XXIV. — E.a Bergère et adtk troupeau
Si l'on comparait Sceaux à un paradis terrestre, dans le temps où M. et Mme du Maine y résidaient , on en avait deux fois le sujet. Non-seulement la beauté des jardins et des appartemens, les sites enchanteurs qui environnaient le château, et la félicité dont le duc et la duchesse pouvaient y jouir, rendaient la comparaison assez juste; mais ce qui la complétait encore essentiellement, c'était la ressemblance des maîtres du paradis fabriqué par Le Nôtre et Lebrun avec ce premier couple qui peupla la terre.
Nous nous représentons volontiers M. du Maine calme, bon, faible, — comme Adam ; Mme du Maine vive, curieuse, persuasive, — comme Eve.
Comme Eve, Mme du Maine écoula les conseils du serpent, qui, sous la figure de la Domination, se montra constamment à la petite-fille du grand Condé. Comme Adam, M. du Maine se laissa persuader, — et mangea la pomme.
Les deux époox devaient-ils être chassés de leur Eilen? L'histoire nous apprendra ce qu'il leur en a coulé pour ftvoir touché au fruit défendu. • En attendant, pénétrons dans le paradis terrestre de Sceaux, lequel, comme à celui des première Ages, se remplit de bêles, de bétes cliarmantes et pas du tout féroces : de pcètes, d'érudits, d'.scadénliciens. Telles étaient les créatures que Mme du Maine appelait 5«f b^u, et qui lui rendaient le surnom do Bergère de Sceaux. ..
M. et Mme du Maine jouèrent à la royauté dans leur château.
A Versailles se tenait la cour rf^ofe, tout irapréguée de la conversion de Louis XIV, des dévolions de Mme de Maiiitenon, des oraisons du père Leteliier, jésuite, dernier confesseur du grand roi.
A Sceaux se tenait la cour mondaine., conservant des intelligences continuelles avec la cour dévote, mais cachant ses projets politiques sous les formes du plaisir.
Les légitimét menaient donc, qu'on nous pardonne cette expression à cause de sa justesse, une existence en partie double, semi-légère, semi-sérieuse.
Autour du trône qu'occupaient, à Sceaux, M. et Mme du Maine, se groupaient les beaux esprits de la plus curieuse espèce, lesquels entretenaient parmi eux un commerce ultra-littéraire, mêlant les sciences exactes avec les bouts-rimés, les travaux d'histoire avec les jHèces de théâtre, les madrigaux avec les billets de conspiration.
Les bêtes de Sceaux s'amusaient autant qae s'ennuyaient les hôtes de Versailles.
A Sceaux, brillèrent, -- concurremment ou successivement :
Nicolas de Malézieu, qui avait été dans, son enfance un petit prodige ; qui, choisi par Bossuet et Montausier, avait enseigné les belles-lettres à M. du Maine; qui était membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française ; homme de toutes les sociétés et de toutes les heures ;
Charles-Claude Saint-Genest, autre académicien, ancien précepteur de Mlle de Blois, et maintenant secrétaire des commanderaens du légitimé; déjà vieux, mais galant encore :
François-Joseph de Beaupoil, marquis de Saint- Aulaire, autre académicien, qui devint un Anacréon nonagénaire, poète à reparties, répondant un jour à Mme du Maine, zMée cartésienne qui lui demandait l'explication du système de Newton :
Bergère, détachoDS-noos De Newton, de fiescaries ; Ces deux espèces de fous N'oui jaiuais vu le dessous
Des cartes,
Des cartes,
Des cartes.
L'abbé de Chai lieu, ami du duc de Vendôme;
Houdard de la Motte, académicien, poète romantique, précurseur des ennemis de la tirade poétique, combattant l'unité théâtrale, écrivant des tragédies et des odes en prose ;
Le cardinal de Polignac, académicien, auteur de l'Anli Lucretius, aeu de Deo et naturd, chf f d'œuvre de littérature, mais de cette littérature épouvantablement ennuyeuse que cultivent parfois des hommes à la conversation spirituelle et attachante;
Lagrange-Chancel, qui avait composé à neuf ans une comédie satirique; à dix-huit, une tragédie représentée avec succès, ancien page de la princesse de Conti, bravo littéraire prêt à mettre sa plume 'au service de la foupve du $ang ;
Arouet de Voltaire, académicien, qui habita, au château de Sceaux, la chambre où avait logé Saint- Aulairo; ôerjfr de Mme du Maine;
Mme du.ChàteItt, -amie de Voltair», qui fit plusieurs séjours à Sceaux ; , .
Valincourt, académicien , secrétaire général des commandemens du comte de Toulouse, nommé bis toriographe par Louis XIV, et qui, en collaboration avec Boileau, travailla à l'histoire du grand roi, œuvre restée inachevée, détruite dans un incendie qui épargna auisi quelques volumes nauséabonds à nos bibliothèques, — ces catacombes de l'imprimerie ;
Enfin le duc de Richelieu, l'abbé de Vaubrun, le duc de Vendôme, d'Alembert, Duclos, Tourreil, Fontenelle, etc., etc.
C'était une cour bien desservie, incessamment grossie par les mécontens, où l'esprit de mots et l'esprit d'intrigue se donnèrent rendez-vous à toutes les époques. •
L'encens que ces flatteurs prodiguèrent aux légitimés leur monta à la tête. Le temps approchait où Sceaux l'emporterait sur Versailles!