XVII.— 1,0 Problème insoluMe
L'ennui naqnit un jour de l'uniformité. Or, on s'ennuyait énormément à Versailles, à moins qu'on
ne fût chasseur ou joueur, à moins qu'on n'aimât avec passion tirer au vol et forcer le cerf, ou jouer à la botselte, au portique et au reversi. Versailles, que Louis appelait son favori sans mériti-, était bien dépourvu de charmes pour la duchesse du Maine.
Mme du Maine, en effet, possédait à un très haut degré cette beauté du diable, la jeunesse, qui vit de mouvement, de vivacité, de gaieté folle.
A peine mariée, la naine (ainsi la surnommait-on alors), ne voulût pas se plier aux coutumes des divots ni s'enfermer, à seize ans, dans un tombeau. Elle s'étudia à complaire' à Mme de Maintenon, assez pour trouver en elle un appui, sans cependant l'accompagner dans ses visites a Saint-Cyr, ni se mêler de ses controverses religieuses.
La situation de Mme du Maine était toute particulière, — entre les courtisans déchaînés contre la reine Maintenon et les flatteurs qui ne voyaient que par les yeux de la secrète épouse du roi.
Dès l'abord, elle prit et exerça un puissant empire sur le légitimé, son mari. Elle éveilla dans le duc du Maine les aspirations ambitieuses, et celui-ci, homme inoffensit, entra bientôt dans une carrière nouvelle, et chercha à se créer une brillante position politique.
Mme de Maintenon, en retour des condescendances respectueuses que lui prodiguait la naine, lui . voua une amitié eiUcace. Que ne devait pas espérer le légitimé ! Il avait une protectrice puissante, une femme ambitieuse : à lui de se laisser conduire.
Initiée aux secrets de l'Etat, la seconde épouse de Louis XIV possédait une de ces autorités occultes contre lesquelles se brisent toutes les attaques. Madame occupait, au haut du grand escalier de Versailles, un appartement de plain-pied avec celui de Louis, et se plaçait, à la chapelle, dans la tribune réservée à la reine. Le roi passait la moitié de ses journées chez elle; il y travaillait. Elle conservait un fauteuil en sa présence, se levant à peine lorsque le dauphin ou le duc d'Orléans lui venaient rendre visite. Le moyen, de douter que Madams fût reine de fait!
Les royaux époux prétendaient sauver les apparences.
En pubhc, Mme de Maintenon ne prenait aucun rang; elle gardait un silence absolu sur son état. Une fois, pourtant, elle parut se trahir.
Il n'appartenait qu'aux reines de France de franchir la grille du couvent dos grandes Carmélites.
— Madame, vous savez nos usages, lit la supérieure, c'est à vous de décider.
— Ouvrez toujours, ma mère, répondit Mme de Maintenon, ouvrez toujours.
Elle parut se trahir seulement, car un bref du pape Innocent XII I autorisait à entrer dans tous les monastères de France.
Son imprudence alla plus loin encore.
Grondant Mme de Caylus, sa nièce à la aode de Bretagne, elle lui dit :
— Vous qui pourriez faire ici la plus grande ligure, vous à qui je renverrais volontiers tout l'encens dont ou ino fuligue 1
Puis, baissant la voix, mais toujours avec autorkté ;
— Vous, pourtant, nièce d'une r«w«?
Elle écrivit aussi, le -JS juillet 1689, ;\ M. de Noailles, archevêque de Paris, une lettre coiupromeltante, qui divulguait son secret au lieu de le cacher.
« Monseigneur,
» Comptez que vous ne me verrez plus que chez moi; vous ne me traitez point familièrement. Sur quel' pied pouvez -vous me faire des cérémonies, comme de venir me recevoir au bas du degré et de m'accompagner à mon carrosse avec tout ce qui est chez vous? Voulez -vous trahir mon secret? Est-ce que vous êtes aussi adorateur de la faveur ? Est-ce que vous m'en croyez enivrée? »
Mignard avait peint Mme de Maintenon en saint Françoise romaine. L'artiste chargea sa fille de demander au roi s'il pouvait mettre au portrait un manteau doublé d'hermine. C'était l'habit de reine.
— Oui , répondit Louis XIV, sainte Françoise le mérite bien !
L'époux assurément s'obser\-ait plus que l'épouse. Celle-ci succombait peut-être sous les tentations de la vanité ; celui-là, ferme sur sa dignité, était bien maître de lui.
Malheur à la personne qui, hautement, porterait atteinte à l'inviolabilité du secret !
L'abbé de Choisy avait prié Bontemps, premier valet de chambre du roi, témoin du mariage morganatique, d'offrir à Madame un exemplaire d'un de ses ouvrages. Bontemps, rendant compte de sa mission à l'abbé, employa ces termes :
— Je suis assuré que Sa Ma.. ..
f 1 s'arrêta tout court, rougit, et changea de conversation.
Mme d'Heudicourt, l'ancienne amie de Mme de Maintenon, fut exclue de la cour pendant plusieurs mois, pour s'être avisée de dire à la reine secrète :
— Nos maris ne reviendront pas sitôt de la cliasse. On doit s'en souvenir : dans ses prédictions à
Mmes deMontespan, de Maintenon et d'Heudicourt, le maçon Barbé avait déclaré que cette dernière serait renvoyée de la cour, à cause de sa mauvaise langue.
L'oracle s'accomplissait dans toutes ses parties.
Mme de Montespan, la délaissée, voyant à une fenêtre le roi rire avec sa rivale triomphante de l'air le plus familier, murmura ces mots :
— S'ils étaient mariés, s'aimeraient-ils tant ? S'ils ae l'étaient pas, se permettraient-ils ces familiarités ?
Le problème difficile : Mme de Maintenon est-elle ou n'est-elle pas reine? ne se pouvait résoudre.
Eh ! pourquoi le monarque absolu ne commandaitil pas tout simplement à ses courtisans d'ignorer la chose ? ils l'auraient sue sans la savoir, pour plaire à leur maître. Le méchant Louis XIV ! tourmenter de la sorte ses fidèles serviteurs !
XVm. Sa Raisoa, sa Solidité.
Plus que les mots imprudens, plus que les actes étranges, plus que les réticences incomplètes, plus que toute chose, la conduite de la famille royale à l'égard de Louis XIV et de Mme de Maintenon prouvait la réalité d'un mariage regardé comme déshonorant pour le chef de l'Etat.
Les princes légitimes, afin de se donner raison pleineet entière, réveillèrent contre la seconde épouse du roi, à laquelle il leur répugnait de rendre nommage, les épigrammes et les pamphlets décochés jadis à la veuve Scarron, attaques résumées en ces vers composés par Gilles Boileau, frère du satirique :
Vois sur quoi ton erreur se fonde, Scarron i de croire que le monde
Te va voir pour ton entretien.
Quoi! ne vois-tu pas, grosse bêle, Si tu grattais un peu ta (êie, Que tu le devinerais bien !
Lauzun et de Villarceaux figuraient au nombre des adorateurs heureux de la veuve. Lauzun et Villarceaux ! si l'on en croyait les bruits du temps, toutes les femmes de France auraient eu des faiblesses devant ces deux irrésistibles conquérans. . .
De telle sorte était l'orgueil des princes du sang, qu'ils eussent préféré complimenter une maîtresse bien noble du roi, que tolérer son épouse roturière. Les mêmes qui s'inclinaient devant Mlle de Fontanges, la légèreté en personne, réprouvaient Mme de Maintenon que Louis surnommait sa raison, sa solidité.
Grande et de belle taille, de cette grandeur qui n'épouvante point, mais qui sert seulement à la bonne mine, la reme secrète avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréable, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué, mode&te. Elle pouvait plaire par sa beauté, et plaire longtemps par son esprit.
Voilà pourquoi elle effrayait les princes du sang, et même les légitimés, à l'exception du duc du Maine, son élève chéri, à l'exception de Mme du Maine qui s'arrangeait assez de cette brouille entre t^ouis XIV et sa famille, et qui se proposait de l'exploiter au profit de sa fortune.
Le monarque, loin de céder aux mécontens, entoura Madame desoins et d'égards. Sa tendresse ne s'effarouchait pas. Il multipliait, avec elle, les promenades sentimentales, la faisait assister à de brillantes revues, l'emmenait en voyage.
Tantôt il lui écrivait :
A Mme de Maintenon, juin 1694, à 9 heures du malin.
« J'ai changé de résolution pour ma journée;
le beau temps qu'il fait m'empêche d'aller à Saint - Germain ; je remettrai ce voyage à demain ; et, pour aujourd'hui, je dînerai au petit couvert ; j'irai à la chasse, et je me rendrai à six heures et demie à la porte de Saint-Cyr du Parc, où je ferai trouver mon grand carrosse. J'espère que vous m'y viendrez trouver avec telle compagnie qu'il vous plaira. Nous nous promènerons dans le parc pt nous n'irons point à Trianon. En revenant, demain, j'irai à Saint-Cyr, au Salut, en habit décent, et nous reviendrons ensemble. Voilà ce que je crois de mieux. »
Tantôt il lui envoyait cet avis :
« Je ne pourrai être chez vous qu'à trois heures ; prenez des mesures pour éviter les importuns. Je suis très fâché de ce retardement, mais le conseil ne finira pas plus tôt. «
N'est-ce pas là une correspondance de mari avec sa femme, d'époux qui font bon ménage ?
Aussi, quand les conseils des ministres s'assemblaient chez Mme de Maintenon, souvent Louis XIV demandait l'opinion de sa moitié.
— Qu'en pense votre Solidité, disait-il?
S il n'y avait pas accord entre lui et son conseil, le roi se retournait vers la veuve Scarron, et ajoutait :
— Consultons la Raison.
Or, presque toujours les avis de sa solidité, de la raison, l'emportaient sur les décisions des ministres, et de grands événemens politiques naquirent parfois
de ces opinions réclamées avec tendresse, suivies avec aveuglement.
La fondation du pensionnat de Saint-Cyr, dont Mme de Maintenon lut déclarée supérieure perpétuelle par le roi et par l'évéque de Clwrlres, l'élévation de Chamillard au ministère, et surtout les progrès constans des légitimés dans l'esprit de Louis XIV, résultèrent de la parfaite intelligence qui régna entre le monarque et sa femme.