prix, l'emplacement, les chances de bénéfices. S'agit-il d'un octroi, chaque ménagère a fait son compte et calcule d'avance de combien le gapian augmentera le prix des denrées qui lui passeront sous le nez. — Cependant cette question que tout le monde agite ne fait pas un pas. Le conseil municipal est divisé. L'opposition soulève une foule d'incidents qui empêchent d'émettre un vote définitif. D'ailleurs, quelques-uns des conseillers municipaux qui désirent aller de l'avant se rappellent avoir promis à leurs électeurs de n'établir aucune taxe nouvelle. Les électeurs ont-ils changé d'avis et approuveront-ils cette volte-face? « Cruelle énigme ! » — La discussion s'aigrit et tourne aux personnalités. On soupçonne ceux qui poussent <i la l)îilisse d'être maçons et ceux qui en détournent

de vouloir sauver leurs deniers, sans égard pour le petit commerce qui gagnerait sûrement au voisinage du collège ou de la caserne. Les journaux du cru, ravis de cette aubaine, enveniment le débat et se jettent réciproquement à la tête le reproche d'égoïsme et la qualification de coterie. L'adversaire est toujours censé ne prendre souci que de ses intérêts et non de ceux de la majorité. Il arrive fatalement une heure où tous les arguments de part et d'autre étant fourbus, c'est celui tiré de la volonté de la population qui demeure l'arme suprême des combattants. Chacun se prétend le seul fidèle interprète des vœux de la majorité ; chacun se proclame le dépositaire de ses secrets et affirme avoir l'oreille du peuple. Il est assez naturel que, dans un pays où la majorité fait la loi, savoir de quel côté penche cette majorité dans une question populaire, c'est savoir comment cette question doit être tranchée. Aussi devant cette affirmation des conseillers municipaux qui désirent lâcher les cordons de la bourse : « La population est avec nous ! » les conseillers qui préfèrent les resserrer ne disent jamais : « Qu'importe, si ce sont des imbéciles I », mais bien : « Pas du tout I La population est avec nous. )) Et l'on se renvoie la balle ainsi, indéfiniment, dans ce lawn-tennis de la discussion, sans s'aviser qu'outre les discours, les raisonnements,

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les hypothèses, la consultation des augures et les somnambules, il y a encore un moyen de savoir ce que veut la population, — c'est de le lui demander.

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