‹ Le réfractaire: romanChapitre 19 sur 32 · XIX. — Les carpes langnissantes · texte numérisé non relu

XIX. — Les carpes langnissantes

Selon toute apparence, Mme de Maintenon n'a jamais manifesté le moindre désir d'êire officiellement déclarée reine. Les pompes de la majesté lui auraientelles déplu? ou bien craignait-elle de tout perdre en voulant trop aVoir ? Dans une position comme la sienne, du triomphe à la chute il n'y a qu'un pas. Comment contre-carrer l'étiquette, les convenances, dont le grand roi se préoccupait tant? Mieux valait s'entourer toujours de vague, d'inconnu, de mystère : les nuages font les apothéoses.

Des signes non équivoques de chagrin ou de dépH échappèrent à cette femme si enviée.

Se promenant un jour dans un endroit raboteux et montueux desjardinsde Saint-Cyr, avec Mme de Glapion;

— Vous n'êtes point délicate, lui dit cette mère, vous vous fatiguez volontiers ; vous n'êtes point comme les grands.

— C'est que je ne suis pas grande, reprit Mme de Maintenon ; je suis seulement élevée.

Au fond du bonheur dont jouissait Madame, il y avait de l'amertume. L'assujétissement où elle était pouvait lui faire regretter queliiuefois le calme et la liberté d'une vie privée.

— Je n'en puis plus ; je voudrais être morte ! déclarait-elle à son frère.

Et celui-ci, homme peu accessible aux délicatesses de sentiment, croyait sa sœur malheureuse, pour n'avoir reçu que la main gauche du roi. So méprenant sur ses paroles, il répondait gaiement :

— Vous avez donc donné parole d'épouser Dieu le père?

Les noirs chagrins de Madame éclataient davantage encore dans ses lettres. Elle écrivait à une amie :

<i Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands !... Ne voyez vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs ; j'ai été aimée partout dans un âge plus avancé ; j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit ; je suis venue à la faveur, et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne salisfait entièrement. »

« Je vous envie votre solitude, votre tranquillité, écrivait-elle à Mme de Saint Géran; et je ne suis plus surprise quela reine Christine soit descendue du trône pour vivre avec plus de liberté. »

Ces ennuis allèrent croissant ; une morne tristesse s'était bientôt emparée du monarque lui-même, à mesure qu'il se rapprochait de la tombe. Madame, échouant à le distraire, exclama quelquffois :

— Quel supplice d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusable !

Enfin, regardant à'Marly des carpes qui languissaient :

— Elles sont comme moi, dit-elle à Mme de Caylus, elles regrettent leur bourbe !

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