XXXI. Un chancelier chasse l'antre
Le chancelier Pontchartrain essaya de réconcilier l'oncle avec le neveu. Il y parvint presque : le chimiste Homberg sortit de la Bastille.
Néanmoins, même après la justification du duc d'Orléans devant Louis XIV, celui-ci, accomplissant tous les vœux de Mme de Maintenon, se montra de plus en plus favorable aux légitimés, à M. du Maine, et, par un édit enregistré au parlement le 2 août 1714, il les appela à la couronne, au défaut des
E rinces du sang. L'année suivante, le 23 mai, il pulia encore une déclaration qui, en confirmant son édit, « rendit l'état des légitimés égal en tout à celui des légitimes. »
Il manda M. du Maine et le comte de Toulouse, et leur dit :
— Je viens de faire pour vous ce que j'ai pu, c'est à vous de l'affermir par votre mérite.
C'était le dernier coup. L'éloquent d'Aguesseau déclarait à qui voulait l' entendre que le parlement s'était déshonoré en enregistrant cet édit, « contraire aux lois et aux mœurs. »
Embarrassé de son succès, le comte de Toulouse répondait aux courtisans qui le complimentaient :
— Cela est fort beau, pourvu que cela dure et me donne un ami de plus.
Et Vnlincourt, familier du château de Sceaux, ami inlioie du comte, ne lui adressa que ces paroles :
— Monseigneur, voilà une couronne de roses que je crains de voir se changer en couronne d'épines quand les fleurs en seront tombées.
Pontchartrain eut de la fermeté, malgré le parti pris avec lequel agissait Louis XIV.
— Vous n'avez pas le droit de disposer de la couronne, osa-t-il dire à son royal maître. Elle appartient, par les constitutions du royaume, à vos descendans légitimes. La France a toléré l'illustration de MM. du Maine et de Toulouse; mais elle ne les verra pas, sans indignation, assimiler aux princes légitimes.
Le chancelier rendit les sceaux, sans s arrêter aux sollicitations du grand roi, et, comme le monarque insistait toujours :
— Je puis et dois vous sacrifier ma vie, répliqua Pontchartrain; mais non mon honneur.
M. Voisin, conseiller d'Etat, se montra moins scrupuleux et remplaça Pontchartrain.
Ces deux chanceliers, dont l'un succéda à l'autre, se sont trouvés dans une position délicate vis-à-vis de Louis XIV. Le premier, nous venons de le voir, quitta les sceaux pour manque de soumission aux volontés du roi, et sut conserver l'estime générale ; le second pensa quitter les sceaux pour avoir imposé ses volontés au monarque. Un jour Voisin apprit qu'un scéléiat avait eu assez de protection pour obtenir des lettres de grâce. Il alla vers Louis XIV :
— Sire, dit-il, votre majesté ne peut pas accorder des lettres de grâce dans un cas pareil.
— Je les ai promises, répondit le roi ; allez me chercher les sceaux.
'■ — Mais, sire
— Faites ce que je veux.
Voisin apporta les sceaux ; Louis XFV scella les lettres de grâce, et rendit les sceaux au chancelier.
— Ils sont pollués! s'écria celui-ci en les repoussant sur la table ; je ne les reprends plus.
Louis répliqua :
— Quel homme !
Et il jeta les lettres de grâce an feu.
— Je reprends les sceaux, dit alors Voisin ; le feu purifie tout.
XXXU. Le peuple chante.
Pour un caprice et sur un mot du maître, les plus hauts dignitaires de l'Etat tombaient en disgrâce.
Le nouveau chancelier appartenait à la cabale des légitimfs. Il se chargeait de fortifier des dispositions sur lesquelles Louis XIV lui-même fondait peu d'espérance.
Comme le monarque interrogeait la ducheste sur l'effet produit à Paris par le dernier édit : ,
— On assure, sire, répondit cette princesse, que plus vous voulez rendre grands 1^ lég\txmit , plus on examine leur petitesse, qui n'a a égale que la bassesse de ceux qui ont conseillé votre majesté. On dit aussi que César de Vendôme, le plus favorisé des bâtards de Henri IV, n'avait obtenu que le rang immédiat après les princes du sang , et que vous avez créé les vôtres princes du sang, et, de plus, les avez introduits dans la famille royale; et l'on ajoute que ]• dernier chancelier n'a pas voulu signer cet édit, et que Mme de Maintenon vous a présenté son suc-
cesseur, sachant bien qu'un bon voisin fait toujours ce qui plait.
Aucune exagération dans ces paroles. Plus jaloux de la majesté royale que le monarque lui-même, les Parisiens chansonnaient M. et Mme du Maine.
Louis XIV avait donné le gouvernement d'Aquitaine à M. le comte d'Eu, second fils de la Bergère de Sceaux. A propos de cette faveur extraordinaire, ces couplets parurent :
Race des Thomasseau, Quelle étoile est la tienne?
Au SOI tir du berceau.
Tu régis l'Aquitaine ; C est te payer bien tôt D être fils de la haine.
Princes du sang, hélas !
Malgré votre naissance, Voas n'aurez point d Eiats Ni de crédit en France, Si vous n'citirpez pas L'adultérine engeance.
Chantez, chantez, à Sceaux, Reste impur d'Hippccrène (Malézieu), . Voire prince pied bot (M. du Maine) Et sa comiqne Naine (Mme du Maine) Et leur petit magot, Gouverneur d'Aquitaine.
Le peuple chantait ! Depuis le ministère de Mazarin, c'était le lot ordinaire du peuple, que les légitimes et les légitimés, sur ce point merveilleusement d'accord, laissaient chanter a son aise, en se gardant bien de rien modifier dans leurs conduites respectives.
Mme du Maine, surtout, se moquait des couplets satiriques, effacés par l'encens que ses bêtes ne cessaient de répandre à ses pieds.
La petite souveraine de Sceaux, parfaitement heureuse, voyait se réaliser une à une ses fantaisies.
Louis XIV lui avait accordé, le 13 mars 1710, un brevet pour conserver son rang de princesse du sang, entre celles du même sang non mariées.
Sa famille augmentait, et lui promettait de nouveaux et chers soutiens. Sa dernière fille, Louise- Françoise de Bourbon, demoiselle du Maine, née dans la nuit du 3 au 4 décembre 1707, avait été baptisée le 9 avril 1714, et avait eu pour marraine la ducliesse d'Orléans : il était des accommodemens avec la famille cadette.
M. et Mme du Maine avaient négocié le mariage de M. de Vendôme avec Mlle d'Enghien. Malgré de nombreux obstacles, ils avaient réussi, et la noce du descendant légitimé de îlenri IV s'était faite à Sceaux chez le légitime de Louis XIV.
En une ftcheuse occurrence, pendant une maladie de M. du Maine, la tendresse du grand roi, loin de se démentir, avait éclaté plus profonde que jamais.
Voici le fait : Une nuit M. du Maine est frappé de mal subit, qui le rend comme mort pendant plusieurs minutes. Sans l'assistance d'un valet de chambre, peut-être le légitimé va mourir. Ce valet heureusement ne dort point et appelle promptement du secours. Maréchal, médecin, arrive en pantoufles dans l'appartement du duc, le saigne au milieu de ses convulsions et lui administre les plus violens remèdes.
M. du Maine renaît, reprend la parole et murmure
quelques mots latins. Effet de l'habitude ! Le duc traduit YAnti-Lucretius de Polignac.
La connaissance lui revient bientôt tout entière. Princes et princesses accourent, restent la nuit auprès du légitimé.
M. du Maine va donc mourir! à sept heures du matin, il se confesse. Ensuite il passe la fin de la journée a^sez tranquillement. Mais lorsqu'on lui propose de dormir, il répond langoureusement :
— Je crains de ne pas me réveiller !
Mme la duchesse d'Orléans et le comte de Toulouse veillent aussi au chevet du légitimé.
Toute la cour de Louis XIV manifeste, avec ou sans sincérité, l'intérêt le plus vif pour l'auguste malade, et cache son état alarmant à la Bergère de Sceaux, indisposée elle-même.
Louis XIV va d'instant en instant chez le duc son fils, qui se rétablit tout k coup.
En vérité, le grand roi n'épargne pas les marques d'amitié profonde à son fils.
Chante! chante! peuple parisien, contre les /^ji'/jméé\ que leur font les couplets malins? les richesses et les honneurs les vengent de tes sarcasmes ! M. et Mme du Maine, pourt'amadouerun peu, te jettent de l'argent, pendant la publication delà paix d'Utrecht; lorsque 1 ambassadeur d'Angleterre, ducdeSchwesbury, vient les, visiter à l'Arsenal, ils ne veulent descendre pour le' recevoir que quatre marches de l'escalier principal, et le visiteur acquiesce à leur prétention, au lieu de se retirer comme l'avait fait, quelques années auparavant, l'ambassadeur de Venise.
Chante ! chante ! peuple parisien. Pendant ce temps, la Bergère de Sceaux atteint à un tel degré de luxe, qu'elle donne bal en restant couchée, et qu'elle gronde son docteur de la manière suivante :
— Etait-ce la peine de m'iraposer tant de privalions et de me faire vivre en mon particulier ?
— Mais, votre altesse, répond le candide médecin, a maintenant quarante personnes au château.
— Eh bien ! ne savez-vous pas, répond la (emme du légitimé, que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d'une princesse comme moi?