‹ Le réfractaire: romanChapitre 22 sur 32 · XXV. Théâtre et mbUs blanches · texte numérisé non relu

XXV. Théâtre et mbUs blanches

n fallait un piédestal quelconque à Mme du Maine. Depuis sa plus extrême jeunesse, elle s'évertuait à occuper d'elle l'attention publique, et, par suite, sans cesse flottée, elle avait, aux différeates époques de sa vie, reçu des surnonis divers.

Chez son père, le prince de Condé, Mme du Maineétait déjà célébrée par Santeuil, poète français-latin, et génie lapidaire, sous le nom de Nymphe de C/iantilly (Nympha cauliliaca). Cela caressait son amourpropre et la dédommageait un peu des quintes etd«s maussaderies de M. le Prince.

Après son mariage, elle était nomm'îe la TVame ; après son intronisation à Sceaux, elle s'appelait tour à tour : la Bergère de Sceaux, la Baronne de Sceaux, la Fée de Sceaux, etc. , etc. Rien ne lui plaisait plus que ces dénominations pédantesques, bucoliques et glorifiantes.

Une haute renommée, très répandue, s'attachait à la cour de Mme du Maine.

,Là, on ne parlait pas, on ne mangeait pas, on ne vivait pas comme ailleurs. Chaque heure devait tribut au plaisir. Toute journée sans fête paraissait être une journée perdue, et la Fée de Sceaux, adorable souveraine, évoquait avec sa baguette magique un monde d'enchantemens. Que Loui^ XIV remportât des victoires, ou qu'accablé par des défaites il jurât de « s'ensevelir sons les décombres de la monarchie, » le légitimé et sa femme s'en inquiétaient peu. Les évéïiemens de Sceaux, c'étaient des arrivées ou des départs de grands seigneurs, des bals oi^anisés ou contremandés.

Impossible défaire bonne figure en ce séjour â moins d'inventer quelque charmante eKcentricité, de revêtir un costume exquis, d'adopter un langage parfumé.

La passion du théâtre dominait sur foutes les autres, et les comédies bourceoises de Mme du Alaine rivalisaient avec la troupe des acteurs royaux. Ceuxci très souvent paraissaient alternativement devant le public parisien et devant les bêles de Sceaux. Sur le coquet tliéâlre élevé dans le château, les illustrations les moins contestées se mêlèrent avBc des artistes amateurs. Baron y coudoya, la duchfsse du Maine, Lekain y donna la rt-plique à la marquise de Châle lot. Tragédies, comédies, diveilissemens, ballets, opéras même, tous les genres, hors le genre ennuyeux, étaient cultivés avec une égale ardeur, sinon avec un talealéga). On voit plus Urd, à Sceaux, Voltaire

- 'ig

remplir le rôle de Cicéron assez brillamment pour arracher d'unanimes apptaudissemetis aux spocta- ■ leurs, et le duc de Villars jouer très passablement le rôle de Catilina.

Nous ne sommes pas des hôtes de la cour de Sceaux, à quoi nous servirait de flatter Mme du Maine? ,\, ■

Elle était fort mauvaise actrice et brûlait, pour l'art dramatique, d'une passion malheureuse.

Sï le troupeau applaudssait IdBsrgére, ses bravos faisaient plus d'honneur à sa galanterie qu'à fon goût et à ses convictions.

Sceaux, Clagn^, Anet et d'autres résidences princières furent les témoins des triomphes arrangéide Mme du Maine qui passait rarement une semaine sans Joua- le Joseph, de l'abbô Genest, les Femmes saiiantei, de Molière, la Mère coquette, et les opuscules comiques du grand Malézieul

Outre le théâtre et les promenades scientifiques ou littéraires, on adorait, dans fa cour de Sceaux, les divertissemens appelés nuits blanches.

Infatigable amie du plaisir, Mme du Maine ne se contentait pas de lui consacrer ses journées et ses soirées, elle lui sacrifiait encore des nuits entières. Maudit était le sommeil : il importait de prolonger les amusemens jusqu'au jour.

L'abbé de Vaubrun, bête fidèle, empressée, intelligente de la Bergère, imagina qu'il fallait, pendant !"une des nuits destinées àia veille, faire paraître quelqu'un sous la forme de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui remercierait la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour ; que la déesse aurait un suivant, chantant un bel air sur le même sujet.

L'abbé confia ce projet à Mme de Staal, qu'il engagea à représenter la divinité nocturne, à composer et à prenoncer la harangue.

Ainsi naquirent les 7iuits blanche/ de Sceaux. Un mot sur l'ordonnance généralement suivie pour ces fêtes.

Mme du Maine s'entourait de tous les gentilshommes qui jouissaient de l'insigne honneur de vivre ave&* elle. Il y avait foule compacte. Puis, une loterie des vingt-quatre lettres de l'alplubet s'organisait.

L'invité qui tirait la lettre C donnait une comédie à la cou>pagnie.

L'O astreignait à un petit opéra.

Le B obligeait à faire représenter un ballet. Ingénieuse loterie ! Elle condamnait les bêtes de Mme du Maine à pétiller d'esprit à jour fixe.

La dernière nuit blanche du parc de Sceaux fit honneur à l'imaginative de Mme de Staal.

Voici ce dont il s'agissait : Le bon Goiit, réfugié à Sceaux, présidait aux diverses occupations de l'auguste princesse. D'abord, il amenait les Grâces, qui, en danàtnt,- préparaient une toilette ; d'autres personnages chaulaient des airs dont les paroles convenaient au sujet.

Cela constituait le premier intermède.

Dans le second, c'étaient les Jeux personnifiés, qui

apportaient des tables à jouer, et disposaient ce qu'il fallait pour le jeu ; le tout mêlé de danses et do chants, exécutés par les meilleurs artistes de l'Opéra.

Enfin, le dernier intermède, après l'achèvement des reprises, montrait les Ris, qui venaient dresser un théâtre sur lequel fût représentée Une comédie en un acte, en vers, do Mme de Staal.

0 merveille de l'adulation! Le sujet de cette comédie était la découverte que Mme du Maine prétendait

faire du carre magique, auquel elle s'appliquait depuis quelque temps d une manière incroyable.

Cliacun des cciurtisanss, Birg're en tête, jouait son propre personnage. Et les complimens qumtessenciés, les révérences gracieuses, les jovialiiés réjouissantes, les rires iutermhiables d'assaisonner , cette œuvre légère.

Page 1