‹ Le réfractaire: romanChapitre 23 sur 32 · XXVI.X'ordrc de la Monche ù luiet · texte numérisé non relu

XXVI.X'ordrc de la Monche ù luiet

D'après le train des choses humaines,

Tout peiit |>rince a des ambassadenn, Tout marquis veut avoir des pages.

, Tout souverain ne manque pas de créer un ordre de chevalerie.

Comment la souveraine de Sceaux, si ravie de trôner, eût elle pu résister à l'idée de former une société de dignitaires ?

La plupart des bêles se virent enrégimenter par Mme du Maine, qui composa une phalange de beaux esprits toujours prêts à la défendre, heureux de L'encenser, dirigés par des lois fixes, adoptant un uniforme étrange, et luUaat pour rire avec les cheva • liers du Saint-Esprit et de Saint-Michel.

L'ordre de la Moucha à miel fut institué à Sceaux, le H juin 1703. Corporation émiuenmifent galanle, cet ordre compta pairai ses membres des geaUlshomœes de toutes valeurs. Français et étrangers.

Une médaille commémoralive de sa création, reproduisit çn partie la foi-mule du serment que prononçaient les chevaliers. Elle oITrait la tête de la duchesse du Maine avec la légende L. BAR. D. SC. D. P. D. L. 0. D. L. M. A. M., qui signifiait : Louise, baronne de Sceaux, directrice perpétuelle de l'ordre de la Mouche à mitl.

La directrice de l'ordre, jolie, mais petite, noire, ne l'oublions pas, avait porté cette devise lors de son mariage avec le Ugilime :

Piccola si, ma far puo gra»i le ferite,

devise ainsi traduite en vers par H. de Malézieu :

L'abeille, petit animal, Faii de grandes blessures; Craignez sou aiguillon fatal,

Evitez SOS piqûres.

Fuyez, si vous pouvez, les traits

Qui parient de sa bouche ; , Elle pique, cl s'euvole après:

C'est une une moncbe.

D'autres, plus habiles que nous, expliqueraient sans doute comment cette devise donna naissance à Vordre de la Mouche à miel , dont Sceaux éuit le chef-lieu. Peut-être faisait-on allusion au « doux miel qui coulait des lèvres » de la pelitc-fille du grand Coudé?... Peut être célébrait on ainsi sa finesse d'esprit ?

Peut-être Nous y renonçons, et ne demandons

pas de logique à Mnio du Maine, Têlre fantasque par

6XCCllcUC6*

La Bergère de Sceaux, reine de l'ordre mirifique, aimait byiucoup à s'affubler des insigues de sa dignité : robe de salin vert brodée d'abeilles d'argent, manteau de drap d'or et diadème formé de mouches en émeraudes.

M. de Malézieu, créé grand mailro de 1 ordre, re- Lvèt;ùt, lui, im costume complet d'abcllle.

Un héraHt était attaché à la reine et au grandmaître. . . . ^ , ,,

Il endossait une robe de satin incarnat semé a abeilles d'argent ; son bonnet ressemblait à une ruche.

Auteur des deux chefs de l'ordre, se groupaient trente-neuf chevaliers , portant des cottes de drap d'or semées d'abeilles d'argent, et décorés de la médaille ci-dessus décrite suspendue à un ruban de couleur citron.

Quoi de plus coquet? Voici, ce nous semble, de la belle et bonne fantaisie !

Les cérémonies qui accompagnaient la réception des chevaliers étaient aussi puériles que compliquées, et s'harmonisaient très exactement avec les accessoires de l'institution. On posait une immense ruche au milieu d'un tapis vert semé d'abeilles d argent. Aussitôt que toute la société avait pris place, le haut de la ruche s'enlevait et se transformait en un baldaquin. Première surprise.

Apparaissait alors le grand Malézieu ! Revêtu d'un costume de mouche, allichant des airs de majesté, il présentait au« spectateurs un dard long de trois pieds. Seconde surprise.

Le héraut lisait les statuts de 1 ordre, qui prescrivaient : — une soumission complète aux volontés de la reine ; — un respect infini pour les mouches à miel ; — une abnégation telle, que chaque chevalier devait se laisser piquer par elles sans sourciller.

Le récipiendaire jurait par le mont Hymette, ment célèbre par son miel exquis, d'obéir aux statuts. 11 levait la main et prononçait solennellement ces paroles :

— Je jure, par les abeilles du mont Hymette. fidélité et obéissance à la directrice perpétuelle de l'Ordre, de porter toute ma vie la médaille de la Mouche, d'accomplir tant que je vivrai les statuts de l'Ordre, et si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties, et que les guêpes et les frelons me percent de leurs aiguillons vengeurs !

Si, effrayé des obligations qu'il prenait, le récipiendaire refusait de prêter serment, il était impitoyablement chassé.

Une ronde générale terminait la cérémenie de réception, avec accompagnement obligé de quatrains et de cantates.

Lorsqu'il y avait une place vacante parmi les chevaliers, l'ordre lui donnait un remplaçant élu à la majorité des voix, comme s'il s'était agi d'élire un pape ou un empereur.

Aucune invention, éclose dans le cerveau d'uni faiseur de pièces féeriques, ne dépasserait cette singularité dé l'histoire attestée par mille documens : Mme du Maine, fine mouche, selon Malézieu, ne s'arrêtait pas devant les bizarreries, pourvu qu'elle piquât la curiosité de ses visiteurs, et qu'elle s'attirât la portion jeune des gentilshommes, peu sympathique à la sériosité de Mme de Maintenon, heureux d'oublier, chez le légitimé, l'étiquette froide qu'exigeait Louis XIV. Versailles et Marly se dépeuplaient; la foule encombrait les appartemens de Sceaux, — où la gaieté possédait un temple continuellement ouvert.

XXVn. Langage des drml-dlcnx.

Dans le château de Sceaux tout plein de merveille*, abondaient donc les liôtes considérables, nonseulement épris de théâtre et de fêtes, mais encore

affamés de beau langage. Ils eussent volontiers parlé le français de l'Àstrée , métamorphosé la résidence de Mme du Maine en royaume de Tendre , et mis en action les romans de Scudéry.

La jeune femme du légitimé se prêtait bien à ces formes extravagantes, à ces fades bergeries ; elle se complaisait dans l'afféterie littéraire. Les compUmens les plus exorbitans ne lui faisaient pas peur, et, si dévorante était sa manie des douces paroles, qu'elle entretint sans scrupule des correspondances d'amour simulées avec quelques-unes de ses béte$, plus ou moins avancées en âge. Espiègleries permises, mais, on en conviendra, par trop bouffonnes!

M. de Mesmes, qui devint académicien et premier président du parlement, lui adressait des lettres en vers, dans lesquelles il se qualifiait de très puissant emperier de l'Indoustan, écrivant à la plusque parfaite princesse Ludovise, tmperière de Sceaux.

M. de Condé, frère de Mme du Maine , envoyait à sa sœur des billets qu'on eût pu croire échappés à la plume d'un amant passionné; et, plus tard, le cardinal de Polignac, à force de déclarations connues, publiées même, alla jusqu'à compromettre la duchesse, mille fois plus innocente en amour qu'en politique, et dont la conduite, comme épouse^ n'a jamais été entachée que de soupçons très hypothétiques et presque tous dénués de fondement.

Mme du Maine excusait , d'ailleurs , ses étranges façons d'agir, en alléguant d'étranges motifs. Elle ne songeait pas aux traits de la médisance, considérait les choses de haut, et écrivait :

Ce qui chez les mortels est une eiïronterie, Entre nous autres demi-dieux N'est qu'honnête galanterie.

Ses sujets, rendant justice à ses mérites , lui accordaient le titre de moderne Pénélope. Cette comparaison mythologique faisait de M. du Maine un Ulysse; mais nous aimons à croire que la vertu de la duchesse était plus robuste que la bravoure du duc. Ulysse du Maine, disons-le en passant, fut longtemps sous les drapeaux du roi, pendant que sa femme tenait cour à Sceaux. Ses exploits n'eurent aucun retentissement. Ainsi que le héros d'Homère, il était meilleur au conseil qu'au combat.

Femmes de chambre et domestiques devaient nécessairement parler quelque peu la langue des demidieux, penser en demi-dieux, vivre en demi-dieux. L'entourage de la duchesse se ressentait de ses moindres caprices en tous genres. Dès qu'on avait mis le pied dans cet Olympe voisin de Paris, force était de jeter loin le manteau de la prosaïque humanité.

Parfois, la Bergère de Sceaux se livrait ardemment aux études sérieuses, à l'astronomie, à la philosophie, à la lecture des auteurs grecs et latins ; le grand Malézieu, profondt^ment instruit, lui ouvrait les trésors de la littérature ancienne, devisait avec elle sur Platon, Newton et Descartes. Parfois, on vit Mme du Maine et Malézieu se promener, un livre à la main, dansl es riantes allées du parc de Sceaux. L'académicien traduisait couramment, avec la plus pure élégance, avec un vif sentiment des beautés de l'original, Eschyle, Sophocle ou Euripide. Il déclamait et gesticulait comme un excellent acteur, et nu! ne pouvait l'entendre sans émotion.

Secrétaire des commandt mens de M. du Maine, Malézieu ordonnait les fêtes, composait chaque j jur des impromptu , et travaillait si assidument dans la résidence de Sceaux, qu'il l'avait surnommée avec

raison Us galères du bel esprit.

Le Uqitimé tenait Sceaux de la munificence de Louis XIV ; Malézieu tint Chatenay de la raunificence du légitimé. j . m

A Chatenay, dépendance de Fontenay, dont Malézieu devint seigneur, on imitait le genre de vie adopté par M. et Mme du Maine. Ceux-ci recevaient le roi et les princes; celui-là recevait ses bienfaiteurs, et il donna à Chatenajr, en juin 1703, une fête splendide en l'honneur des légitimés.

Ce génie universel, regardé comme le Sylvatn de Chatenay, ouvrit la fêle, sous le costume et la figure d'un opérateur chinois qui avait toutes sortes d'essences miraculeuses.

Un poète rendit compte en beau langage de cette solennité :

Quel est cet homme admirable, Cet opérateur charmant, Qui d'un speciacle agréable Fait naiire un enchantemeot?

Des plaisirs d'une bergère Il sait amuser les dieux :

A tant de talens de plaire Je reconnais Malézieux.

Du Msine si respectable, Digne fille de cent rois.

Se borne h paraître aimable Dès qu'elle est parmi nos bois.

L'abbé Genest, moitié auteur, moitié bouffon, à la cour de Mme du Maine, possesseur d'un nez qui n'avait pas son pareil, dont chacun riait, et sur lequel il plaisantait lui-même, fréquentait Sceaux et Chatenay. On avait composé un anagramme avec son nom de Charles Genest ; c'était : Eh ! c'est large nez ! L'abbé Genest écrivait :

Des tranquilles plaisirs la' troupe est retirée Dans le paisible Chastenay.

Tout Paris, que dis-je ! toute la France savait la préciosité des formes et du langage employés à la cour de Mme du Maine. Les almanachs, les journaux littéraires regorgeaient de complimens versifiés à l'adresse de la Bergère de Sceaux. Il semblait u'on parlât d'une quatriènfie Grâce, et, à propos es choses les plus vulgaires, tel poète ou tel savant adressait au couple fortuné des épîtres flatteuses.

Par exemple, M. du Maine ayant envoyé un prêtent de vingt deux pâtés aux jésuites chargés du Journal de Trévoux , le père du Cerceau, auteur des poèmes latins les Poules et les Papillons, remercia ainsi le légitimé :

Que plût à Dieu que de ce sel attique Qu'en votre cour on sème à pleine main, A notre muse écolière et rusiique Dans les p&iés fût venu quelque grain ! Que Malézieu, qne Genest le lyrique , Qui de hors vers ont trouvé la fabrique^ Eussent daigné de leur art tout divin Nous enseigucr la savante pratique...

Quand Jannot, singe de la duchesse, descendit dans la tombe, Malézieu saisit sa lyre :

Ci gît un singe renommé, Qui pendant ses beaux jours fut tendrement aimé

D'une princesse incomparable; Il mourut dans les bras d'un ami charitable,

El par ses soins fut embaumé.

Quel mortel eut jamais uu son plus favorablet

Deux volumes, intitulés : Divertissemens de Sceaux, transmettent intacts à la postérité les odes, sonnets, virelais, chansons, épigrammes, triolets, rondeaux simples ou redoublés, épiiaphes, cantates, épîires, envois, etc., inspirés par et pour la cour des légitimés, traitant, les unes d'un pot de fleurs envoyé à ' Mme du Maine, les autres du joli chat Minon de VEmpérière, les autres d'un enrouement ou d'un mu 1 d'oreilles dont souffrait la Bergère; d'autres, enfin, œuvres non moins précieuses, de l'honneur qu'on recevait en dînant à côté de l'auguste princesse, ou de son désir d'observer astronomiquement l'Etoile de Vénus.

La fadeur de ce langage déplaisait à certaines gens, mais l'étiquette en vigueur à la cour de Sceaux ne se saurait comparer à celle de Versailles. Mme du Maine, impérieuse et orgueilleuse, avait les défauts de ses qualités ; elle n'était point raonolone, se fâchait aisément pour revenir vite au calme, et ne dédaignait pas souvent de se commettre un peu avec ses inférieurs. On en jugera facilement par les relations qui existèrent entre elle et Mme de Staal.

Page 1