XIII. M. le Prince et sa famille
En ce temps vivait le fils du grand Condé, dont le seul exploit et la seule gloire fut d'avoir sauvé la vie à son père, dans la bataille de Sénef. — Momiiur le Prince, — tel était son nom à la cour, — menait à Chantilly une existence, de tyran domestique.
Très maussade et très quiuieux, monsieur le Prince divertissait quelquelois la cour du grand roi par des manies, des excentricités — voisines de la folie. Il était sujet à des vapeurs. Mais Louis XIV imposait tellement par sa présence, que monsieur le Prince éprouva un jour un désagrément sans pareil dans la chambre royale. Il s'imaginait souvent être transformé en chien, et aboyait alors de toutes ses forces. Saisi d'un de ces accès devant le roi, il n'y résista pas, malgré la majesté du témoin, et se retira seulement vers la fenêtre. Là, il mit la tête dehors, étouffa sa voix autan't que possible, et fit toutes les grimaces de l'aboiement.
Monsieur le Prince avait trois filles qu'il tourmentait sans cesse, et qui aspiraient au jour oi!i elles prendraient leur volée pour passer de l'esclavage paternel aux chaînes dorées du mariage. Ces trois iilles étaient extrêmement petites, La première, pleine d'esprit et de raison, fort belle d'ailleurs, avait un pouce de moins que la seconde. Celle-ci espérait donc échapper, avant son aînée, au joug de monsieur le Prince.
En 1086, Anne-Louise-Bcnédicte de Bourbon, 3111e de Charolais, n'avait encore que dix ans, etdéjà elle avait perdu un futur mari dans la personne du comte do Vermandois, fils naturel de Louis XIV et de Mme de La Vallière, légitimé, tt mort amiral de France.
Apparemment prédestinée à des légitimés, Anne- Louise Bénédicte de Bourbon fut une de celles auxquelles on pensa pour M. du Maine.
La petite-fille du grand Condé avait néanmoins une rivale redoutable. Une dte ses cousines, fille de Mme Charlotte-Elisabeth de Bavière, princesse Palatine, aspirait à l'honneur de devenir duchesse du Maine, princ-esse de Bombes, duchesse d'Aumale, jîomtesse d'Eu.
Mlle de Charolais possédait peu d'agrémens physiques. Elle avait un bras incommodé, qui paraissait plus court que l'autre, et qu'elle ne pouvait aisément allonger. Quelques méchantes langues prétendaient qu'elle avait eu une maladie scrol'uleuse, qu'elle était ainsi estropiée à cause des drogues dont elle avait trop usé pour obtenir guérison. Elle ne manquait pas d'esprit ni d'ambition, et promettait d'être impérieuse comme son pèrf.
Mlle de Montpensler, la dame de Lauzun, gardait rancune à Loiiise-Bénéilicte, parce que celle-ci s'était permis, un soir, au souprr du roi, de rire ex.traordinairemcnt en la voyant tous-ser. Mademoiselle se vengea en disant que si la fille du grand Condé épousait le fils de Mme de Monte span, cela ferait un beau couple : — un boiteux et une manchote.
Mais M. le prince de Condé avait ressenti une joie extrême en apprenant qu'un mariage entre sa fille et M. du Maine était possible. Mme de Maiutenon y travaillait. Comment ne pas réussir !
En dépit de Mademoiselle et de la princesse Palatine, l'affaire s'arrangea au bénéfice de la maison de Bourbon.
xrv. mariage da !>oi<eax c( de la manchoic.
Le mardi, 12 fé\Tier1692, vers cinq heures da soir, Lo'iis XIV envoya chercher monsieur lePrirce, et lui proposa le mariage de M. du Maine avec Mlle de Charolais, sa fille. M. le prince, heureux de cette nouvelle, se hâta de la répandre, d'aller l'annoncer chez Mme la princesse de Condé. Mme la princesse, qui était alors à Paris, courut bien vite à Versailles avec son mari.
Le lendemain, Louis XIV, en personne, adressa à la princesse une demande officielle. Selon le cérémonial exigé, M. le Prince reçut le roi au bas du grand escalier, et Mme la princesse à la porte de son appartement, dans la galerie. Louis accabla d'amitiés Anne-Bénédicte de Bourbon, puis la princesse de Conti, sa sœur; et il déclara que le mariage projeté serait célébré au retour d'un voyage que la conr allait faire à Compiègne.
On ne parla bientôt plus, à Versailles, que de ce grand événement.
Une rupture éclata entre la princesse de Condé et la Palatine, mais Anne-Bénédicte ne s'en préoccupa guère. Son rêve s accomplissait.
■Tout était sur pied pour monter la maison du légitimé. Le roi ne dédaigna pas d'entrer dans les détails du mariage. Il donna à M. de Montchevreuil le soin de gouverner la maison de M. du Maine, ce que celui-ci désirait vivement depuis longtemps; il offrit en cadeau à Mlle de Charolais 100,000 francs, comme c'était l'habitude pour les princesses du sang qui se mariaient. Il dépassa les usages en faveur de son fils : au lieu de cinquante mille écus accordés d'ordinaire aux princes du sang, le duc du Maine reçut un million.
L'avant-veille dé la cérémonie nuptiale, Louis envoya à sa future belle-fille deux parures admir<tbles, estimées à 200,000 fr., l'une de diamans, et l'autre de pierreries de toutes couleurs.
Ce fut le roi d'Angleterre qui donna la chemise au marié.
A peu près sur la fin du carême de 1692, les fiançailles se firent dans le cabinet du roi, et toute la cour se réunit à Trianon, où il y eut appartement et grand souper. Le 19 mars, sur les six heures, le mariage fut célébré, à la messe du roi, par le cardinal de Bouillon, — honneur pareil à celui qui avait été accordé au duc de Chartres.
Mme de Montespan, non-seulement n'assista pas au mariage, mais elle ne signa point aux contrats. Pour elle le cilice et les jeûnes !
Faut il parler des soupers, dis diaers, des musiques, des jeux, hoinbrc ou portique, qui eurent lieu à l'occasion de celte union célèbre? N'est il pas plus
intéressant de montrer le triste tableau qui fut le pendant ou plutôt le contraste de ces fêtes ?
Mlle de Condé, l'aînée des filles de M. le Prince, mourut le 24 octobre 1700, d'une longue maladie de poitrine qui la consuma moins, assure Saint-Simon, que les tourmens dont son père l'abreuva, que le chagrin insurmontable de s'être vu préférer, pour deux doigts de taille, Anne-Bénédicte de Bourbon.