XXXIII. Testament et mort de l'immortel
L'appétit vient en mangeant : or, le légitimé z\aiil grand appétit, et, pour le rassasier, il ne fallait rien de moins qu'un testament en bonne forme, qui établirait son pouvoir sur des bases solides, et qui prolongerait en quelque sorte outre-tombe l'amitié de Louis XIV pour M. du Maine.
Un testament ! mais comment prononcer ce mot devant l'immor/ci Louis? Comment parler du trépas à un roi que la mort elfrayail, qui avait fait bâtir Versailles et quitté Saint Germain, parce que de ce dernier château ou apercevait les clochers de Saint- Denis?
Le père Le Tellier, son confesseur, Mme de Maintenon et M. du Maine, trouvaient la chose fort délicate; ils ne quittaient plus Louis XIV. llss'tlforcaient d'arriver indirectement à le faire tetttr, en lui dorant la pilule , en multipliant les musiques, en l'égayant par des ambassades qui ressemblaient à de véritables mascarade?»
Un jour, il Fontainebleau, arriva le général des Minimes, suivi d'une légion de moines. Us lurent présentés au roi, qu'ils honorèrent de harangues théologiques. Et les caustiques Parisiens de dire que
Loais XIV, ayant réduit la France à l'aumône, ne devait plus s'entourer que de mèndians.
Un autre jour, on annonça un amltassadeur persan, Mékémtl-IHsabeg, dans la grande galerie de Versailles. Cet envoyé parut être un aventurier, et l'audience solennelle une indigne comédie.
Il fallait amuser le vieux monarque , écarter de ses yeux la Mort pâle et livide, l'arracher aux idées sinistres. ^ , .
Cependant, Louis XIV, sentant sa fm procliame, manifesta de lui-même, croit-on, la volonté de dicter un testament.
Le bon Voisin l'écrivit : « Un bon voisin fait toujours ce qui plaît, » avait remarqué avec raison la ducheise.
Peu après, ayant été vivement contrarié par M.
le dimanche, 1 1 , il tint consed et se promena dans les jardins de Trianon.
Ce fut sa dernière sortie.
Il continua à travailler avec ses ministres Jusqu'au 23, et mangea en présence des courtisans qui avaient les entrée».
Peu d'inquiétude jusqu'au 25 parmi Mmes d'O, de Caylus, de Lévi et les légitimés, qui se tenaient toujours aux côtés du vieillard.
Ce jour-là, le roi avait fait venir la gendarmerie, qu'il se flattait de passer personnellement en revue. S Sa faiblesse l'en empêcha.
I M. du Maine remplaça Louis ; seulement, ledau-
j phin, enfant de cinq ans, qui depuis une semaine
5 avait quitté la robe, endossa un petit uniforme de
capitaine de gendarmerie, assista à la revue, où pa-
du Maine, le royal vieillard lui dit, en présence de l rut aussi le duc d'Orléans, à la tête des compagnies beaucoup de monde : S de son nom. , ^ . , . ^
Vous avez voulu être grand pendant ma vie, s Le jour de la bamt-Loms, 25 aoiit 1745, sur les
et après moi il vous reste de conserver ce que vous [ sept heures du soir, les musiciens se préparaient avez acquis, s'il vous est possible. f pour le concert accoutumé, lorsque Louis XIV se
Et, plus tard encore : f trouva mal. Le concert fut remis au lendeipjin. On
'Quelque chose que je fasse, et qui que vous \ appela les médecins. Ceux-ci jugèrent et déclarèrent
soyez de mon vivant, vous pouvez n'être rien après ' qu'd convenait de faire recevoir les sacremens au ma mort; c'est à vous à faire valoir ce que j'ai lait. \ roi, que le père LeTellier vint aussitôt confesser.
La reine d'Angleterre félicita le monarque sur son ] A partir de ce moment, la cour s'atteadit à une
■ catastropha inévitable
attention à pourvoir, par un testament, au couver- ^ nement du royaume. amLouis XIV repartit :
— J'ai dicté un testament, mais je crains bien qu'il ; n'en soit de celui-ci comme de celui de mon père. |
Evidemment le grand roi ne se payait pas d'illu- ; sioBS ; il prévoyait des difficultés immenses pour ■ l'exécution de ses dernières volontés ou plutôt de ses ' dernières faiblesses. La politique se rit des actes ' qu'un homme ne peut pliis défendre par lui-même : un défunt a toujours tort. j
On eût dit que Louis obéissait, en testant, à une • force supérieure à la sienne. Il accomplissait de très ; mauvaise gi-àce l'action suprême de son règne, et ■ regardait sans doute comme très risqué le dénoû- < ment du roman sérieux dont le légitimé, Mme de j Maintenon et lui étaient les principaux personnages. •
Le premier président du parlement et le procu- | reur général fuiÉUt mandés au lever du roi. ;
Ils suivirent ce prince, seul, dans sou cabinet.
Là, remettant en leurs mains un paquet caclieté,
— Messieurs, dit Louis XIV, voici mon testament; qui que ce soit que moi ne sait ce qu'il contient. Je vous le confie pour le déposer au parlement , à qui je ne puis donner une plus grande preuve de mon estime et de ma confiance. L'exemple du testament du roi mon père ne me laisse pas ignorer ce que celui-ci peut devenir.
Et le bon voisin et la reine secrète ne savaient-ils rien?
Le testament fut mis dans un trou creusé dans l'épaisseur du mur d'une tour du palais, défendu par une grille de fer et par une porte munie de trois serrures.
Tout Paris, apprenant que le roi avait testé, se perdit en conjectures. Les épigrarames, les vaudevilles, les placards, les plaisanteries les plus amères résultèrent de cette nouvelle. Chacun proclama un légataire universel de son choix. — Le nom de M. du Maine sortait de presque toutes les bouches.
Louis XIV dépérissait à vue d'œil. Comme pour tromper la mort, le vendredi 9 août i715, il courut encore le cerf dans sa calèche, qu'il mena lui-même;
Sur les onze heures, le cardinal de Rohan et le curé de la paroisse Notre-Dame de Versailles arrivé rent ; on administra au roi le viatique et l'extrêmeonction.
Après la cérémonie, le moribond parla bas durant un quart d'heure environ, et d'une manière très affectueuse, au duc d'Orléans.
Le 26, Louis, déplus en plus faible, pronoiiça un adieu solennel devant ses courtisans.
Le mardi, 27, étant seul avec Mme de Maintenon et le chancelier Voisin, il se fit apporter deux cassettes, en lira beaucoup de papiers qu'il brûla; puis il appela M. de Pontchartrain, ex-chancelier, lui oidonna d'expédier l'ordre de porter son cœur aux jésuites, pour qu'on leplacâtvis-à-visccluideLouisXIII, j et, s' adressant à Mme de Maintenon : 1 — J'avais toujours ouï dire, murraura-t-il, qu'il ; était difficile de mourir; je touclie à ce dernier rao- \ ment, et je ne trouve pas que ce soit si pénible. : La princesse palatine, sa belle-sœur, ne tarda pas ■ à se présenter, et eut avec le mouiant une conver- ' sation longue et attachante, dont Mme de Maintenon i prit ombrage, assez pour rougir jusqu'au blanc des î yeux, et pour dire:
'■■ — Madame, allez-vous-en, le roi s'attendrit trop avec vous. Allez- vous-en , cdà poun-ait lui faire mal.
Quand la Palatine sortit, la reine secrète la reconduisit, et ajouta :
— Ne croyez point, madame, que ce soit moi qui vous aie rendu de mauvais offices auprès du roi.
— Ah ! madame, répondit la mère du duc d'Orléans tout eu larmes, il n'est plus question de ctla.
Et Louis XIV resta encore seul avec Mme do Maintenon et Voisin, bien résolus à ne pas s'éloigner avant l'entier achèvement de leurs desseins.
Le Î8, le roi aperçut deux domestiques qui pleuraient au pietl de son lit.
— Pourquoi pleurez vous? fit-il. M'avezvous cru immortel ? Mon âge a dû vous jM-éparer à ma/nort
Il regarda Mme de Maintenon. et ajouta :
— Ce oui me cousole en vous quittant, c'est l'es-
pérance que nous noas rejoindrons bientôt dans l'éternité.
Cet adieu, dit un htslorien, et nous lecroyors sans peine, « parut répugner beaucoup à Mme de Maintenou », qui partit aussitôt pour Saint-Cyr. Elle estimait faussement que son rôle était fini. Pour se montrer digne, ne oevait-elle pas tèrmer les yeux au prince qui lui avait été si attaché?
M. du iÛaine prépara tout pour le lit de justice qa suivrait imnaédiateraent la mort du roi.
Des courtisans, les uns environnaient les légilinits, le duc d'Orléans surtout; les autres ne quittaient pasles Ze'g't7('m<;«; — peu d'entre eux restièrent près du raoriBond.
Les gens de service, eux, remplissaient leur devoir.
Tout à coup, un empirique de Marseille, appelé Lebrun, se présenta, prônant un élixir qu'il déclarait infaillible contre la gangrène dont mourait le roi. Les médecins, à bout de scieiwe, permirent que leur malade prit quelques gouttes de cet olixir.
Le roi se ranima le 29. Hors de l'appartement, ce mieux fut exagéré.
Le va-et-vieiit habituel continua. Les courtisans s'éloignèient dlu duc d'Orléans et de M. du Maine, pour revenir h Louis XIV.
Le 30, commencement de l'agonie royale ; — revirement de la plupart des courtisans, les ans vers les légitimes, les autres vers les légidmés.
Le 3) , le monarque n'eut plus que de courts instans de connaissance. — Tous les courtisans disparurent.
Au Ut du mourant se tinrent le cardinal de Rohan et les c^cltsiastiques du château, récitant les prières des agonisans.
Le 1 " septembre, un dimanche, à huit heures du matin, le roi immortel expira.
Celui qui, pendant sa vie, avait connu la flatterie sons toutes ses l'ormes, avec tous ses masques, reçut, étant mort, les plus sanglantes insultes ; et d'ignobles détracteurs, non conteus de dire les vérités que l'on doit aux hommes qui ont vécu, déversèrent sur. Louis XIV un torrent d'injures, en écrits et en paroles.
Parmi les épitaphes composées pour ce prince, on en remarquait une, traduite de l'anglais, et que nous citerons seule :
L(Hii$-le-Grand n'est plus, il est réduit en poudre. i) Français! répandez l'encens de toutes parts. L imita trois dieux, par l'adultère, Mars, ' Mercure par le vol, Jupiter par la foudre.
XXMV. Eic roi a prttposé, le parlement dispose.
A peine Louis XIV eut fermé les yeux, qu'une intrigue <les plus compliquées commença entre les léc/itimes et les légitimés.
Les deux rivaux pour la régence, le duc d'Orléans et M. du Maine, se tinrent sur la défensive. De la mort du roi h la lecture du testament, il y avait un instant critique qui pouvait être fatal à l'un des concurrens.
Le duc d'Orléans, se regardant déjà comme régent, prenait des mesures gouvernementales, dressait des plans d'administiation. Il eut toutefois assez de prudence pour ne pas écoutei- le président do M;iJsor»s qui lui conseillait tout simplanent de venir au parielaeai à main arniée, après la mort de Louis XiV, de
forcer le dépôt, et d'enlever ce testament objet de toutes les brigues.
— Monsieur le président, répondit lé régent intérimabe, Ce conseil çstd'un touou d'un traître ; j'aime mieux vous croire l'un quel'autre ; si je suivais votye avis, j'indignerais la France entière, et ce n'est pas mon intention.
Nous inclinons à penser que M. de Maisons péchait par excès de zèle, et que, de p'us, il a-pirait à remplacer le chancelier Voisin. M. de Maisons avait autrefois figuré parmi les courtisans du lvgilm<é; mais, un nouveau soleil se levant,il changeait d'idole.
M. du Maine, soutenu par son Son Voisin, attendait les événeniens ; il continuait à parler latin et à traduire VAnli-Lucrtlius. Sa femme avait déserté Sceaux pour quelque temps aliu de travailler au tiiomphe de son mari. A elle l'énergie virile, le mouvement, l'adresse poiir profiter des looindres avantages ofïerts par les circonstances. Devenir quasi-régente! cela valait la peine qu'on y songeât.
Le kndemaia de la mort du roi, le parlement s'asse:iibla pour décider la grave question.
Aussi, à Paris, le 2 septembre, d'après les ordres du colonel des gardes-françaises, somien du duc d'Orléans, ce régiment occupa sournoisement les avenues du palais ; les officiers, avec des soldats d'élite, se répandirent dans les salles en habit bourgeois.
L'abbé Dubois, de scandaleuse mémoire, pensa à prouver son zèle en menant dans une voiture, dite lanterne, l'ambassadeur d'Angleterre. Cela devait insinuer au parlement et au public que la cour de Londres appuyait le duc d Orléans.
Le parlement donna la régence au duc d'Orléans.»
Quel coup de foudre pour Jlrae du Maine !
Le régent, sans prévenir pei'sonne, se rendit aussitôt à Saiut-Cyr. Arrivé dans cette retraite, il se fit conduire à l'appartement de Mme de Maintenon. 11 y entra seul et ferma la porte sur lut.
On ignore la conversation que le logent eut avec la veuve, — ce fut ainsi qu'on désigna Mme de Maintenon après la mort de Louis XIV.
Ce que l'on sait, c'est que lorsqje le prince la quitta, l'agitation de Mme de Maintenon lut si grande qu'il fallut lui faire respirer des sels.
De retour à la cour, le duc d'Orléans répondit à ceux qui l'interrogeaient ;
— La position oii a été Jmigtemps Mme de Maintenon, et la confiance que le fcu roi avait en elle, m'ont forcé à des actes qui j-épugnent à mon caractère, et j'ai été bien aise de la rassurer sur les suites qui pouvaient lui causer quelques appréhensions. Je ne veux pas la rendre malheureuse. K'est-elle pas, d'ailleurs, assez punie d'avoir échoué dans les deux clioses qui l'intéressaient le plus, la déclaiattou de son mariage, et la régence pour M. du Maine, son enfant d'adoption '?
(Oui., madame de Maintenon souffrait ! Rien ne pouvait lui ciiuser plus de chagrin que la dédié.mce des prérogatives accordées d'abord aux liigilimés !
La veuve avait pnmiis au régmt « de ne pi«ts s'employer qu'à prier Dieu pour le bonheur de la France.»
Lu revanche, le duc d'Orléans lui continua la pension de quarante-huit mille hvres que le feu loi lui faisait sur sa cassette, et ordonna d'insérer dans le brevet que le rare désintéressement do Mme de Maintenon, R'<iy<in^ rit» àtiU, rendait cette pension nécessaire.
Madame la Palatine et la reine d'^Vngleterre, e» très grand deuil, allèrent voir la veut*, qui vécut dans la retraite, vendit ses chevaux, reuvova ses do-
mestiques, et ne garda que deux femmes pour la servir.
A la fin de 1715, un écrit satirique paraissait et indiquait malicieusement les loge7neris des plus hauts personnages de la cour. On mettait :
Le duc d'Orléans, au Bonhomme Loth, rue Jean- Pain-Mollet ;
M. le duc du Maine, au Diable boiteux, rue Montorgueil ;
iUme la duchesse du Maine, au Compas de proportion, rue des Marmouzets. '
L'année suivante, ce fut bien pis. — On logea M. du Maine à la Vallée de misère !
Le légitimé semblait donc être encore plus misérable que son ancienne gouvernante !
Les désappointemens, pour sa femme et pour lui, se succédèrent avec rapidité. Mme de Maintenon et Mme du Maine acceptèrent diversement la mauvaise fortune, selon leurs differens caractères.
Mme du Maine ne perdit pas courage, et chaque malheur lui fit ruminer une vengeance nouvelle. Elle protesta contre l'arrêt du parlement de toutes les manières possibles, revint /entV sa cour à Sceaux, se consola avec ses bêtes, inculqua à ses amis une sainte haine contre le duc d'Orléans, rédigea avf c Mme de Slaal un mémoire pour réclamer les droits qu'on lui avait enlevés, et montra qu'elle était capable de lutter avec le régent, les princes légitimes et le parlement.
Mme de Maintenon, au contraire , prit les choses au tragique; elle s'affecta, plus qu'on ne saurait dire, en apprenant les revers de son cher élève; inoffensive, tout entière à ses devoirs de piété, elle se livra à cette douleur passive, concentrée, qui n'éclate pas, mais qui tue. Les gentilshommes, qui se vantaient naguère d'avoir obtenu sa protection, la délaissaient, comme d'autres avaient délaissé Mme de Montespan. A Versailles, on parlait peu de la veuve ; ses ennemis, forts de son anéantissement, l'accusaient des maux qui avaient accablé la France pendant la vieillesse de Louis XIV. Personne n'était tenté de prendre sa défense : il demeurait constant que, par ses conseils, le défunt roi avait révoqué ledit de Nantes, accablé le peuple d'impôts, assuré le triomphe du camp des devais.
A quel point en arriva la douleur de Mme de Maintenon, lorsque, le 26 août 1718, un édit ravit à M. du Maine, même la préséance sur les ducs et pairs ; quand le régent, pour prouver à toute la France que M. du Maine seul était l'objet de cet édit, fit rendre une ordonnance qui rétablissait M. le comte de Toulouse, pour sa vie seulement, dans l'état où il était en 1717!
La fièvre s'empara de la royale veuve. L'institution de Saint-Cyr, où elle vivait, dont elle ne sortait giière, fut plongée dans une morne inquiétude. Au milieu des jeunes filles qu'elle appelait ses enfans, qui, pendant si longtemps, s'étaient royalement diverties, gr;ke aux soins de leur protectrice, Mme de Maintenon, isolée, ne se donnait plus le plaisir de recevoir à dîner Henriette d'Angleterre, d'écouter encore les complimens de quelques anciens amis.
Seul , M. du Maine était toujours le bienvenu , seul il pouvait aller voir la veuve sans le lui faire demander.
Il n'oublia jamais, rendons lui celte justice, ce qu'ii devait à Mme de Maintenon. Plus elle souffrait, plus Ici visites du légitimé devenaient fréquentes.
\XXV. SoouncU et réveU.
La princesse palatine vit le duc d'Orléans peu de temps après l'arrêt du parlement qui cassait le testament de Louis XIV.
— Mon fils, lui dit-elle, je ne désire gue le bien de l'Etat et votre gloire; je n'ai qu'une chose à vous demander pour votre honneur, et j'en exige votre parole.
Le régent, qui rendait justice au bon sens de sa mère, et ne se révoltait pas contre les conseilleurs, donna sa parole.
— C'est, ajouta la Palatine , de ne jamais employer ce fripon d'abbé Dubois, le plus grand coquin qu'il y ait au monde, et qui sacrifierait l'Etat et vous au plus léger intérêt.
Malgré ce serment réclamé avec instance, le duc d'Orléans créa son ancien précepteur Dubois conseiller d'Etat. Une pareille nomination nuisait à celui qui l'osait taire, d'autant plus que la réputation de l'abbé était horrible, et que le public répétait volontiers ce qu'on assurait avoir été dit par le grand roi, lorsque Dubois, alors obscur, reçut de lui un bénéfice peu important :
— Il ne s'attache point aux femmes qu'il aime ; s'il boit, il ne s'enivre pas, et s'il joue il ne perd jamais.
En résumé, Dubois, pour le peuple, était le libertin, l'ivrogne et le joueur personniiiés.
Outre cette exception très rare, cette monstruosité dans l'ordre ecclésiastique, certains gentilshommes, perdus de dettes et de débauches, entourèrent le régent. Brillans par leur vertu et leur mérite, un abbé de Fleury, un d'Aguesseau, un maréchal d'Uxelles parurent à la cour, mais il n'y eurent pas, tout d'abord, une prépondérance égale à celle de quelques roués subalternes, sans cesse consultés par le duc d'Orléans. La talent hors ligne et l'intrigue effrontée se rencontraient et se coudoyaient dans les appartemens du régent. Un homme d'esprit définissait avec raison Versailles : « Un pays où, en descendant, il faut toujours paraître monter; c'est-à-dire s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.»
Le père Le Tellier n'avait plus de fonctions. II demanda au régent quelles étaient ses obligations présentes.
— Cela ne me regarde pas, répondit le prince ; informez-vous à vos supérieurs.
Un hourra général, poussé par le camp des dévots, accueillit ces paroles, et la faction des légitimés se recruta d'autant plus aisément au milieu des gens qui regrettaient l'ordre de choses suivi par LouisXIV, que, chez eux, se rencontraient des personnages à conduite plus régulière, moins connus pour leurs mœurs éhontées. Les légitimes perdaient tout prestige. Itcs courtisans de Mme du Maine allaient criant sur les toits — que le défunt roi, en léguant la souveraineté à son fils, avait voulu mettre la France à couvert de la honte ; — que rarement les rois trouvaient dans leurs enfans naturels les Qualités que Louis avait reconnues dans les duc au Maine et comte de Toulouse; — que ces princes avaient été dévoués à son service et uniquement occupés à lui plaire; — qu'ils étaient zélés pour le bien de 1 Etat, — et que la France admirait leur capacité et Uur vertu.
Déjà Mme du Maine, à l'époque où le parlement s'était assemblé pour valider ou annuler le testament royal, avait emprunté du premier président l'hôtel de lyiesmes, où, les logemens manquant, elle avait seule-
ment trouve une espèce de caveau pour y placer sa femme de chambre, Mme de Staal.
Mais, comme la surintendance de l'éducation du petit roi était restée au duc du Maine, les légitimés avaient possédé de droit leur logement aux Tuileries. Aux Tuileries, Mme de Staal reçut pour chambre un affreux recoin, tans jour tt sans feu, pareil à celui qu'elle occupait à Sceaux.
Mme de Staal était alors lectrice ordinaire de sa maîtresse, entrait pour moitié dans ses secrets, et jouissait du privilège de la conseiller.
Lorsqu'il s'agit de partager la succession du prince de Condé, un procès s'éleva entre Mme du Maine et monsieur le duc. Monsieur le duc, pendant le cours de l'affaire, dut passer un acte avec le légitimé, qui prit, selon sa coutume, le titre de prince du sarg.
Monsieur le duc ne voulut signer l'acte qu'en protestant contre les qualités que se donnait M. du Maine.
Ce fut là le premier signal de la reprise des hostilités entre les légitimes et les légitimes.
Pour étouffer la guerre dans son commencement, le duc du Maine, naturellement doux et conciliant, crut qu'il fallait se prêter à tout ce que désirait monsieur le duc sur leurs affaires d'intérêt ; il pressa la Bergère de Sceaux, sa femme, d'accepter les propositions défavantageuses qui lui étaient faites au Sujet de ses partages de succession.
Mme du Maine, plus ambitieuse qu'intéressée, y consentit de bonne grâce pour faciliter un accommodement qu'on traitait avec le duc du Maine sur les autres points.
Monsieur le duc , en eiïet, convint de retirer sa protestation injurieuse, consentit que les légitimés
f)rissent la qualité de princes, du sang, excepté dans es actes qu'ils passeraient avec lui, promit de ne les point attaquer sans la permission du régent, et de n'exciter personne contre eux.
Cet accommodement fut moins une paix qu'une trêve de courte durée.
Une ancienne sentence, produite à l'occasion de quelques affaires de famille, et où se trouva la qualité de prince du sang, prise par M. du Maine traitant avec monsieur le dttc, ralluma la querelle.
îlonsieur le duc se récria, demanda que l'on retirât la sentence, et déclara qu'il ne laisserait subsister les édiis de 1 71 4 et de 1 71 5, en faveur des légitimés, que si ces princes n'en faisaient aucun usage.
A cette nouvelle, Mme du Maine se souleva d'indignation. Son amour-propre recevait là de cruelles blessures. N'avait-elle pas un peu faibli, pour arriver à une transaction ? Les légitimes ne s'étaient-ils pas faits une arme de sa douceur? — S'ils dorment, exclama-t-elle, nous dormirons ; s'ils se réveillent, nous nous réveillerons !
Eli bien, les légitimes se réveillèrent : monsieur le duc, le comte de Charolais et le prince de Conti présentèrent conjointement leur requête au roi.
De leur côté, les légitimés ne restèrent point endormis.
XXXTI. Lo Mémoire i!t consnKer.
Sous les yeux de Mme du Maine, le cardinal de Potignac, le grand Malézieu et M. Davisard, avocat général du parlement de Toulouse, se mirent à l'œuvre.
La Bergère de Sceaux, négligeant les conversations scientifiques et littér=»ues, dédaignant pour un
temps le plaisir, contribua beaucoup elle-même à composer un volumineux Mémoire.
Bien des argumens rejsortirent de ses propres lumières, de ses laborieuses recherches. La plus prande partie des nuits était employée à l'important Mémoire. Les immenses volumes entassés sur le lit de Mme du Maine, comme des montagnes dent elle était accablée, la faisaient, disait-elle, ressembler, toute proportion gardée, à « Encelade abîmé sous le mont Etna. »
Et la femme de chambre servait de secrétah'e.
Mme de Staal assistait au travail, feuilletait aussi les vieilles chroniques, compulsait les systèmes des jurisconsultes anciens et modernes, — jusqu'à cçque l'excès de la fatigue disposât son altesse sérénissime à prendre quelque repos.
Quand les yeux de Mme du Maine commerçaient à se fermer, la femme de chambre la régalait d'une lecture, — pour l'endormir profondémmt.
Le grand ouvrage ne devait manquer d'aucun exemple, d'aucune autorité, d'aucune tradition favorable à la cause. Mille gens obscurs s'offiirent pour fiiire des recherches, apportèrent les minces trésors de leurs découvertes.
Un nommé Boivin l'aîné demanda à être introduit à la cour de Sceaux. On lui donna jour; on l'engagea à venir chez Mme de Staal. Lorsijue le savant arriva, la femme de chambre éwit occupée à la toilette de Mme du Maine. On la vint avertir.
— Ne vous en allez pas, dit la duchesse; il n'y a qu'à le faire entrtr, je le verrai,
Boivin entra. Préoccupé, comme un orientaliste qu'il était, le savant pensa être chez une femme do chambre de la Bergère de Sceaux.
Les lambris dorés, le pompeux appareil de toilette, le nombre des domestiques, rien ne tira Boivin de sa première erreur. 11 parla à Mme du Maine, l'appela toujours mademois'lle, et sortit persuadé qu'il s'était entretenu avec Mme de Staiil.
Tant de matériaux fournis par tant de travailleurs firent que l'incomparable Mémoire s'acheva bien vite. Il était beau, on ne peut mieux écrit, rayonnant d'érudition.
Il tomba comme une bombe dans le public, et, dès l'abord, il éclata assez fortement pour mettre en désarroi les ennemis du légitimé. C'en était tait des princes du sang ! Le jour de la vengeance approchait pour la petite-fille du grand Condé, molestée jusque-là par la race dégénérée de Henri IV.