‹ Le réfractaire: romanChapitre 24 sur 32 · XXVIII. — Une femme de chambre · texte numérisé non relu

XXVIII. — Une femme de chambre

Mlle de Launav (Mme de Staal), née à Paris vers 1693, était la lilie d'un peintre qu'elle ne connut pas; il s'expatria en Angleterre, où il mourut sans laisser de biens. Mlle de Launay, avec sa mère, entra dans l'abbaye de Saint-Sauveur, en Normandie, dont Mme de la Rocht^foucauld, sœur de l'auteur des Maximes , était abbesse. Son ^'esurit précoce lui avait attiré la protection d'une dame distinguée, Mme de Grien, qui, devenue abbesse de Saint-Louis, à Rouen, emmena la jeune fille avec elle.

L'amitié que la supérieure de ce nouveau couvent lui portait fil de Mlle de Launay une entant gâtée, très intelligente, mais très volontaire, et qui s'accoutuma à voir exécuter toutes ses fantaisies.

A quatorze ans, la jeune fille connaissait la philosophie de Descartes et se passionnait pour les idées de Malebranche. Elle étudia bientôt la géotnétrie, et ne tarda pas à acquérir une instruction beaucoup trop libérale pour son peu de fortune. A la mort de sa protectrice, Mlle de Launay trouva dans là duchesse de la Ferlé une admiratrice exaltée qui la présenta au duc de Bourgogne à Versailles, qui Li conduisit chez, la duchesse du Maine à Sceaux.

Celte fille supérieure, regardée comme un prodige, tomba dans un état voisin de la misère, et dat se lér signer à entrer chez Mme du Maine, — eu qualité de femme de chambre.

Le premier jour que Mlle de Launay passa à Sceaux fut un jour de martyre. Elle éprouva une sur prise désagréable en voyant la demeure qu on lui avait destinée. C'était un entresol si bas et si sombre qu'elle y marchait pliée et ii tâtons. Ou ne pouvait y respirer faute d'air, ni s'y chauffer faute de chum-

Elle entra en fonctions, et s'acquitta assoz mal de son service. Etudier Descartes, admirer Malebranche, cela u'apprend guère les devoirs d une femme de chambre! Mlle de Launay commettait d énormes bévues que Mme du Maine, quoioue y>e\i endurante, supportait avec une patience angelique

— sa-

une circonstance pouvait mettre en relief les talens de la femme de chambre, six mois environ après son entroe dans le cliàleau.

Il y avait vacance dans l'ordre de la Mouche à m-W. 'Grand nombre de prctendans se présentaiei>t, parmi lesquels les comtesses de Brossac et d'Uzès.'et le président de Romanct. Le président l'emporta, au préjudice des dames, qui afl'ectèrent un effroyable ressentiment et se plaignirent que l'élection n'avait pas été juridique.

En cette conjoncture, Mlle de Launay imagine de dresser, au nom des plaignantes, une protestation en termes techniques de palais et d'une écriture de chicane magnifiijuement illisible. Elle l'envoya par une voie inconnue au président.

Elle ne confia son petit secret à personne, et elle s'amusa à voir l'inquiétude où l'on était pour découvrir d'où venait cette pièce, d'abord attribuée à M. de Malézieu ou à Genest, puis aux personnes intéressées dans le procès. Enfin, les soupçons descendirent jusqu'aux gens les plus ineptes du château de Sceaux, sans arriver jusqu'à l'auteur véritable.

Pauvre savante ! Elle en fut pour ses frais d'esprit. A quoi bon avoir tant étudié ! A quoi bon avoir obtenu l'assentiment de Fontenelle, de l'abbé de Saint- Pierre! A quoi bon s'être repue des ouvrages deDaverney, célèbre anatomiste !

D'un mot risqué de cet anatomiste, la médisance s'empara et fit une application perfide. Mlle de Launay avait en vain demandé an monde d'être appréciée pour sa supériorité intellectuelle. Quelques faiblesses prétendues dans sa conduite l'arrachèrent à sa position subalterne. Effet honteux des mœurs relâchées de l'époque ! Point de réputation sans un peu de scandale ! La Régence approchait : on commençait à déclarer la vertu ennuyeuse.

Chaulieu et Valincourt goûtèrent les mérites delà femme de chambre, et la produisirent.

Mme du Maine, alors, parla à Mlle de Launay, et s'y accoutuma. Contente de ses réponses, elle fit cas de son sufi'rage, le rechercha ; et la femme de chambre, si longtemps inconnue, incomprise, devint la confidente et l'amie de la Bergère de Sceaux, l'âme de toutes les fêtes, de lotîtes les nuits blanches.

Elle fit des petits vers pour quelques-unes, les plans de plusieurs autres, et fut consultée pour toutes. Elle y remplit des rôles, elle y chanta, elle s'y forma un cercle personnel, à l'ombre de celui de son altesse sérénissime.. Et les bices, avant de se rendre dans le salon de la Bergère, venaient passer quelques heures dans le réduit sans cheminéeni fenêtre qu'occupait Mlle de Launay.

Des rôles plus sérieux pouvaient être confiés à la spirituelle femme de chambre. Au jour des démêlés politiques dont la France allait souftVir, Mlle de Launay devait prêter à sa noble maîtresse l'appui de son intelligence, et lui donner des preuves incontestables d'attachement et de fidélité.

Comme le légitimé et sa femme ne cessaient de poursuivre leur but, comme leur amour du plaisir n'ét(ign:iit rias le feu de leur ambition, revenons à la lutte entre les légitimes et les légitimés, lutte de jour en jour plus active.

XUXa Morlalité sur les prinecs I^sKImcs. — Portrait du duc d'Orlc-ons.

Une troisième Cour, guc nous surnommerons la délaissée, se tenait au château de Meudon, résidence

du dauphin. Monseigneur y ressentait beaucoup de solitude. Les dames qui le charmaient autrefois par leur esprit n'existaient pins.

Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespaa, avait suivi de près dans la tombe l'ancienne favorite, morte en ,1707, sans que Louis XIV voulût la revoir, sans que les légitimés osassent porter le deuil d'une mère non reconnue. '

Mme de Montmorency, elle aussi, avait cessé de vivre.

Aucune animation dans le château de Meudon. La duchesse de Bourgogne le quittait volontiers pour aller à Sceaux, à Clagny, ou à Anet, lieux où l'on se divertissait avec des bals et des comédies, où elle éclipsait ses rivales. L'existence des princes légitimes, à Meudon, n'offrait guère plus de gaieté que celle du grand roi et de Mme de Maintenon àr Versailles. Une naine vigoureuse contre les légitimés y était entrete- ' nue. A de rares intervalles, entre le dauphin et Louis XIV, s'élevaient des nuages ; et Monteigntur, pour ainsi dire mis aux arrêts chez lui, bouda plus d'une fois son père pendant des mois entiers.

Il courait dans Paris une épigramme. On assura au roi qu'elle venait du château de Meudon. Dans un temps de malheurs publics, cette action de 3Ionseigntur était faite pour ainimer le peuple plutôt que pour le consoler; et le prince aurait dû calmer les mécontens. Louis XIV en fut si courroucé, qu'il voulut envoyer à Monseigneur l'ordre de ne point sortir de Meudon.

Mme de Maintenon, prudente, craignant que cette défense ne fît liguer tous les princes contre elle, et s'apercevant que Louis XIV n'avait plus une volonté aussi ferma et aussi stable que par le passé, employa tous les moyens pour engager le roi à accorder une nouvelle grâce à M. du Maine.

— Les princes, sire, lui dit-elle, n'auront aucun prétexte pour se plaindre de la faveur que vous accorderez à M. du Maine, et si vous forcez Monseigneur à rester dans son château de Meudon, ils diront qu'on a exigé de votre majesté de mettre en prison l'héritier présomptif du trône. M. le duc et Mme la duchesse de Bourgogne seront forcés de prendre aussi parti pour Monseigneur • s'ils ne le font pas, il y aura division dans la famille royale, et Mme la duchesse, qui Qn est la trompette, sonnera l'alarme.

En plaidant pour Monseigneur, la veuve Scarroa se donnait le pouvoir de demander encore avec firuit quelque chose pour ses protégés.

Le roi suivit le conseil de Mme de Maintenon, et régla que les enfans de M. du Maine auraient, comme petits-fils de S. M., le même rang, les mêmes honneurs et les mômes traitemens dont jouissait le duc du Maine, et ordonna que ce règlement lût écrit sur le registre du grand-maître.

Ainsi, Louis XIV ne résistait pas aux suggestions de son épouse secrète, et donnait constamment raison à ses légitimés. Le peuple, nu contraire, espérant tout du duc de Bourgogne, élève de Fénélon, manifestait très hautement ses espérancrs, et ne doutait pas de voir finir ses maux quand ce prince, jeune encore, porterait la couronne. Les femmes des halles lui accordaient une bonne partie de l'enthousiasme qu'elles avaient pour le grand daupliin. Ne craignant rien tant que d'être roi, k duc de Bourgogne se plongeait dans les délices de la paresse ; il passait des journées entières couché sur un Lt, ou

traîné dans une chaise, tenant une canne à la main, et frappant ses souliers sans dire un seul mot.

Il était écrit' que la faniille de Louis XIV, celle des . Jégitimes, ne vivrait pas.

TJn proverbe courait sur Monte! gKtiw : — Fils de roi, père de roi, jamais roi, disait-on.

L'événement sembla favoriser la crédulité des gens qui avaient foi aux prédictions. Monseignew avait eu, de sa femme Victoire de Bavière, Louis duc de Bourgogne, Philippe duc d'Anjou , qui devint roi d'Espagne, et Charles duc de Berry.

La mort frappa MoAseigneur le 44 avril 1714 . Le Kl février 1712, le duc de Bourgogne succomba, d'une rougeole épidémique, cinq jours après sa femme Adélaïde de Savoie.

Ces coups multipliés laissèrent dans les cœurs une impression profonde. La rougeole pourprée endémique avait tué à Paris plus de cinq ceals personnes en un mois. Des méchans armèrent la colomnie et ne tardèrent pas à parler de poison. Ils répétèrent en tous lieux ce qu'avait dit un médecin ignorant :

— Noms n'entendons rien à de pareilles maladies !

Quant à Louis XIV, accablé par ces morts précipitées qui décimaient sa famille, et n'ayant que des petits-fils, il se sentit de plus en plus porté vere les princes légitimés, et surtout vers M. du Maine.

— Héhis I s'écriait-il souvent, en voyant l'élève de Mme de Uaintenon, si le daupfiiu avait soa âge, je redouterais moins la mort ! .

Celui qui fut Louis XV, en effet, le fils du duc de Bourgogne, n'avait alors que deux ans, et eflVayait la cour à cause de sa santé délicate.

Le roi se livra si souvent au déjespoir, répéta si souvent les paroles que nous avons rapportées plus haut, que Mme de Maintenon et ses protégés purent concevoir des espérances criminelles, et employer tous leurs soins à écarterle duc d'Orléans, futur régent du royaume, à le ternir aux yeux de Louis XIV, afin de mettre le duc du Maine en sa place.

Un antagoniste tel que le duc d'Orléans présentait mille côtés vulnérables. Fils de Monsieur tt de la Palatine, il prenait ses trente ans lorsque mourut le duc de Bourgogne.

C'était un b^gitime de mauvaise réputation; sa mère elle-même parlait ainsi de lui :

— Les fées furent conviées à mes couches, et, chacune dotant mon fils d'un talent, il les eut tous. Mal-, heureusement on avait oublié d'inviter une fée qui, arrivant après les autres, dit :

— Il aura tous les talens, excepté celui d'en faire bon usage.

Ni beau ni laid, brave, assez instruit, le duc d'Orléans était ardent aux plaisirs, non aux plaisirs délicats et purs, mais à ceux quicorrompent l'âme et qui scandalisent les honnêtes gens.

Quand il se grisait, ce n'était point en buvant des boissons fortes, des liqueurs spiritueuses, mais avec du vin de Champagne ou du Tokai, pour lesquels il niontrait\ine passion immodérée.

Du reste, peintre habile, remarquable musicien, mécanicien aar(ilt, excellent chimiste, le duc d'Orléans, en tous points fort modeste, avait la prétention de ressembler par le corps, par l'esprit et le caractt'rc, à Ilenri IV.

Louis XIV le jalousait, a-t-on prétendu ; certainemont il ne l'aimait pas.

— Mon neveu, disait le grand roi, est un faufai'on de vices 1

L9 duc d'Orléans faisait mauvais ménage avec sa

femme, Mlle de Blois, qui voulait paraître fi'Ic de France « jusque sur sa chaise percée, » écrit Saint- Simon; créature supérieure, mais revêche. IHa surnommait Mme Lucifer.

Mme de Maintenon, M. et Mme du Maine détestaient ce prince, vivant obstacle à leurs desseins. L'occasion se présenta de l'accabler : ils la saisirent.

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