IV. — la visite
Pendant le premiâr mois qui s'écoula à la suite de ces événemens, le plus profond mystère continua de régner sur le sort de Léonard Bouvet. Les uns prétendaient qu'il avait quitté le pays et qu'il était allé se cacher au loin sous un faux i.'ora ; d'autres, sans s'isquiéter d'attribuer au pauvre conscrit la logique de feu Gribouille, souteu&ient que, par frayeur des dangers de la vie militaire, il avait attenté à ses jours. Mais, à partir de cette époque, de sourdes rumeurs commencèrent à je répandre à Fleury et dans les en- ^'irons. Un bûcheron racontait à quiconque voulait lui payer à boire qu'un matin, en parcourant les bois du voisinage, il avait parfaitement reconnu Léonard qui se glissait le long d'un taillis ; il était pâle, décharné, semblable à un spectre; ses vêtemens étaient en lambeaux ; son aspect trahissait la souffrance et les plus dures privations. D'un autre côté, on remarquait un grand changement dans les habitudes de la famille Bouvet. C'étaient des al'ées et des venues sans lin autour delà maison isolée des bords de la Loire. Père, mère et enfans avaient des airs inquiets et mystérieux. On avait vu de la lumière dans leur dsmeure à des heures très avancées de la nuit ; on croyait même avoir distingué des signaux qui s'adressatezit tantôt à une personne postée dsns la forêt qui couronnait les hauteurs voisines, tantôt vers la rivière, que sillonnaient sans cesse des bateaux ou des trains de bois de flottage. De tout ceci on concluait que ceitaineraent le réfractaire était caché dans le voisinage et que sa famille lui donnait assistance dans sa retraite.
Le brigadier Morin ne pouvait rester sourd à ces vagues rumeurs, qui sont presque toujours comme des émanations lointaines de la vérité. Des battues eurent lieu dans les endroits où le réfractaire avait pu chercher un asile ; des perquisitions furent faites dans la maison de ses parens, que l'on soumit euxmêmes à un sévère interrogatoire. Mais aux questions qu'on leur adressa la mère répondit seulement par des plaintes et des gémissemens sans fin, le père par de sombres menaces, les enfans par un opiniâtre et stupide/a ne mis pas, qui était pour eux comme un mot d'ordre rigoureux. Une active surveillance de jour et de nuit fut organisée autour de la Cannette, mais sans aucun résultat sérieux.
Beaucoup de personnes du pays expliquèrent cet échec de la force publique de Fleury par l'amitié que le brigadier Morin avait témoignée publiquement à Léonard en diverses circonstances, et notarameut le jour de la promenade militaire des conscrits de la commune. Il semblait impossible que, sans une jorte de complicité du chef de la gendarmerie, le réfractaire fût parvenu à se soustraire aux recherches incessantes dont il était l'objet. Cette opinion cependant était une véritable calomnie à l'a Iressc du brigadier. Quelle qu'eût été autrefois sa bienTcillance pour Léonard, cette bienveillance n'eût pu le décider à se relâcher un instant des devoirs de sa charge.
D'ailleurs, il était indigné du peu de cas qne le jeune homme avait fait de ses conseils si affectueux et si sages ; il se reprochait ses attentions pariiculièrespour un lourdaud de village, incapable d'apprécier un bon avis, une conduite franche et loyale. Enfin, au fur et à me^ure q^u'il voyait échouer ses tentatives pour s'emparer du réfractaire, il se piquait au jeu ', l'amourpropre de sa profession surexcitait sa vigilan* ce ; il devinait que ses subordonnas ou les gens du pays, qui avaient vaguement idée de ses anciens projets au sujet de Léonard, l'accusaient en secret de t édeur, et il redo.iblait d'activité pour prouver combien il méritait peu de pareils soupçons.
On supposait surtout que Mlle Victoire, dont l'influence sur son père était bien connue , avait pu l'émouvoir en faveur du pauvre fugitif; mais, à cet égard , comme sur d'autres points , l'opinion publique était encore dans l'erreur. Les rapports de la fille et du père en effet avaient subi de tristes modifications depuis quelque temps. On ne les voyait plus se promener ensemble sur la grand'place du village, elle en petit bonnet coquet et en tablier de soie ; lui, fièrement cambré dans son bel uniforme. Victoire, autrefois si pimpante et si fière, paraissait triste et souffi ante ; elle ne travaillait plus à la fenêtre de sa chambre, fredonnant du matin au soir de joyeuses chansonnettes; souvent sus yeux étaient rouges, comme fatigués de larmes. Morm lui-même n'affichait plus pour son enfant ces attentions, ces petits soins qu'il poussait jadis jusqu'à la puérilité ; poli et cérémonieux avec elle, on eût dit que sa tendresse était devenue tout à coup de la froideur et de l'indifférence.
Ces fâcheux changemens s'étaient manifestés à la suite de l'unique explication qui eût eu lieu entre la fille et le père, depuis la fuite de Léonard. Quand on commença à parler des apparitions du réfractaire dans le voisinage. Victoire, après de longue hésitations, s'était hasardée à solliciter timidements l'indulgence du brigadier pour un ancien ami. Mais, aux premiers mots qu'elle prononça, Morin l'interrompit avec colère :
— Quoi ! mademoiselle, dit-il, vous pensez encore à ce paysan stupide qui a peur des Arabes et des lions? N'êtes-vouspas honteuse de prononcer encore son nom ? Un entêté qui ne veut pas entendre raison et aime mieux courir les bois sans pain et sans abri que de faire honnêtement son service au régiment... Le drôle est leste, j'en conviens ; il nous a mis sur les dents, moi et toute la brigide ; mais je finirai bien par prendre ma revanche I Ensuite, il n'est pas étonnant que mademoiselle s'intéresse à lui, quand c'est elle peut être qui l'a poussé à tourner si mal. ..
— Mon père, je te jure qu'au contraire...
— Eh bien I dans ce cas, mademoiselle doit voir quel cas il fait de ses conseils, comme des miens... Dans ces âmes sordides, la poltronnerie l'emporte sur tout le reste.
— Mais, mon père, insinua Victoire avec embarras, ce malheureux jeune homme ne pourrait-il avoir une autre raison que la poltronnerie pour différer ainsi son départ? Pourquoi le juger si mal, toi qui re>timais tant autretois? Qui «ait s'il ne pourrait mvo ijuer pour ( xcuse une impossibilité ou même un motif honorable?...
— Bah I s'il avait une excuse honorable, ne s'empresserait-ilpas ddWfc faire valoir?
— Mais s'il ne le peut pas? si des intérêts sacrés pour lui l'obligent à se taire? Ah I mon père, conti-
nua la jeune fille dont la voix s'altéra et dont les yeux devinrent humilies, si tu savais...
Elle se tut comme effrayée d'avance de l'aveu qu'elle voulait faire. MoriH attacha sur elle un regard perçant :
— Sucre! mademoiselle, qu'avez-vous à m'apprendre ? Quel est ce grand secret qui a l'air de vous peser sur le cœur? Y aurait il une connivence coupable entre un homme que je sais forcé de poursuivre pour désobéissance aux lois et ma propre fille ? Voyons, parlez; je le veux !
Mais si Victoire avait quelques velléités de confiance, cette sévérité intempestive les étouffa brusquement. Son orgufil fut révolté dé ces formes impérieuses auxquelles elle n'était pas habituée.
Elle releva la tête et dit d'un ton ferme :
— Je ne sais rien, mon père... Réfléchis bien seulement qu'un jour, peut-être, tu regretteras d'avoir montré tant de rigueur à un malheureux digne de pitié... Quant à moi, je n'ai pas les mêmes devoirs; lu m'excuseras donc d'être plus indulgente.
Elt elle se retira dans sa chambre, où elle s'enferma.
— Quelle tête! quelle tête! grommelait le brigadier, resté seul ; c'est sa mère toute crachée... La pauvre Catherine, ma défunte, éiait aussi bien difficile à ferrer! Ou je me trompe fort, ou la petite têtue mijote quelque chose en t'avtur de son amoureux. En me quittant, elle avait les narines ouvertes comme un poulain qui flaire sa prernière poignée de fourrage... C'est bon I on la surveillera de près.
Mais celte résolution était plus taci'e à prendre qu'à exécuter. Les besoins du service obligeaient le brigadier a être constamment en campagne, et sa fille restait nécessairement livrée à elle-même pendant des journées entières. 11 y avait quelqu'un pourtant
aui, sans en être prié, s'était chargé d'éclairer les émarches de Mlle Moriri. Un soir que le brigadier était retire dans sa chambre, après une journée de fatigues, il vit entrer mystérieusement Labourotqui, avec force réticences et précautions oratoires, lui annonça que Mlle Victoire avait t'ait le matin même une visite à la Caunette et y était restée deux grandes heures.
Au lieu de remercier l'observateur officieux, Morin se montra fort irrité de cette démarche. '
— M. Labourot, dit-il d'un ton bref qu'il avait seulement quand il s'agissait du service, votre devoir c'est de prendre des informations pour le compte du goiivei'nement, c'est fort bien; mais personne ne* vous a chargé d'en prendre pour le compte de ma famille. Quand j'aurai besoin de vos bons offices, je vous, ies demanderai ; jusque-là je vous en dispense.
Et Labourot s'en retourna avec cette verte réponse, convaincu que son chef ne tiendrait aucun compte de ses avis.
Il n'en était rien cependant ; Morin avait compris la gravité de l'acte attribué à sa fille et il s'était promis d'apprécier par lui-même la réalité du rapport de Labourot.
Un soir (c'était environ deux mois après la disparition de Léonard), Morin, en prescrivant le service du lendemain, annonça en présence de sa fille qu'il partirait avant le jour pour la corrufondance, avec un homme dfTla brigade qu'il désigm Mais, ù l'heure indiquée, il donna son cheval à Cabucliard, qu'il fit partir à sa place. Il nsta donc seul à la brigade avec Victoire, qui ne le croyait pas si près, et dev.it se
considérer comme absolument maîtresse de ses actions.
Dès l'aurore, la jeune fille fut snrpied. Aprèsavoir parcouru la maison en chantonant, plutôt par habitude que pir gaieté réell«, elle descendit à l'écurie. Ne voyant pas le cheval de so i père dans sa stalle, elle TIC douta pins que Morin ne fût vraiment en campagne avec le rest^ de la troupe, et elle regagna lestement sa chambrette. En cinq miriutes ilU: eut. fait une toilette gracieuse. Elle portait une robe d'éloffa légère, mais de couleur peu éclatante, qu'elle s'ét?.it taillée elle-même et dont plus d'ui'e dame de la ville eût envié la coupe élégante. Etleavait posé sur sa tète un de ces jolis chaperons de paille, adoptfc par les femmes du Morvan, et qui sont plutôt un crnem'.nt qu'une coiffure. Ainsi vêtue, avec des souliers gris et une raoïlesie écharpe noire, Mlle Morin avait un air moitié pay-anne, moitié baurgeoise, qui ajoutait à sa beauté, naturellement sévère, un caractère vif et provoquant. Enfin elle passa à son bras un channaut panier en osier de couleur, comme pour se donner une contenance, descendit l'escalier sans bruit, et se mit à traverser la place d'un pas furtif, pour gagner le chemin de la Cannette.
Quaiid elle eut tourné l'angle de la dernière maison de Fleuvy, son père, qui l'avait guettée d'une fenêtre, s>3 disposa à la suivre. Sans faire aucun changement dans sa toilette du malin, sans prendre aucune arme, le brigadier descendit l'escalier à son tour, ferma la porte de la maison et se mit en marche dans la même direction.
Le-soleil commençait à se dégager des vapeurs matinales et préludait à une des journées les plus chaudes de la saison. De plus, on était à l'époque de la moisson et la campagne était sillonné* de gens qui se rendaient au travail des champs. Il n'y avait donc aucun inconvénient pour une jeune fille à se promener ainsi aux environs du villagi'. D'ailleui-s on était habitué, dans le pays, eux allures indépendantes de Mlle Morin ; coût le monde la connaissait, et l'autorité de son père imposait aux plus hardis, sans compter que Victoire elle-même, avec son air fier, sa démarche délibérée, ne semblait pas fomme à se laisser manquer. Aussi, tous les fronts se découvraient-ils 5ur son passage, toutes les bouches lui adressaient un bonjour amical, et quand, après l'avoir poliment saluée, les passans rencontraient cent pss plus loin, à un détour de cette route sinreuse, le brigadier Morin lui-même, i's se félicitaient d'être restés dans les bornes d'un profond respect.
Il eût été facile à Morin d'atteindre sa fille qui continuait ù trottiner en avant; mais un scrupule le retenait. La promenade de Victoiro pouvait n'avoir pas le but qu'il supposait. Au bas de la colline, s'élevait une petite ferme, habitée par un vieux paysan et sa femme, Philémon et Bauùs morvandaux , chez qui Victoire allait souvent en été se régaler de fraises et de crème. C'était peut-être là tout simple ment l'objet de cette sortie matinale de la jeune fille, et dans ce cas le père redoutait de lui laisser voir des soupçons oU'eusans. Pour s'assurer du tait et dans la crainte qv»'^n s'approchmt trop il ne finit p:;r être aperçu, il s'arrêta sur une élévation d'où il pounit voir la route se bifurquer; un embranchement conduisait à la ferme, l'autre à la maison deliouvet. Mais Victoire, arrivée à l'angle do bifurcation, tourna brus quement le dos à la fermi; et, traversant le petit pont que nous connaissons, continua sa marche vers Ihabitaiiou isolée des bords de la Loiro
— Sucre ! dit le brigadier en mordant sa moustache, on nem'avaitpas trompé... elle va à cette damnée Gannette! La petite sotte, rae compromettre ainsi !... Mais je vais la rattraper et je l'empêcherai bien, du moins pour aujourd'hui, défaire mie imprudence!
Et il partit au pas accéléré, dans l'intention bien déterminée cette fois de rejoindre sa fille. Mais :
Eien ne sert de courir, il faut partir à point.
Morin n'avait pas compté que Mlle Victoire, ne se sentant plus gênée par les regards des passans, accélérait le pas à son tour. Aussi, quand il arriva tout en nage au pont rustique, sa fille avait-elle déjà franchi l'étroit sentier qui se prolongeait de l'autre côté. 11 répugnait beaucoup à l'honnêle brigadier de pénétrer chez le rétractaire autrement que dans l'exercice de ses fonctions; cependant, sûr que là seulement il pourrait retrouver sa fille, il se porta rapidement vers l'habitation.
Mais il était dit que son activité en cette circonstance ne lui servirait de rien. Lorsqu'il fut en vue de la Gannette, Victoire n'y était déj i plus. Elle n'avait fait que traverser la raaisoa et elle s'éloignait d'un autre côté, avec une femme enveloppée d'une mante, dans laquelle Morin crut reconnaître Marguerite Bouvet, la mère de Léonard. Toutes les deux s'engagèrent dans l'enclos et la chenevière; puis, gagnant rapidement les bois qui, sur ce point, descendaient jusqu'à la rivière, elles disparurent bientôt derrière les coudriers et les buissons.
Vainement Morin déconcerté fit-il retentir la campagne d'appels vigoureux. Soit qu'il n'eùi pas été entendu, soit que les promeneuses tussent distraites, elles ne se retournèrent pas. Que faire donc? Le brigadier pouvait aller prendre des intormations à la Gannette; mais, à cette heure de la matinée, il était sûr de n'y trouver que des enfans, dont il entendait déji les bruyans ébats dans l'intérieur de la maison. D'ailleurs, c'eût été du temps de perdu, et les deux femmes allaient d'un tel train qu'il fallait se hâter si l'on voulait les rejoindre.
— Eh bien, morbleu I dit le brigadier, nous allons jouer des jambes! Je n'en aurai pas le démenti ; je saurai enfin ce que vient faire par ici celte fille effrontée. Suivons-les... et si je tombe sur le gîte du lièvre, ma foi 1 tant pis pour le lièvre ; pourquoi se laisse-t-il surprendre?
Ces réilexions terminées, Morin se mit en route aves ardeur pour atteindre les promeneuses qu'il apercevait encore par intervalles sur la hauteur.
Nous le laisserons pour un moment et nous rejoindrons avant lui Victoire et Marguerite.
Elles se tenaient amicalement par le bras et causaient à voix basse, comme si du fond des broussailles qui bordaient le sentier on eût pu surprendre leurs secrets.
— Bonne Marguerite, disait la jeune fille avec animation, cela est- il bien vrai? Ne se ressent-il plus de sa blessure? est il enfin complètement guéri? Ohl si vous saviez quelles inquiétudes, quelles alarmes j'éprouve depuis deux mois !... Pauvre Léonard I Dire que c'est pour moi, pour moi seule, qu'il a souffert tout cela I
— Vous allez le voir, mademoiselle, répliqua la mère Bouvet; sans doute vous le trouverez bien changé! mais sa blessure est fermée, grâce à Dieu, et maintenant d va de mieux en mieux. C'est là une belle cure de M. Charles Girard, le jeune médecin de
Fleuryl... Quel bon jeune homme, mademoiselle! et courageux, et savant, et discret comme un poisson! Quand notre Léonard était obligé d'aller sans cesse de çà de là, afin d'échapper aux battues et anx perquisitions, M. Charles faisait souvent deux lieues à pied le matin et le soir pour lui panser son épaule. Aussi celui-là peut dire qu'il y a de par le monde une famille où tous, jusqu'au dernier, se laisseraient hacher pour lui!... Ah! mademoiselle, ce fut une bien triste nuit que celle où, mon homme et moi, nous vîmes revenir notre pauvre enfant couvert de sang et se traînant à peine ! Bouvet saisit son fusil et voulait aller tout massacrer à Fleury... Cependant je le calmai un peu ; je courus chercher M. Girard, qui vint aussitôt avec ses instrumens et parvint à extraire cette maudite balle. Que de cruelles iiuils nous avons passées depuis celle-là ! Mais dans notre malheur une consolation nous reste; notre fils n'est pas parti ; nous le voyons tous les jours... de temps en temps je peux lui apporter un peu de soupe bien chaude et un verre de vin pour réchauf- 1er son pauvre corps, et maintenant que le voilà hors d'afi"âire, je me sens bien joyeuse de le savoir près de moi.
— Oui, Marguerite, mais s'il vient à être pris? Vous ne coanaissez pas mon père... Il est vigilant, adroit, infttigable...
— Eh bien! laissez le faire, mademoiselle, dit la bonne femme d'un ton un peu narquois ; si l'on n'a pu s'emparer de notre cher garçon quand il était malade, blessé, incapable de s'aider lui-même, on n'en viendra pas mieux à bout maintenant qu'il est gaillard et dispos... Allez, allez ! nous avons des ruses et des cachettes qui peuvent défier toute la gendarmerie de Fleury, oui, et celle de tout le département aussi... Vous verrez! la justice y perdra son latin.
— Ne l'espérez pas, bonne Marguerite, reprit Victoire en secouant la tête ; je sais mieux que vous combien la position de ce malheureux jeune homme est fausse et périlleuse; c'est pour cela que j'ai voulu le voir, malgré les graves inconvéniens attachés à une pareille démarche de ma part... Oui, j'ai différé trop longtemps; j'ai écouté trop longtemps les conseils de mou faux orgueU et de mon égoïsme. Mais le momejit est venu de me montrer généreuse à mon tour, et il ne tiendra pas à moi que Léonard ne recouvre bientôt son repos, dussé-je, pour obtenir ce résultat, braver la colère de mon père et le mépris de tous ceux qui me connaissent I
— Qu'est-ce donc, mademoiselle? demanda Marguerite avec un accent d'inquiétude ; voudriez-vous lui conseiller de se rendre prisonnier? ce serait une grande sottise qu'il ferait là, car...
— Vous entendrez ce que j'ai à lui dire. Peut-être dans l'acte que je vais lui conseiller y aura t-il des sacrifices pour tous... pour vous comme pour moi... Marguerite, il faudra savoir nous résigner.
La mère baissa la tête d'un air mécontent, et elles marchèrent un moment en silence.
A mesure qu'elles avançaient, le bois devenait plus sombre et plus fourré. Depuis quelques inslans déj\ elles avaient quitté le sentier frayé et elles foulaient les genêts et les bruyères. La pente était roide; les gros rochers qui saillaient çà et \h au milieu des halliers, les ravius, les buissons qu'il^gl'ait tourner à chaiiue instant^ rendaient cette ascension extrêmement p nible par la chaleur. Aussi Victoire, moins iiabiiuée que Marguerite à de pareilles excursion?, était-elle hors d'haleine.
— Mère Bouvet, demanda-t-elle une fois en s'arrêtant pour respirer, sommes-nous loin encore de l'endroit où est caché Léonard ? Celte route est cruellement fatigante ! . , <• •
— Mes enfans, mon homme et moi nous la faisons pourtant plus d'une fois dans la journée, répliqua Marguerite avec une sorte d'aigreur. Voudriez-vous pas que votre père et ses gendarmes pussent arriver ainsi tout à cheval jusqu'à mon pauvre fiot? Ce serait trop commode pour eux, et trop dangereux pour lui.
Puis, voyant que la dureté de ces paroles avait appelé un nuage sur le front de la jeune lille, elle ajouta aussitôt :
— Pardonnez moi, mademoiselle ; vous êtes bonne, vous, je le sais, et vous aimez Léonard. iVIais vous venez de me dire des choses... et quand on a du chagrin, on est injuste.
Enfin elles atteignirent le sommet de la colline qu'elles gravissaient avec tant de peine ; leur vue, si longtemps bornée par un mur de verdure, put embrasser tout à coup un large espace de ciel bleu et un vaste paysage. Le plateau sur lequel elles se trouvaient maintenant formait une clairière, dominée de tous côtés par d'autres collines couvertes de bois impénétrables. Au centre s'élevaient des ruines imposantes qui semblaient avoir appartenu à un ancien monastère. On apercevait encore çà et là les arceaux effondrés des cloîtres, les piliers décharnés et sans toiture de l'église. Deux ou trois grandes tours ébréohées attestaient que cet édifice avait été construit à une époque où les monumens religieux eux-mêmes avaient à se défendre contre des ennemis extérieurs. Les cours et les abords des bâtimens étaient jonchés de décombres ; et ce gui restait debout menaçait le curieux d'une chute imminente. Les ronces, les orties, les lierres acquéraient là des proportions gigantesques et nul pied humain ne semblait devoir se poser impunément dans ce chaos d'arbustes épineux, de pierres mouvantes, de crevasses perfides. Une pareille solitude ne pouvait avoir d'autres habitans que les choucas qui croassaient au faîte de l'une des tours, les lézards verts et les couleuvresqui se cbautlaient au soleil sur les pignons noircis, et regagnaient leurs trous, à travers les feuilles sèches, au moindre bruit.
Marguerite s'était arrêtée comme pour permettre à Mlle Moria de contempler ce tableau de désolation.
— Vous connaissez sans doute cet endroit? demanda-t-elle.
— Je n'y suis jatnais venue. .. Mais ce sont là sans doute les ruines de l'ancien prieuré de Saint-Révérien, que l'on dit presque inabordables... C'est vraiment un bien triste lieu !
— C'est pourtant ici, reprit Marguerite d'une voix sourde, que depuis deux mois mon fiot a trouve un asile... Ces ruines vous paraissent tristes à cette heure, par ce beau soleil; que diriez-vous donc, mademoiselle, si vous les voyiez par une nuit noire, quand le vent souffle, quand le hibou chante?.... Avec ça on dit que les âmes des moines défunts se promènent souvent à minuit dans les cloîtres... Mais je n'ai jamais peur quand je viens voir Léonard ; c'est seulement quand je retourne..., et pourtant qui voudrait faire du mal à une pauvre mère, comme moi?
Tout en causant, elles s'étaient remises en marche, quoiqu'on ne vit aucune trace de chemin. Pendant qu'elles surmontaient avec peine les obs-
tacles dont le sol était hérissé, un homme surgit de terre devant elles; il tenait d'une main une hache de bûcheron, de l'autre un fusil qu'il jeta derrière une cepée en reconnaissant les deux femmes. C'était le père Bouvet en costume de travail, son grand chapeau enfoncé sur les yeux.
Il attacha sur elles un regard perçant.
— A quoi penses-tu donc, Marguerite? dit-il d'un ton dur, sans saluer Victoire; ça a-t il du bons sens d'amener quelqu'un ici ?
— Laisse, notre homme, répliqua la mère de Léonard en lui adressant un signe d'intelligence, c'est lui qui le veut... t7 a toute confiance en elle, et il ne faut pas le contrarier !
— Le contrarier! et pourquoi non s'il e|t aveugle ? Vous verrez que ça finira mal... cette Tille est d'une mauvaise race et elle lui a déjà porté malheur!
Celte nouvelle humiliation fit monter le rouge au visage de Mlle Morin.
— Ne vous ofi'ensez pas de ce qu'il dit, reprit Marguerite ; il n'est pis méchant, mais il aime tant notre Léonard... Et toi, Bouvet, tu as tort ; je prends la Sainte- Vierge à témoin que lu as tort à l'égard de cette bonne demoiselle.
Elle lui parla encore quelques instans bas, comme pour le ramener à des sentimens moins hostiles. En toute autre circonstance. Victoire n'eût pu supporter de semblables défiances, et elle se fût retirée avec quelque fière parole; mais il y allait' de trop grands et de trop chers intérêts pour qu'elle écoutât cette fois les suggestions de son amour-propre offensé. Elle attendit donc muette et le front baissé le résultat de cette conférence entre les deux époux.
— Soit, reprit enfin le mari avec rudesse ; agissez comme vous voudrez, mais moi je ne m'y fie pas... J'y aurai l'œil aujourd'hui et plus tard; si tout n'est pas en règle, ou me trouvera... suffit, je m'entends.
Il fit un signe de la main et disparut sileucieusement comme il était venu.