VI. Le père, la mère et la goaTcrnan<e
Quelquefois Mme Scarron conduisait les enfans à la cour.
Un jour, on introduisit la nourrice chez Mme de Montespan. Le roi s'y trouvait, et il demanda à qui appartenaient ces enfans.
fis sont sûrement, répondit la villageoise, à la dame qui demeure avec nous ; j'en juge par les agitations où je la vois au moindre mal qu'ils ont.
— Mais qui croyez-vous en être le père? reprit Louis XIV.
— Je n'en sais rien, repartit la nourrice : je m'imagine, pourtant, que c'est quelque duc ou président au parlement.
La Mervfille fut enchantée de cette réponse, et le roi rit jusqu'aux larmes. Aussi, en mars 1673, comme il parcourait l'étal des pensions, manifesta -t- il réellement sa satisfaction. Deux mille francs seulement étaient inscrits au nom de Mme Scarron : il biffa, et mit en surcharge deux mille écut.
Quelle différence entre les sentimens du roi et ceux de la favorite pour les élèves dé Mme Scarron, auxquels celle-ci vouait une tendresse de mère ! Le jeune Louis Auguste, principalement, l'intéressait au plus haut point. C'étaient des inquiétudes, des soins, un dévouement, qui inspiraient à Mme de Montespan des plaisanteries inconvenantes.
La marquise, en effet, était étourdie par le mouvement de la cour, dont elle faisait les honneurs avec ses deux sœurs, — trio remarquable, admirablement dépeint par l'abbé Têtu ; « Mme de Montes- Fan parle comme une personne qui rêve, et Mme de ontevault comme une personne qui parle. »
Celle qui, dans la conversation, manquait de naturel, celle qui pour un quolibet aurait perdu une amie, se révéla mauvaise mère en une circonstance grave.
Le feu ayant pris à la maison où l'on cachait les princes, Mme Scarron, tout alarmée, envoya un exprès à Mme de Montespan, qui répondit :
« Je m'en réjouis. Le feu est signe de bonheur... »
Louis XIV, au contraire, eut des entrailles de père. Bien des gens le taxèrent de fdiblesse. — Faiblesse honorable, faiblesse de cœur, qui vaut mieux que certaine force d'esprit ! — Le 29 décembre 1673, il rendit, à Saint- Germain, l'édit suivant :
« Louis, etc. La tendresse que la nature nous donne pour nos enfans, et beaucoup d'autres raisons qui augmentent considérablement en nous ces sentimens, nous obligent de reconnaître Louis-Auguste, Louis- César et Louise Françoise, et leur donner des marques publiques de ce. te reconnaissance pour assurer leur état. Nous avons estimé nécessaire d'expédier à , cet effet nos lettres patentes pour déclarer notre volonté ; â quoi nous nous portons d'autant plus volontiers; que nous avons lieu d'espérer qu'ils répondront îi la grandeur de leur naissance et aux soins que nous faisons prendre de leur éducation. A ces causes, etc., déclarons Louis-Auguste, Louis-César et Louise-Françoise, nos enfans naturels ; voulons et entendons qu'ils soient nommés, savoir : lesdits Louis- Auguste, duc du Maine ; Louis-César, comte de Vexin; et ladite Louise-Françoise, de Nantes. »
Point de nom de la mère dans cet acte, — innovation diversement interprétée. Le plus probable était que Louis, adorant ses enfans légitimés, voulait tenir leur origjne dans le vague, pour pouvoir les élever plus tard par sa seule volonté, par sa stule
toute-puissance, à une position que le nom officiellement connu de leur mère eût entachée.
vu. — L'ctnplriqne d'/tnvcnj.
Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Néanmoins, il avait grandi, il boitait et il était charmant. A sa troisième année, quand les grosses dents percèrent, il éprouva de si violentes convulsions qu'une de ses jambes se retira beaucoup plus que l'autre.
Toute la faculté de médecine dej*àris fut requise ; tous les remèdes furent inutilement essayés. Le premier médecin, d'Aquin, ordonna d'envoyer l'enfant à Anvers pour le montrer à uu célèbre conirère.
Voilà M. du Maine voyageant pour la Belgique avec sa mère prétendue Va marquise de Surgères'. II fallait bien garder l'incognito !
Les remèdes de rempirii|ue, très violens, mais encore plus inefficaces, effrayaient beaucoup la marquise de Surgères, c'est à-dire Mme Scuron. Comme elle ne put supporter la vue de l'appareil, un assistan' s'écria :
— Nous ne voyons pas le père de cet enfant, mais à coup sûr voici la mère.
Et le pauvre duc, honteux de ses souffrances, disait à son bourreau :
— Au moins, monsieur, je ne suis pas né comme cola : voyez ma mère ; et papa n'est rien moins que boiteux !
Après avoir passé par les mains du charlatan à diplôme, M. du Maine montrait" de grandes dispositions.... pour boiter davantage.
De retour à la cour, où la gouvernante et les élèves eurent des appartemens, Mme Scarron fut tolérée plutôt qu'admise au jeu du roi, à ses soupers particuliers. Elle n'avait point encore triomphé des prétentions royales.
Ainsi, la naissance de M. du Marne cessait d'être cachée.
Mme de Thianges donna pour étrennes au fils de sa sœur un jouet dont les courtisans admirèrent la beauté. C'était une chambre grande comme une table, et toutî dorée. Au-dessous delà porte, il v avait écrit en grosses lettres : Chambre sublime. En dedans étaient un lit et un balustre avec un grand fauteuil dans lequel on voyait assis le duc du Maine fait en cire et fort ressemblant. Auprès de lui M. de La Rochefoucauld, l'auteur des iJ/azimf s, auquel il donnait des vers pour les examiner. Derrière le d.'S du fauteuil était Mme Sc;irron ; autour de lui M. de Marsillac et M. de Condom. A l'autre bout on voyait Mme de Thianges et Mme de La Fayelta lisant des vers ensemble; au dehors du balustre, se tenait Boileau-Despréaux avec une fourche, empêchant sept ou huit mauvais poètes d'entrer. Racine rêvait auprès de Doileau, et un peu plus loin souriait La Fontame, à qui, de la main, l'auteur de Brilannicus faisait signe d'approcher. »
Chacun prodiguait aux légitimés, au duc du Maine, au comte de Vexin, à Mlle de Nantes, un encens que les Jils légitimes de France recevaient à ptine.
Peut-être l'état malatlif du premier ajoutait il encore aux sympathies qu'ils inspirait, eu le rendant intéressant.
VUI. Effets dos caax de Itarègea.
Une rechute de l'enfant combla les inquiétudes de
Louis XIV. On ordonna les eaux de Baréges, et, malgré le mauvais résultat du voyage d'Anvers, Mme Scarron n'hésita pas à prendre la roule des Pyrénées. La gouvernante partit avec M. du Maine.
Elle écrivait alors directement au roi.
Par sa sollicitude à lui donner des nouvelles de la santé de l'enfant, par le bon sens et la supériorité qu'elle fit paraître dans ses lettres, Mme Scarron eflaçî presque compléteraient les mauvaises impressions de Louis XIV à son égard. Ce monarque, très versatile dans ses opinions sur les femmes qui l'entourèrent; ce monarque qui avait prétendu « ne devoir aimer jamais madame de Montespan », et qui, ensuite , l'avait avouée pour maîtresse , et lui avait fait bâtir le charmant château de Clagny ; ce monarque qui traitait Ja veuve Scarron de bel-cprU, de prude, de pédante^ n'était pas loin de lui rendre justice.
Des orçjres avaient été donnés au gouverneur de Guyenne, au maréchal d'Albrct. Mme Scarron et son élève devaient être reçus avec un grand cérémonial. M. du Maine obtint à Bordeaux les mêmes honneurs qu'y eût obtenus Mgr le Dauphin. Labeaumelle, possesseur de la lettre du roi au maréchal d'AIbret, aïsure que Louis XIV y pariait de la gouvernante avec « l'embarras d'un homme qui commençait à l'aimer. »
L'importune d'autrefois devenait chère, à présent.
Un noiive lU médecin , Fagon, avait soigne M. du Maine, sans réussir d'aucune façon.
Les eaux deBagnères et de Baréges fortifièrent enfin la jambe du jrune malade. Cette demi-guérison ne fut pas, on va s'en apercevoir, leur unique effet.
Des nuages s'étaient élevés dans les liaisons de Mme Scan on avec Mme de Montespan. Il semblait que l'oracle rendu par la divineresse ne pût tarder à s'accomplir. Quand la gouvernante du duc du Maine revint de Baréges , la favorite s'empressa d'aller audevant d'elle, non par amitié cette fois, mais par politique : l'ubsiiice avait augmenté le crédit de la veuve du poète, et Louis XIV changeait d'opinion sur son comp'.e.
Tout y contribuait. Tantôt Mme Scarron procurait à Louis XIV une heure agréable : grâce à elle, le petit duc lui récitait de belles fables. Tantôt elle lui ménageait une douce surprise : en revenant de Baréges elle avait présenté au roi, un jour plus tôt que Celui-ci ne s'y attendait, M. du Maine marchant presque droit.
Et le monarque d'exclamer :
— Ah! madame, quel plaisir vous me faites !
Il arriva aussi qu'éiant entré chez son fils, Louis XIV s'était senti touché par un tableau ravissant : madame Scarron soutenait d'une main M. du Maine, en proie à la fièvre, berçait de l'autre main mademoiselle de Nantes, et gardait le comte de Vexin endormi sous ses yeux.
Les femmes de service n'avaient pu résister à la fatigue; mais la gouvuriiaute avait passé trois nuits auprès des en fans malades.
Un jour, enfin, le roi jouait, comme cela eut lieu souvent, avec M. du Maine. Satisfait des paroles de 1 enfant :
— Vous êtes très raisonnable, lui dit-il.
— 11 laut bien que je lesois, répondit M. da Maine, j'ai une gouvernante qui est la raison même.
— Allez, repiit le roi, allez lui dire que vous lui donnerez cent mille francs i)our vos dragées.
Louis XIV envoya cent mille francs à Mme Scar-
ron, qui acheta aussitôt la terre de Maintenon, érigée par la suite en marquisat.