‹ Le réfractaire: romanChapitre 3 sur 32 · III. — La fille du brisadier · texte numérisé non relu

III. — La fille du brisadier

Léonard arpentait avec une extrême rapidité ce chemin de Fleury qu'il avait suivi en sens contraire peu d'heures auparavant. Malgré l'absence de la lune, le ciel était clair tt resplendis>ait d'étoiles; mais la lerre était plongée dans une obscurité assez épaisse, gr;\ce aux buis touffus qui la couvraient. Un profond silence léguait dans la campagne, et c'était à peine si, par intervalles, une fdible brise, semblable à un soupir de la nuit, agitait l'extrémité des bouleaux et des chênes.

Cepmidantle chemin n'avait ni incertitudes ni périls pour le jeune et alerte Léonard ; il franchit le pont de bois où avait eu lieu son entrevue avec Labourot et s'engagea sans hésitaiion dans des sentiers de travt rse qni devaient le conduire plus directement à son but. Il marchait avec une ardeur tans égale, comme si l'air balsamique de la nuit, en ra-

fr8Îchis?ant son sang, lui eût donné des forces nouvelles. Les énioliops de la journée, si vives pourtant et si poignantes, s'étaient etfjcées tout à coup de sa mémoire; il ne songeait plus qu'il allait quitter sou pays, ses amis, sa famille. Une seule pensée l'absorbait en ce moment ; il allait voir sa chère Victoire, s'entretenir avec elle. Il oubliait mêmequ'il allait lui dire peut-être un éternel adieu ; quelques minutes de bonheur étaient devant lui, il ne regardait pas au delà. Son cœur battait, tout son corps était agité d'un petit tn rablemeut nerveux, sa bouche devenait sèche et briilanie, et il dévorait l'espace avec la légèreté d'un jeune faon qui cherche sa chevrette dans la profondeur des tailiis.

Il arriva bientôt en vue de Fleury. A cette heure avancée de la soirée, tous les habJtans devaient ê'.re profondément endormis. Néanmoins , Léonard se garda bien de s'engager dans la ville où il eût rifqué d'être aperçu par quelque passant attardé. Il prit au contraire de.s précautions extrêmes pour rendresa marche plus furtive tt plus silenciiu e, et se dirigea à travers champs vers un massif de grands arbres situés derrière l'hôtel de la gendarmerie, tlu côté opposé à la place. Bientôt il atteignit une haie touffue qui entourait une sorte d'enclos attenant à la brigade, et fit halte. Après avoir écouté quelques secondes et s'être assuré que personne ne pouvpat l'épier, il écarta deux brandit s épineuses et s'élança avec agilité de l'autre côté de la haie.

Il se trouvait maintenant dans une enceinte inculte et hérissée de plantes parasites, où plusieurs noyers, qui dominaient de beaucoup les bâtimens, produisaient une obscurité complète. S?s pas ne faisaient aucun bruit sur cette coucha d'herbes molles, et il eût été impossible à la personne douée de la vue Ib plus perçante, de distinguer au milieu de ces ténèbres même la forme de sa main. Toutefois, le jeune homme redoubla d'attention pour ne pas donner l'alarme; il setraî.iaplulôt qu'il ne marcha du côté de l'habitation, s'arrètaiit par intervalles, rete- Bant son haleine.

Enfin, il toucha le dernier arbre. Devant lui se dressait i ne masse blanche et uniforme, dont la teinte claire Irauchait dans l'obscurité sur les sombres couleurs du feuillage ; «'était la maison. Arrivé là, Léonard se coucha par terre et, plaçant son visage dans l'herbe, il imita léchant du grillon, avec une telle vérité, une ttlle justesse d'inton .tion, qu'un individu de l'espèce s'y lût lui-même lais-é prendre.

Cependant une personne qui veillait sans lumière derrière la fenêtre du premier étage ne s'y trompa pas. La fenêtre s'enlr'ouvrit et une voix douce demanda :

— Est-ce vous, monsieur Léonard?

— C'est moi, mademoiselle, chuchota le conscrit; me permettez-vous de monter?

— Montez donc.

Ici Sins doute le lecteur fera réflexion que le brigadier Moriu avait prisé trop haut la sévérité de principes de sa fille, puisqu'elle donnait ainsi des rendezvous nocturnes à un amoureux. Mais qu'il se rassure; les rendez-vous que donnait Mlle Victoire et dont Léonard se montrait si heureux étaient sans danger pour la vierge de la brigade. Après avoir reçu celte invitation de monter, qui pourrait eflaroucher certaines imaginations trop vives, hàtons-nous de dire que Léonaril tout joyeux embrassa le tronc de l'arbre et monta... sur une branche dudit arbre, où il ne se

trouva bientôt plus qu'à cinq où six pieds de la fenêtre de Victoire.

De ce poste périlleux, c'était à peine s'il entrevoyait le visage ovale, les yeux fiers et pleins de feu, la taille haute et svelte 4e la belle fille du gendarme. Les mains ne pouvaient se toucher, et par conséquent aucun baiser furlif ne pouvait être surpris. D'ailleurs, au premier mot qu'elle prononça, lAIlle Morin prouva que, la chose étant possible, elle eût élé peu disposée à toléivr une pareille familiarii».

— Etes-vous là enfin ? demanda-t-e'.le d'un ton d'humeur.

— Oui, mademoiselle, répondit Léonard en se retournant avec précsuiion sur une branche incommode qui gênait ses mouvemens.

— C'est bien heureux I voiU dis minutes que l'heure est passée... Est-ce ainsi que vous complz me remercier de mes complaisances pour vous?

Le jeune homme voulut s'excuser sur l'impossibilité de quitter trop brusquement sa famille <ians les circonstances particulières où il se trouvait.

— Et moi, interrompit la jeûna fille, n'ai-je pas autant de droits que votre famille? Moi qui mu cosnpromeis pour vous, moi qui...

Elle allait dire : « Moi qui vous aime, » mais ses lèvres parurent se refuser à laisser échapper cet aveu. Elle reprit:

— Vous avez vu mon père aujonrU'hui?

— Oui, mademoiselle, et il m'a dit...

— Je sais ce qu'il vous a dit ; en vous quittant, il est venu tout me conter.

— Ah! Victoire, il paraissait bien en eolère!

Il vous a traitée avec sévérité, avec dureté, peotêlre?

— Luil mon père? allons donc! répliqua Mile Morin avec un sourire; il a voulu pins d'une fois se fâcher contre moi, se gendarmer, comme il dit, et au bout de cinq minutes je le trouvais aussi doux qu'un

mouton J'avoue cependant , poursuivit-elle

d'un ton d'inquiétude, qu'il avait aujourd'hui en m'abordant un air sec que je ne lui connaissais pas.... Etes-vous bien sûr, Léonard, de ne lui avoir pas parlé des entrevues innocentes que je vous accorde ici de temps en temps la nuit?

— Miséricorde I mademoiselle, répliqua le conscrit avec un effroi réel, eu s'agitant sur sa brandie, si j'avais eu le malheur de toucher un mot de cela, votre père, malgré sa bonté, m'tût assommé sur l'heure... Non, non; il eroit seulement que nous nous voyons parfois en passant, aux fêles du village ou chez des connaissances communes.

— Alors il H'y a rien de perdu... Ah! Léonjrd, vous ne pouvez comprendre ce que vous m» coûtez d'ennuis, de diagrins, de mortelles inquiétudes !"

— Ainsi donc, reprit le jeune homme après un moment de silence, vous savez à quelle condition M. Morin consentira à notre mariage... il veut <îi«e je vous quitte, que je parte, que je sois soldat... C e;t à vous de décider si vous persistez dans votre haine contre l'uniforme; si vous croyez encore, comme vous me l'avez dit souvent, quo d«Ds la vie des casernes et des garnisons on deyienne brutal, grossitr, indigne d'une femme délicate et liien élevée, je trouverai moyen d'échapper à la loi, dussé-j'i pour cela braver la terre entière... Et pourtant je suis bien sur, moi, en quelque lieu que j'aille, de re.^-ter digne de vous 1 Si au contraire vous m'ordonnez de; partir, j'aurai le cœur déchiré, mais j'obéirai sans me plaindre.

Ct tte forme soumise, celte abnégation complète étaient ce qui pouvait le plus toucher l'esprit despotique de la jeune fille. Léonard parlait avec une simplicité, une assurance qui iie laissaient aucun doute sur la réalité de son obéissance absolue, et certes une semblable soumission avait en ce moment plus rie portée que les dévouemens à grand fracas des amoureux de salon. Mlle Victoire le comprit sans doute, car .sa voix, jusqu'ici égale et bien timbrée, était profondément altérée lorsqu'elle répondit :

— Je vous remercie de votre confiance, Léonard ; vous m'aimez sincèrement, je le sais... De mon côté je serais profondément affligée de votre départ, d'abord îi cause des craintes que vous connaissez, et puis...

Elle hésita, mais le sentiment l'emporta sur ses petits scrupules de dignité et de coquetterie :

— Et puis, ajouta-t-elle en fondant en larmes, parce que je ne vous verrais plus.

Jamais Victoire n'avait montré autant d'attendrissement et prononcé des paroles aussi décisives. Le pauvre conscrit fit un soubresaut de joie sur sa branche et ébranla l'arbre tout entier.

— Ah ! mademoiselle, reprit il en se modérant à peme, me dire de pareilles choses!... vous êtes un ange du bon Dieu !

— Paix ! interrompit brusquement la jeune fdle.

Elle avait cru entendre le bruit d'une espagnolette qu'on faisait mouvoir avec précaution au-dessous d'elle. Les deux jeunes gens restèrent immobiles et prêtèrent l'oreille ; mais le bruit ae se renouvela pas.

— Ce n'est rien, reprit Victoire ; néanmoins parkz bien bas, monsieur Léonard ; ce Labourot m'épie sans cesse depuis que j'ai été obligée de lui donner une leçon de respect. A quelle extrémité ai-je été entraînée!... Mais vous ne sauriez croire, mon pauvre Léonard, combien une femme est malheureuse au milieu de ces militaires ! J'ai hâte de quitter une maison où mon repos est incessamment troublé. Ces persécutions insupportables sont la véritable cause do la haine invincible que j'ai vouée à tout ce qui est soldat. En voyant sans cesse autour de moi des hommes turbulens, indomptables, audacieux par état, j'ai apprécié davantage les hommes paisibles, aux mœurs douces, et me suis dit que parmi ces derniers seulement je trouverais un mari capable de me reiidre heureuse... Néanmoins, mon cher Léonard, je ne suis pas assez déraisonnable pour f acrilier votre repos et votre honneur à mes antipathies personnelles ;'j'ai la conliance que vous échapperez, dans la carrière des armes, aux vices et aux travei's dont j'ai horreur ; que vous resterez, comme vous me le promettiez tout à l'heure, toujours digue de moi... Ainsi donc, mon ami, quoique je sois vivement affligée, — plus vivement peut-être que voulfe ne pouvez le croire, — de notre séparation, accomplissez votre devoir , obéissez à la loi... Partez, il le faut; c'est moi qui vous en prie.

Les sanglots lui coupèrent la parole.

— Vous, le voulez. Victoire, dit le conscrit avec abattement, il suffit... Et .si je ne reviens plus...

— Vous reviendrez, j'en suis sûre ! dit Mlle Morin d'une voix tremblante, oh ! vous reviendrez I

— Eh bien! soit, mais dans sept longues années, et alors...

— Vous reviendrez avant sept ans, L(5onardI; du moins, je l'espère... Ecoutez: mou père avait pour camarade, sous l'Empire, M. L"*, aujourd'hui gé-

néral, et très influent auprèsdu minière de la guerre. Nous sommes allés le voir, à notre dernier voyage à Paris; il nous a accueillis comme des membres de sa propre famille... Quand votre soumission et voire b>)tine conduite auront ramené mon pènj à de meilleurs sentimeiis envers vous, il consentira aisément à écrire au général pour demander que votre temps de service soit abrégé.

— Mademoiselle, croyez-vous vraiment que le brigadier pourrait prendre un si vif iutéiét à mon sort? Malgré l'affection qu'il m'a témoignée unmoraeat, il se laissera certainement endoctriner par la langue dorée de M. Labourot, dès que je ne serai plus là... Labourot, que j'ai recontré ce soir, n'a aucun doute à cet égard, et il m'a parlé de ses prétentions sur vous avec une assurance, une fatuité...

Les yeux de Mlle "Victoire lancèrent comme un éclair.

— Labourot est un menteur ! interrompit-elle d'un air d'indignation; ne vous ai-je pas dit déjà que je le haïssais et que je le méprisais plus que personne au monde"? Ne savez-vous pas comment une fois j'ai châtié son insolence? Si, par un reste d indulgence, je n'avais pas hésité à me plaindre à mon père, ce sot personnage n'exciterait plus vos déhances... Retenez bien ceci, Léonard : mon père sera libre de refuser ma main à l homme dont j'aurai fait choix ; mais, à son tour, il ne parviendra jamais à m'imposer un mari qui me serait odieux.

La jeune tille parlait avec beaucoup de véhémence.

— Paix 1 lui dit Léonard d'un ton d'épouvante. Ils écoutèrent, retenant leur souffle. Cette fois un

bruit de barres et de verrous se lit entendre distinctement dans l'intérieur de la maison, comme si l'on se disposait à ouvrir la porte donnant sur l'enclos.

— On nous épiait, murmura Victoire en pâlissant, malgré sa fermeté; sauvez- vous, Léonard... Au nom de Dieu, que l'on ne vous voie pas !... je serais perdue de réputation. J'aimerais mieux mourir que de laisser pénétrer à qui que ce soit le secret de bos entrevues !

— Ne craignez rien, mademoiselle; je vous promets...

— Sauvez-vous, maissauvez-vousdonc... les voici.

Mlle Morin se rejeta en arrière, et referma sa fenêtre dont les ressorts, soigneus-ment huilés, ne produisirent aucun grincement eompromettaut. De son côté, le conscrit se renlonça dans le plus épais du ftuillage de son noyer, et se mit en devoir de se laisser glisser à terre ; il n'en eut pas le temps.

La porte de la maison venait de s'ouvrir, et trois gendarmes, parmi lesquels se trouvait Labourot, parurent dans l'enclos. Labourot seul était complètement vêtu et armé de sa carabine d'ordonnance. Les deux autres, en pantoufles et eu veste du malin, encore à moite endormis, ne paraissaient pas bien redoutables ; mais l'un d'eux tenait à la main une chandelle allumée, et la lumière élait ce que le pauvre Léonard devait surtout craindre en ce moment.

Des deux acolytes de Labourot, l'un, le plus hgé, pestait et jurait entre ses dents, tandis que l'autre ricanait d'un air moqueur.

— Je vous répète, messieurs, dit Labourot avec fermeté, que j'ai entendu des chucholtrneus et un bruit de pas dausl'enclos. Il faut lionc que quelqu'un se soit introduit ici par dc^us la haie, dans quelque ma vsise intention... Si vous voulez m'-ai,^er à chercher, n?us pourrons tirer de suite cette affaire

au clair; sinon, retournez à vos lits, je chercherai

— Mais qui diable veux-tu que ce poit ? grommpla le vieux ; on ne voit rien, et demain le brigadier nous flanquera aux arrêts pour notre bêtise de nous lever comme ça la nuit sans ordre.

— Voyez vous, père Gabuchard, répliqua l'autre, le camarade aura lêvé qu'il avait froid aux pieds et ça lui aura fait tinter les oreilles.

— Et si c'étaient des voleurs ? dit Labourot avec ircn'e.

— Des voleurs I répéta lemauvais plaisanta qui l'on donnait à la brigade le sobriquet de Roucouleur; des voleurs à la gendarmerie de Fleury ! ce serait aussi curieux que de voir une souris nicher dans l'oreille d'un chat... Des voleuro ! mais il n'y aurait donc plus rien de sacré ?

— Au fait, dit tout à coup le père Gabuchard en dressant les oreilles, si l'on était venu iHe vêler mes fleurs!

Il est bon de savoir que le père Gabuchard avait eu la fantaisie, comme c^'rtains pensionnaires de l'hôtel des Invalides, de se faire dans un angle du clos un jardinet à son usage. Ge jardin, comme le mouchoir de poche d'une vieille pnseuse, contenait quatre pois de senteur, deux pi» ds de cobaas formant berceau autour d'un cercle de barriqi;e, un rosier nain, une touffe de résédas et quelques autres plantes communes, le tout encadré d'une maigre bordure de buis. Ge coin de terre était l'eldorado du bon Gabuchard. Aussitôt que le service lui laissait un instant à disposer, il accourait dans l'enclos, ratissait, sarclait, binait, bêchait avec une béatitude inexprimable; jamais terre n'avait été si bien remuée ; et quand, pour prix de ses fatigues, Gabuchard pouvait venir en grande pompe off ir à la tille de son brigadier un microscopique bouquet provenant de son jardin, il se trouvait le plus heureux cultivateur de l'univers.

Ge fut ver.s cette partie réservée de l'enclos que s'avança Cabui hard aussitôt que ses alarmes furent excitées, et, comme s'il portait la lumière, force fut à ses compagnons de le suivre. Malheureusement le petit jardin du vétéran s'était trouvé sur le chemin de Léonard, quand il avait franchi la haie ; la bordure avait été écrasée, le rosier cassé en deux ; le treillis, à demi anaché, s'était séparé des plantes grimpantes qu'il était desiirié à soutenir et qui tombaient en festons fur le sol ravagé.

A la vue de ce désastre, le vieux gendarme entra dans une colère épouvantable et entonna la plus effroyable kyru^lle de blasphèmes que puisse proférer une bouche; humaine.

— Les brigands! les scélérats I disait-il; me briser mes fleurs, marcher sur mon rosier, tout arracher, tout anéantir!... Ge sont d'infâmes rt^publicains, j'en suis fur! Labourot, il faut les trouver... Piétemoi ta carabine... ou plutôt non ; je vais aller chercher la mif-nne avec mon sabre. Nous nous mettrons à leur poursuite, et le premier qui me tombera sous la main...

A — Nous n'avons pas à les chercher si loin, père (îabuchard, reprit Labourot ; la cassure de votre rosier est toute fraîche et ces lr:icps d'^ pas semblent avo r été faitisà l'instant même. Je panerais que nos coquins .sont encore dans l't nclos I...

— Ici ? dit Gabuchard avec une ardeur extraordinaire; je paie quelque chose si c'est vrai... cherchons de suite.

— Cherchons, dit le Roucouleur, et si nous trouvons un voleur, je demande qu'on le fasse empailler et qu'on le m tte sous verre dans la chambre du brigadier, avec cette inscription : Empoigné dans l'hôtel de ta gendarmerie de Fleury, Ce sera une rareté qui en vaudra bien uile autre.

Tout en ricanant, il imitait ses camarades, qui, penchés vers la terre, examinaient la piste du ravageur inconnu et se dirigeaient en droite ligne vers les noyers.

Ils arrivèrent ainsi en face de la fenêtre de Victoire, et Labourot jeta de ce côté un regard inquisiteur. Aucun signe ne trahissait une complicité avec le rôdeur nocturne. La fenêtre était close, les rideaux étaient baissés. Néanmoins Labourot regardait toujours, en hochant la tête ; il lui semblait avoir vu vaciller légèrement celte gaze blanche, si impassible en apparence, comme si une personne se lût tenue cachée derrière, dans l'ombre. Une exclamation partie près de lui détourna son attention ; Gabuchard vepait de découvrir, au pied d'un arbre, le chapeau que le conscrit y avait déposé pour grimper avec plus d'agilité.

— Nous sommes bien sur la voie, disait Gabuchard en tournant et en retournant le malencontreux couvre-chef, nous avorstrouvé du poil de la bête.

— Tiens, tiens, fit le Roucouleur, c'est donc bien vrai qu'un malfaiteur... c'est qu'aucun de nous ne porte une pareille toiture ! Ah, mais! ah, mais! si c'est tout de bon, j'ensuis, j'en resuis, j'en<r^j-suis... Il y va de l'honneur de la brigade.

— Voilà toujours une pièce de conviction, remarqua Labourot en prenant en main le chapeau accusateur, et peut être neus permettra t-elle de reconnaître... Bien des malfaiteurs se sont trahis à moins.

Mais les trois gendarmes eurent beau examiner le feutre en tous sens, ils n'en furent pas plus a^'ancé^. C'était un chapeau comme en portais'nt les paysans, jeunes et vieux, à vingt lieues à la ronde. Aucun nom, même celui du chapelier, n'était écrit dans la coilfe; pas de numéro, pas d'indication; les braves agtns de la force publique furent obligés de convenir que leur conquête était assez insignifiante.

— Bah ! nous perdons un temps précieux ! dit en,fin Labourot; cherchons le maître du chapeau, c'est plus important. Le drôle est encore ici ; il faut le trouver, morbleu !... Nous le trouverons.

Et ils recommencèrent leurs minutieuses perquisitions.

Or, ce dialogue avait lieu précisément sous le noyer où se trouvait Léonard, et Léonard n'en avait pas perdu un mot. Il ne se dissimulait pas la gravité et les périls de sa situation ; non qu'il eût aucune crainte pour lui-môme, mais il y allait de l'honneur de Victoire et de celui du brigadier Morin. Si le jeune homme, en effet, était trouvé se cachant, la nuit, dans l'enclos de la brigade, personne assurément ne serait embarrassé de deviner la vérité, et Dieu sait ce qui adviendrait de cette découverte pour les personnes dont le bonheur et le repos lui étaient si chers. Il fallait donc éviter un scandale à tout prix ; mais comment ? Ses persécuteurs s'étaient consiammeirit trouvés jusqu'ici entre lui et cette partie de la haie par où seule il pouvait opérer sa retraite. Employer la force était impraticable ; si vigoureux et si hardi que lût Léonard, il ne pouvait raisonnablement espérer d'échapper à trois hommes robustes eux mômes, et fxercés à de pareilles luttes; d'ailleurs, il serait infailliblement aperçu, reconnu, et le résultat

— na-

gerait le même. La ruse seule était possible, et l'active imagination de Bouvet s'ingéniait à trouver un expédient pour sortir de ces mortels embarras.

Ce qui surtout l'empêchait d'agir, c'était l'existence de la lumière que Cabuchard promenait avec précaution pour éclairer ses pas et ceux de ses compagnons. Aucune tentative de fuite ne pouvait avoir lieu tant que ce flambeau importun ne serait pas éteint. D'ailleurs, d'un moment à l'autre, un rayon égaré allait trahir la présence du pauvre amoureux, malgré l'opacité du feuillage. Déjà plusieurs fois Labourot avait levé les yeux et les avait tenus fixés vers Léonard avec une persistance inquiétante. Il n'y avait donc pas de temps à perdre pour prendre un parti.

Au moment oîi Cabuchard, toujours grondant de la ruine de ses fleurs, rôdait autour du noyer où se trouvait le conscrit, une longue branche comme agitée par le vent, vint fouetter du même coup la figura de Cabuchard et la chandelle qui s'éteignit. ■'

— Imbécile! s'écria Labourot dans un premier moment de colère.

Le gendarme horticulteur était d'abord resté abasourdi de cette obscurité subite ; il cherchait à se rendre compte si elle avait pour cause un simple accident ou une espièglerie d'un ennemi invisible, Siand l'exclamation outrageante de Labourot vint tirer exclusivement son aiit nlion.

— Qui m'a appelé imbécile? s'écria-t-il en fureur; cinq cent mille tonnerres! est-ce toi, Labourot?

— Eh ! ça a-t-il du bon sens de laisser éteindre la lumière en ce moment? va bi^ vite la rallumer, ou le gaillard à qui nous donnons la chasse nous échappera.

-;- Qu'il s'échappe, je m'en moque pas mal!... Hais tu m'as insulté, Labourot ; tu as insulté Cabuchard, un soldat de Marengo et d'Austerlitz ; — vous m'en rendrez raison, monsieur!

— Quand tu voudras ; mais de par tous les dia- Dlesl va rallumer ta chandelle.

— Ah! tu m'as appelé imbécile... Eh bien ! demain matin au jour, nous nous verrons à VECoile- Terte ; je choisis le sabre.

— C'est entendu... mais la chandelle! la chandelle!

— J'y vais moi-même, dit le Roucouleur ; en at tendant ouvrez l'œil l'un et l'autre... Je reviens... le temps de frotter une allumette contre la boite.

Et il se mit à courir vers la maison, a Le moment était favorable ; aussi Léonard n'hésita-t-il pas à tenter la fortune. Cabuchard, exaspéré de l'épithôte injurieuse dont il comptait poursuivre la réparation, ne paraissait plus songer au rôleur nocturne et continuait à maugréer. Restait Labiiurot, qui, la carabine au poing, écoutait impassible les provocations de son camarade et se tenait sur le quivive ; mais les ténèbres étaient profondes et le succès d'une tentative audacieuse n'était pas impossible.

Tout à coup les deux gendarmes entendirent une sorte de frémissement dans le feuillage au-dessus de leurs têtes. Au même instant, la branche qui s'était d'abord agitée s'abaissa presque jusqu'à terre; de son extrémité se détacha une ombre qui s'élança avec ra-

Eidité vers l'antre bout de l'enclos. Cabuchard, omme lent et méthodique, ne bougea pas d'abord et se contenta de jurer sur place. Mais Labourot se mit à la poursuite du fugitif, en s'écriant :

— Le voilà, le coquin ! alerte ! il va nous brûkr la politesse.

Eu trois bonds Léonar 1 eut traversa l'enclos; mais, parvenu à la haie touffue qu'il devait franchir, ii éprouva un moment de trouble; il ne retrouvai! pas le passage qu'il avait pratiqué en venant et que les branchages avaient recouvert. Pendant ce temps, Labourot, sans égards pour le jardinet de Cabuchard, gagnait du terrain et courait en droite ligne sur le jeune homme que ne protégeait plus l'orrit^re salutaire des grands arbres. Dans celle extrémilù. Bouvet n'eut d'autre ressource que drt se jeter à plat ventre et de cheminer ainsi à travers les hautes herbes, en cherchant le passpge tant désiré.

A son tour Labourot, quand il vit disparaître son adversaire, fut forcé de ralentir son pas, pour jugei* vers quel point il devait se diriger le plus iûreraent.

Pendant qu'il hésitait, le feuillage de la haie s'agita en face de lui, et il entendit un craquement de branches et de palissades. Celait Léonard qui avait trouvé enfin le bienheureux passage et se glissait avec effort entre les deux souches épineuses. Une seconde encore et il allait être à l'abri de toute poursuite.

Labourot devina ce résultat probable et il grinça les dents de colère. Ce n'était pas un voleur qu'il s'attendait, lui, à trouver dans l'enclos dj la brigade. Il porta sa carabine â l'épaule et fit teu presque au hasard.

Aucun cri ne s'éleva, et quand la fumée du coup se fut dissipée, tout avait disparu.

Au même instant, on entendit les fenêtres de la maison s'ouviir et une voix de femme pousser des clameurs désespérées. Le Roucouleur accourut avec une nouvelle lumière.

— Ah! çà, Labourot, qu'y a-t-il donc? demandat-il, sur qui as-tu tiré?... Je te préviens que tu as éveillé le brigadier, et la demoiselle est là-haut à sa fenêtre qui cliante des romances sur l'air du De profundis... Nous allons avoir ici de la compagnie dans un instant.

— Donne-moi ta lumière, dit Labourot avec vivacité en lui arrachant la chandelle.

Il marcha vers !a haie et ses compagnons l'imitèrent. Du côté de l'enclos, on ne voyait d'autre trace du fugitif que des ernpn inles de pas •. t désherbes froi^sées; mais du coté de la campagne, des gouttes do sang frais et vermeil jouillaitut Its feuilles sèches.

— Ah ! je l'ai touché au vif, dit Lahoirot avec satisfaction, quoique ce ne soit prob.iblement pas dans les jambes... il s'est suive, mais on le retrouvera... Ce n'est pas lapeme de le suivre.

Le lendemain malin, les conscrits de Fieury partirent pour le chef-lieu, sous la conduite du sergent recruteur, et Léonard Bouvtt minquait à l'aoLcI. On le chercha vainement dans sa famille, chez ses amis ; il avait disparu et personne ne put ou ne voulut dire ce qu'il était dt^venu Après les délais prescrits par la loi, il fut déclaré réfr.ictaire et ordre fut ixpédie à la gendarmirio de Fieury de l'anêier partout où il se montrerait.

Quant à Labourot, personne n'ayant porté plainte contre son coup de carabine, il en fut quitte pour quinze jours d'arrêts que lui iuflgea le bngailier, parce qu'i s'etaii servi de son arme s;ins nécessité absolue. De plus, il reçut de Cabuchard un coup de sabre qui lui enleva la moiué d'une oreille, en n^pa-

ration d'une certaine épithète lancée trop précipitamment.

flîalgré tout cela, on resta convaincu dans le pays que des voleurs audacieux avaient fait une tentative contre la gendarmerie de Fleury, et les bonnes femmes du village se disaient en levant les yeux au ciel :

-^ On volera quelque jour le clocher avec les cloches!... où allous-nous , bon Dieu?'

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