‹ Le réfractaire: romanChapitre 5 sur 32 · V. — La Tour-Feutlue · texte numérisé non relu

V. — La Tour-Feutlue

Marguerite prit la jeune fille par la main et l'entraîna rapidement dans les ruines. Comme nous l'avons dit , aucun passage ne semblait possible au milieu de ces matériaux entassés, de ces plantes grimpantes qui étendaient partout leurs ixeuds inextricables. Cependant la paysanne conduisait Victoire à travers ces difficultés avec une^jsance, une sûreté de coup d'œil qui pouvaient provenir seulement d'une grande habitude. Après lui avoir lait faire un détour, afin d'éviter une jonchée de pierres abruptes qui roulaient sous les pas, elle l'introduisit, par une brèche étroite, dans ce qui avait été jadis la grande cour du couvent.

De ce côté, l'aspect de la désolation était plus frappant encore. La campagne environnante avec ses beaux massifs de verdure avait disparu ; on ne voyait plus que murs croulans, échiquetés à la crête, pilastres aux sculptures rongées par le temps et le salpêtre. A l'angle de la cour, une des tours dont nous avons parlé était fendue du haut en bas et penchait d'une manière effrayante ; on eût cru qu'il suffisait pour la renverser de la brise légère qui agitait l'extrémité des hautes herbe. Au centre, à l'endroit où avait été autrefois la fontiùue du couvent, s'étendait

ufle mare d'eau verdàtre et croupissante où les grenouilVs sautillaient au milieu des joncs.

Marguerite montra à la jeune fille, avec une sorte de complaisance, ces tristes détails.

Vous le voye^ dit-elle eu souriant, il ne serait

pas facile de venir ici sans guid^; et un garçon lesie comme mon Léonard pourrait faire la figue à une légion entière de gendarmes et de soldats... Eh bien! ce n'est rien encore; voua allez voir sa chambre... Mais, avant tout, il est nécssaire que je le prévienne; car nous pourrions bien ne plus le trouver au nid.

Elle ramassa trois cailloux et les jeta 1 un après l'autre dans la mare, de manière à produire le plus de bruit possible. A peine le troisième caillou était il toml^ dans l'eau, qu'une voix qui semblait partir des nuages cria joyeusement :

— Est ce toi, mère ? m'apportes-tu des nouvelles de... qui tu sais bien?

Mlle Morin regarda de tous côtés ; elle n'aperçut rien que la cime des tours et des murailles qui se dessinaient sur le ciel bleu avec leur panache mouvant d herbes sauvages.

— Oui, oui, mon gars, répliqua Marguerite, ta seras content.

Et file ajouta bas, en s'adressent à Mlle Morin :

— Nous allons lui taire une surprise, à ce cher entant ; venez... mais, au nom de la boiiEe Vierge, songez h ce que vous lui dlrtz !

Elle soutint Victoire, ou plutôt elle la porta jusqu'au pied de la tour. Là elle écarta des broussai Irs qui cachaient une crevasse sombre, où elle pénétra résolument. La jeunefdle, milgré son courage, hésitait à la suivre dans cette ruine menaçante dont la déclivité rappelait celle de la fameuse tour de Pise ou de la tour non moins fameuse de Bologne.

— Ne craignfz rien, petite, dit la mère Bouvet ; if y a plus 4e cent ans que la Tour Fendue deSaint- Kévérien, comme on l'appelle, est dans l'éiat où vons la voyez, et elle s'Jbsisterasans doute longtemps après nous.

Ellesijfcmit à gravir un escalier étroit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, suivant 1 habitude des constructeurs du moyen âge, les gravas en avaient comblé L'S marches de manière à former une pente assez douce. Victoire, honteute d un premier meavement de crainte, marchait derrière elle. Le , convoi! n'était pas entièr<;ment obscur; d'intervalles en intervalles des meurtrières projetaient une croix lumineuse dans le passag<vet permettaient d'éviter les dhocs et les obstacles. Elles montaif-nt ainsi depuis quelques minutes <|>iand la voix qu'elles avaient entendue déji se fit entendre de BOtrveaa att-dessus de leur tête :

— Mère, disait-on, qui doncm'amènes lu? Je n'ai

f)as reconnu le pas de ma sœur Jeannette... C'est ime emme pourtant I

— Tu vas le savoir, mon garçon, répliqua Marguerite frémissante de joie.

Erimôtue temps, Marguerite entra dans une espèce de cliambre V( ûtée dont le plancher conservait la déclivité eflrayante dt; la tour CeUechambre avait environ douze ou quinze pieds carrés, mais elle était si basse qu'un homme de haute ta'dle aurait eu peine à s'y tenir debout. Elle était éclairée par plusit-urs meurtrières on forrae de cro x, semblidjles ;"i celles ducouloïc, puis par une large portion de cette feiil* lor^itudinale qui, partageait la tour en deux et dans la-

quelle s'infiltrait le soleil, malgré ks giroflées et les lierres.

Grâce à cette brillante clarti^, on pouvait examiner dans tous ses détails le misérable réduit où une créature humaine avait été forcée d'établir temporairement sa demeure. Le.s murs raboteux et humides avaient perdu leur revêtement; la voûte plus solide était recouverte d'une mousse courte et verclfitxe qu'argenlait la bave des limaçons. Sur le rebord des meurtrières s'accumulait la fiente de ces hiboux dont les cris sinistres avaient souvent eflrayé Marguerite dans ses visites nocturnes et, même à cette lieure de la matinée, l'aile noire des corbeaux effleurait de temps en temps les corniches voisines.

On semblait pourtant avoir tenté quelques efforts pour rendre ce lieu liabitable. Un mateltiS et des couvertures de laine, jotés dans un enfoncement, servaient de lit. Un peu de paille jondiait of:Ue partie de la chambre, afin de la préserver de l'humidité. Plusieurs vases de terre et de fer-blaac, soigneusement couverts, étaient placés au fraisJans une sorte de niche, et contenaient sans doute des provisions. Ouavait fabriqué des sièges avec des pierres plates, une tab'e avec une planclie pourrie tirée d^s décombres. Malgré tout cela, Léonard n'étuit guère plus somptueu-e«Bent logé que les anachorètes delà Thêbaï'le ; et Victoire, à l'aspect de cette misère et de ce ûénûment, sentit son cœur se sei'rer douburyusement.

Mais ce fut d'abord sur le réfractaù'elui-raêm-^que se porta son attention. 11 était convenablement vêtu; seulement ses traits avaient conservé uue grande pâleur, et tout son corps était d'une maigreur extrême. Il S8 t-inait debout à l'entré.; de la chambre; et, par suite d'une habitude qu'il avait contractée depuis peu, il avait saisi son fiisil à deux coups.

Il s'avança affectueusement pour embrasser sa mère; mais quand il aperçut, par-dessus l'épaule de Margiffcrito, la personne qui restait dans l'ombre, à l'entrée du couloir, d poussa un cri perçant.

— li^adeuioiselle Victoire!..- ici? 5'ccria-t-il j bou Dieu ! que je vous remercie I

Par un mouvement plus rapide que la pensée, ïî s'élança vers la jeune fille et la pressa avec force contre sa poitrine. Puis, comme eflrayé desaliardiesse, il recula humblement, attendant les reprocte.-que son irapétuo.silé méritait.

Mais Mlle Morin était trop émue pour songer h. se fâcher d'une familiarité qu'elle n'eïit probablement pas tolérée d ms une autre circonstance. Les larmes iaondaieiit ses joues et elle balbutia avec effort :

— Pauvre, pauvre Léonard I dans quelle affrou.'ie position je vous retrouve ! comme vous avez souffert!... •

— Ah! je suis bien payé de mes peines, dit le jeune homme qui, rassuré par cet accueil, osa lui prendre la main ; si j'avais su... si j'avais pu penser...

— C'est à moi que tu dois cette surprise, petiot», dit Marguerite avec orgueil ; tonpère ne voulait p;is. . . tout à l'heure encore il nous a fait une scène. . tu sais? il est toujours défiant et grondeur... mais j'ai tenu bou, parce que je devinais combien tu serais heureux de voii' Mlle Morin!

Lf^'onard embrassa vivement $A mère ; puis il conduisit la lllle du brigadier A un de cis sièges gi'ossiers dont nous avons parlé et, s'asscyant hii-mémoîi ^es pieds, il se mit à la contempler avec amour.

— Oh ! que vous êtes bonne d'être venue! repritil avec ûlialour; au mlieu dejnes màlhçurs, mou

plu5 grand chagria était de ne pas vous voir... Vous avez donc un peu pensé à moi? Si vous saviez v.ormme j'ai pensé à vous t.. . Mais pouiqirtji plt-urer? continua-t-il en aff ctantlagaiet.^ ; tout est lini maia-teuant; ma blessure estgué.ie; jeyais, jjvitinjsa^s éprouTCr de fatigues... et vous voyez que je suis ici Cjmme un petit roi dans son palais.

— Eli bien, Léonard, reprit Victoire, "si vous ne souffrtz plus des tuiles de ce tujie:4a accident, la vie pleine d'iuquiétudea et de privations que vous menez ici ne doit pas moios vous paraître insupportable?

— Mais non, mademoiselle, on s'y liabitue. Je vois tous les jours mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Depuis que j ai un peu de force, jesors la ouit; je vais même parfois coucher dans notre maison, sur lebûid de la Loire. L'autre soir, j'ai poussé ma promenade jusqu'au village de Fleury; j'ai vu de loia votre teiièlre éclairée tt mon cœur battait de joie. Puis, quand votre lumière s'est éteinte, je disais, comme si je voui avais parlé à vous-mênie: « Bonsoir, mademoiselle ; faites de bons rêves où je serai... » Ensuite, coatitiui t-il en désigiiaut quelques livres placés sur la plauchie qui lui servait de table, j'ai là de quoi m'occuper ; ce sont dts livres que m'a prét'''S, M. Girard... Je les lis, etr c'est étonnant comme ils se gravent dans ma mémoire. Qiand je les ai finis, on les rapporte au docteur qui en donne d'autres. Si vous saviez que de bonnes clioses j'ai déjà apprises comme ça ! J'étais bien ignorant, mais je ne veux plus l'être afin de ne pas rester indigrie de vous, &i instruite, si raisonnable 1

S' ictoire était vivement touclice de celte naïve tendresse.

— Cepeadaût, moucher Léonard, reprit-elle, cette ex'' 3 ne peut pas toujours durer; comme je le disais lout à ïhijure à votre mère, vous serez pris certainement tôt ou tard...

— Pris, mademoiselle? interrompit le réfractaire ; eh ! qui pourrait me prendre dans cette cachette intxouvable dont, excepté mon père, ma mère et vous, personne au monde ne soupçoune l'existence? Les eufjns eux mêmes n'y sont jamais venus; ils s'arrêtent à la mare de la grande coar d'oii iL'^ m'appellent par un signal. Q ji s'aviserait de chercher une créature humaine dans la Tour-Feudue de Saini-Révérien? Ces ruines ne sont p:is frè4ueiitées par les gens du pays ; il court sur leur compte de mauvais bruits de reveuans et d'àmes en peina qui en écartent les curieux. Moi-nième j'avoue que plus d'uue fois la nuit, si je ne m'étais pas fait une raison, je ma serais laissé gagner pir la peur...

— Mais tu n'as jamais rfen vu, u'est-C3 pas? demanda marguerite en frissonnant.

— Jamais... Je reconnaissais toujours que j'avais été effrayé par une belette qui m'avait fiôle en chassant dans les broussailles ou par quelque chouctie qui avait effleuré mon visage de ses- longues ailes, et je finissais par rire de ma peur.

' - Ceux qui vous cherchent, Léonard, dit Victoire en suui>irant, ne craigiient ni les revcnans, ni les obstacles, ni la nuit, ni les dangers !

1- Eh bien, ni moi non plus, mademoiselle ; je ne crains même p. ut- être pas les Arabes et les lions, autant que votre père le suj.pose. . Tenez, mademoiselle Victoire, souvent ï- vous bien de ce que je vous dis .on ne me prend a jaan.iis que de mon cun^eutelneut !

La jeune tille comprit qu'il y avait là une question d'amour-propre &ur laquelle le réfraclaure céderait

avec répiignance, et elle crut nécessaire de changer de batteries pour arriver à ses fins.

— Soit, reprit-elfe, jene doute, mon cker Léonard, ni de voire adresse ni de votre courage ; mai» si vous vous résignez aisément h cette vie pénible, n'avezvous pas un peu fongé aux personnes qui vous aiment? Voire famille, tout occupée du soin de pourvoir à votre sûreté et à vos bcïOins, néglige ses travaux ordinaires ; votre père ab.mdonne son état pour veilkr autour de vous; vos frères et vos sœars apprennent le mensonge et l'oislvelé en s'emptoyant à votre garde Ft pais, ne songfz-vous pas aux inquiétudes de votre pauvre mère ? à mes kictuiétudes aussi, moi qui tremble à chaque instant de voir une déplorable lutte s'élever eulre vous et une autre personne...

— Ne craignez rien pour le brigadier, mademoiselle, interrompit le réfractaire avec feu ; je me jetterais du haut en bas de la Tour-Feudue avant de lever la main sur lui.

— Je le sais, Léonard ; mais ce n'est pas pour loi seul que j'épiouve des craintes mortelles...

— Merci, mademoiselle Victoire ; depuis quelque tenaps vous me comblez de joie avec vos bonnes paroles... Eh bien! je vous avouerai que ces idées-là me sont déjà venues... En filet, je sufs une grosse charge poursia famdle ; à cause de moi personne ne travaille plus et on a dû fare de grandes dépenses pour me soigner, pour me nourrir...

— Ne t'inquiète pas de cela, mon fiot! s'écria la mère ; ce qui est passé est passé. Ma menant on va se remettre à la besogne et tout ira bien.

— Pardonne-moi, mère, mais je crois vraiment que tout nira pjs bien... Mlle 'Victoire a touché juste; je vous coûte gros et vous êles sans cesse dans l'huile bouillante à cause de moi Si encore cm voyait comment cela finira ! mais demain, dans six mois, dans dix ans, ce sera peut-è-re la même chose.

— Bah F bab ! la sainte Vierge viendra à notre sicours ! dit Marguerite en levant les yeux au ciel.

— Il est bon de compter sur la P(\)v deiice, reprit la jeune fille avec fermeté, mais il faut aussi s'aider soi-même... Ecoutez-. iroi, Léonard ; ma visite d'aujourd'hui ne doit pas rester stérile ; ce n'Cii pas pour la vaine consolation de pleurer avec vous que j'ai voulu vous voir; je désirais surtout vous apporter des conseils, vous écfeirer sur les dangers de voire position. Ces dangers sont tek, que tôt ou Url tous y succomberez. Il faut donc recourir sans rdaid au seul moyen honorable de sortir de l'affreux abîme où vous vous êtes precipité. •

— Et ce moyen, quel est* il, mademoiselle Victoire?

— Je vous ai dit qu'il n'y en avait qu'un... C'est d'aller vous rendre sans retard, soit ii mon père, soit à lout autre agent de la foree publique pour obâir à la loi.

Warguerite se teva furieuse.

— Coiiment, mademoiselle, vous os« encore...

— Paix, ma mère, paix ! je l'en prie, dit le réfractaire... Mais, madenioiscHle, continua lil en s'adivssant à Victo.'re, avez vous rellt-ciii à la rigueur de la loi pour les pauvres diables qui se trouvent dans le même cas que moi ?

— J e-pire, Léonard, que cette loi huxoraWe oa vous S; ra pas appliquée. Voire récente blessure, un c<riilicjt du meiieciu qui vo .s a soigné et qui constatera d'une minière a..th> uli^^ue 1 impossibilité où vous étiez de païur dans lui les délais pre^aits, sut-

firont pour vous faire acquitter devant la commission militaire, j'en ai la certitude.

— Mais alors...' réfléchissez, Victoire... je serais obligé de dire où et en quelle circonstance j'ai reçu cette blessure, et ]e ne m'y déciderai jimais... C'est pour éviter cette fâcheuse nécessité que je suppliai mon père et ma mère, la nuit où je fus blessé, d'étouffer leurs plaintes, que je fis jurer le secret au bon petit médecin M. Girard , avant de lui permetti'e de me panser, que je mê suis condamné enfin à une existence misérable depuis deux mois... Mademoiselle Victoire, je n'ai pas oublié ces paroles que TOHS prononçâtes au moment de nous séparer : « J'aimerais mieux mourir, disiez-vous , que de laisser pénétrer le secret de nos entrevues! » Vous voyez comme j'ai compris ce vœu!

— Cher Léonard, j'ai vivement regretté cette parole, quand j'ai vu quelles conséquences elle avait pour vous... Bon et généreux jeune homme ! vous avez voulu éviter à tout prix le scandale qui lût retombé sur ma tète et sur celle de mon père! et vous vous êtes dévoué pour nous épargner cette honte ! J'ai apprécié ce généreux sacrifice ; mais je ne dois plus l'accepter... Si j ai agi iuconsidérémeut en vojis recevant à l'insu de tout le monde, j'en porterai la peine; advienne que pourrai... Seulement, ajoutât-elle en Laissant les yeux, plus tard, quand vous serez redevenu maître de vous-même, vous vous souviendrez qu'il y a quelque part une jeûna fille qui s'est compromise pour vous et qui a dî'oit à une réparation.

Le réfractaire l'écoutait d'un air de doute et de chagrin.

— Mademoiselle Victoire, répondit-il, je n'aurai jamais ce courage... Vous exposer à la colère de M. iUorin, au mépris de tout le pays ! D'ailleurs ces aveux auraient-ils sûrement le résultat que vous en attendez? On dit ces grands messieurs des conseils de guerres! sévères, si impitoyables! Enfin, ajouta- t-il d'un ton sombre, j'ai sur le cœur, s'il faut l'avouer, un atout que j'ai reçu à l'épaule, et si je trouvais une occasion de le rendre à celui qui me l'a donné...

— Ne pensez pas à cela, interrompit Victoire ; votre position n'est-elle pas déjà assez dangereuse sans la compliquer encore d'une vengeance particulière? Ecoutez, Léonard; vous m'avez dit bien des fois que que ma volonté était la vôtre et que mes désirs étaient des ordres pour vous ; je viens aujourd'hui m'assurer de la réalité de mon pouvoir... Je vous ordonne, je vous conjure de renoncer à vos idées de vengeance, de vous soumettre sans retard à la loi, de vous sauvtr enfin en révélant la vérité tout entière... Mon ami, m'obéirez-vous ?

— Victoire, songez donc...

— Ne l'écoute pas, mon fiot ! s'écria Marguerite, qui ne pouvait plus se contenir ; ils te mettraient en prison et tu y mourrais... Oh ! que je regrette d'avoir amené ici celte fiéronne qui prend des airs de reine ! Certainement ton père avait raison de se défier d'elle; et qui sait si elle n'a pas manigancé quelque chose avec le brigadier pour te faire tomber dans leurs filets?

Léonard s'efTorçait vainement do la calmer, tandis que Victoire gardait uu silence dédaigneux.

— Mon gars , continua Marguerite au comble de l'exaspération, il faut que je te dise... cette fille- là ne t'aime pas, vois-tu ! elle ne t'a jamais aimé; sans cela est-ce qu'elle te conseillerait de le laisser pren-

dre ?,Défie-toi, Léonard... J'en suis sûr, elle ne t'aime pas.

Mlle Morin se retourna vers le jeune homme:

— Le croyez-vous, Léonard? demanda- t-elle d'une voix altérée mais pleine de dignité ; si votre mère disait vrai, pensez vous que je serais ici?

— Pardonnez-lui, mademoiselle, s'écria le réfractaire, elle ne sait pas... elle ne peut comprendre...

Il s'arrêta tout à coup. Une voix qui appelait dans la cour d'honneur venait d'éveiller les échos sinistres de ces vieilles ruines; en même temps on marcha d'un pas précipité dans le couloir qui conduisait à la chambre voûtée.

— Il y a du nouveau, reprit Léonard d'un ton bas et étoufle; voici mon père qui monte; il a vu quelque chose.

En effet, presque aussitôt Bouvet, courbé en deux, son large chapeau enfoncé sur les yeux , parut dans l'ombre à l'extrémité du passage. Avant même d'avoir prononcé une parole il s'arrêta , abaissa son fusil et ajusta Victoire.

La jeune fille, intrépide comme Morin lui-même, ne bougea pas ; mais Léonard se jeta rapidement devant elle et écarta le canon du fusil, en disant avec énergie :

— Père, que fais-tu ?

— Laisse-moi, dit Bouvet avec un accent de rage en cherchant à dégager son arme , je veux la tuer pendant que nous en avons encore le temps. . . Elle t'a trahi.

— Trahi ! elle? . . . C'est impossible I

— Quand je disais ! fit Marguerite ; oh ! la fille h Judas!

— Père, tu te trompes, reprit Léonard avec agitation en retenant toujours le. fusil du bûcheron ; qu'y a-t il donc? que se passe-til?

— Il y a que tu es vendu, quoi ! On t'a envoyé la fille pour servir de glu ; mais le brigadier la suivait de près pour ramasser la pipée... Laisse-moi la tuer.

Victoire, quoique un peu pâle, avait supporté avecune énergie toute virile ces effrayantes menaces ; mais, en entendant affirmer qu'elle avait été suivie par son père, elle ne put garder le silène*.

— Ceci est absurde, dit-elle avec un sourire amer; j'ai la certitude que mon père est allé depuis ce matin pour aflaire de service au village de Guérandie, dans une direction opposée aux ruines de Saint-Révérien.

— Elle ose nier encore ! murmura Bouvet de son accent sourd et profond... écoutez!

Tout le monde se tut; alors on entendit distinctement, dans la grande cour, la voix sonore du brigadier Morin qui appelait sa fille. Victoire, malgré son assurance, éprouva un léger tremblement. Bouvet ■ et sa femme, qui s'étaient emparés de chacune de ses mains, remarquèrent ces signes de terreur.

— Nieras-tu, maintenant? reprit Bouvet, mais comme on fera à mon fils, il te sera fait. . Je ne le perds pas de vue... Si on le prend, tu es morte !

— Et moi, dit la mère plus exagérée encore dans la colère parce qu'elle était plus exagérée dans la tendresse, est-ce que je ne me vengerai pas du tour infâme que m'a joué cette scélérate créature?... Se servir de moi pour trahir mon fiot I Ah ! si je ne me retenais pas, je la déchirerais de mes propres mains.. .

— Mère, laisse-la, répéta Léonard.

Le sombre désespoir du réfractaire fit diversion aux sentimens tumultueux de ses parens. Son regard

était fixe, ses bras pendaient le long de son corps, sa poitrine était oppressée.

— Elle ! murmurait-il, me tromper... me tendre un piège !

— Léonard ! pouvez-vous le croire? répliqua la jeune fille d'un ton de reproche ; je ne m'anaisserai pas à me justifier; je vous affirme seulement que mon père ignorait ma visite à Saint-Révérien.

( — Malheureuse ! cria Marguerite, vous soutenez toujours... Comment alors M. Morin saurait-il que vous êtes ici ? car c'est votre nom qu'il prononce en rôdant là-bas au milieu des décombres... Oh! j'ai commencé à soupçonner votre infamie quand je vous ai entendue conseiller au pauvre gars de se rendre!

Un geste suppliant de Léonard lui ferma la bouche encore une fois.

— Eh bien 1 mademoiselle, reprit-il avec une résignation touchante en| s'adressant à Victoire, que désirez-vous de moi? Que je me rende à la justice? Il n'était pas nécessaire d'employer la ruse pour me décider à ce parti e-xtrême ; votre volonté nettement exprimée à cet égard eût suffi. Je vais descendre et me constituer prisonnier entre les mains du brigadier Morin.

— Tu ne feras pas cela, mon fiot! dit Marguerite éperdue ; sur ma parole ! cette fille est sorcière et elle t'a jeté un sort.

— Si tu le fais, dit le père en serrant son fusil, prends garde à toi-même.

— Non, non, monsieur Léonard, reprit Victoire touchée de celte abni^gation, les choses ne doivent

{»as se passer ainsi... Vous réfléchirez plus tard sur es observations que j'ai cru devoir vous présenter, et vous agirez comme vous l'entendrez... Mais, en ce moment, une pareille démarche serait inopportune, dangereuse peut-être et pour vous et pour moi. Restez ici... Moi, je vais retrouver mon père, et il me sera facile d'expliquer ma présence dans ces ruines.

— Défie-toi, mon garçon, dit Marguerite ; ella va tout conter au brigadier, et elle s'empressera de lui montrer l'escalier de la tour.

— Elle ne sortira pas, gronda Bouvet.

La jeune fille se redressa avec dignité.

— Si le père et la mère de Léonard avaient été moins aveuglés par leur frayeur et par leur tendresse pour leur fils, dit-elle en désignant une étroite lucarne d'où elle venait de jeter un regard rapide dans la cour, ils auraient vu que le brigadier est seul, sans armes, et qu'il ne saurait être bien redoutable pour deux hommes armés de fusils... D'ailleurs, Léonard doit s'être ménagé des moyens de fuir sans être aperçu de la cour-; qu'il parte donc ; moi je resterai ici sous votre garde jusqu'à ce-qu'il soit en sûreté.

Bouvet et sa femme s'approchèrent de la meurtrière et purent constater qu'en effet Moria ne semblait pas animé d'intentions hostiles. Pendant qu'ils causaient entre eux à voix basse, Léonard s'approcha de Victoire et lui prit la main.

— Mademoiselle, lui dit-il, les apparences sont contre vous, et cependant je ne puis croire à une pareille trahison de votre part. Expliquez-moi seulement comment il se fait que votre père. . .

— Que répondrais-je , Léonard ? Je ne comprends rien moi-même à ce qui arrive... A moins que mon père ne se soit défié de moi, qu'il ne m'ait épiée, qu'il ne m'ait suivie... Mais l'injustice de vos parens ne doit pas-obscurcir votre jugement. Vous ne pouvez

douter maintenant que je vous aime... que je vous aime bien 1

Et ses yeux devenaient humides. Le réfractaire pressa frénétiquement contre ses lèvres la main qu'on lui abandonnait. Bouvet s'avança vers eux :

— Voilà le gendarme qui se promène au pied de la four, dit-il ; peut être m'a-t-il vu me glisser tout à l'heure de ce côté ; et s'il venait à décotrvrir le passage...

— Il ne le découvrira pas.

— Ne vous y fiez pas, Léonard, répliqua mademoiselle Morin d'un air inquiet ; mon père sait certainement que je suis cachée dans ces ruines ; entendez-vous comme sa voix devient tremblante d'impatience et de colère ? Un hasard malheureux pourrait le conduire au couloir secret ; et je frémis de songer à ce qui arriverait s'il nous trouvait ici. ,. Partez donc, Léonard, partez, je vous en prie ; il n'y a pas de temps à perdre.

Victoire n'exagérait pas la sagacité du brigadier. Comme il errait dans les ruines, où il nvail vu de loin entrer sa fille et Marguerite, un homme avait passé près de lui, dans les broussailles, et avait disparu au pied de la Tour-Fendue. Ce simple indice suffisait à un praticien consommé dans l'art de dépister les gens les mieux cachés ; aussi Morin commençait-il à jeter des regards scrutateurs sur la tour, d'un air de soupçon. Les Bouvet en prévinrent leur fils à voix basse.

— Eh bien ! je pars, dit Léonard en prenant son fusil ; je ne crains rien pour moi, mais jo ne voudrais pas que le secret de cette tranquille retraite lût connu... Adieu, Victoire, nous nous reverrons ; pensez quelquefois à moi, qui pense toujours à vous

Mon père, ma mère, je vous la confie ; quoi qu'il arrive, vous m'en rendrez compte.. . Vous me comprenez ?. . . vous m'en rendrez compte !

Il dit quelques mots encore à son père, adressa un sourire plein de tendresse à Mlle Morin et sortit d'un pas léger.

Il y eut dans la chambre voûtée un moment de silence; on entendait au dehors, par intervalles, les cris du brigadier qui répétait le nom de si fille. Ils partaient de fort près et Victoire se demandait comment Léonard pourrait sortir sans être aperçu par l'œil de lynx du vieux gendarme. Elle était haletante ; le père et la mèro du réfractaire semblaient partager son anxiét ;. Ils attendaient avec angoisse, le visage baigné de sueur.

Tout à coup un croassement de corbeau, imité avec une perfection dciespérante, retentit à l'autre extrémité des ruines.

— C'est fait ! dit Bouvet en respirant bruyamment.

— Oui, oui, le pauvre garçon est hors d'affaire ! dit Marguerite avec un transport de joie ; ah ! c'est qu'il est fin, allez, mon Léonard ! il vous glisse dans la main comme une couleuvre... Eh bien, mademoiselle, continua-t-elle en se levant du banc de pierre surleiuel elle était assise, nous pouvons nous montrer maintenant... Mais avant tout laisstz -moi vous demander pardon de quelques mots un peu durs

aue je vous ai adressés. Voyez-vous, quand il s'agit e mon fiot, je n'entends pas raison.

Vicloire lui tendit la miin.

— Eli bien, et toi, mon homme ? reprit Marguerite eu s'adressant à sou mari ; n'as-tu pas regret da t'élre montré si brutil envers cette jolie demoiselle? Nous nous étions trompés, c'est clair maintenant. .

— Est-ce qae ja sais, mei? Oa verra plus tard... Mais allez-vous donc descendre comme ça? et l'autre qui se tieut là-bas au pied de la Tnur-Fendue, comme un renard devant un pjulailler ! Il îaul prendre des précau'iions ; attendez un moment.^

Il laiiçi par une meurtrière, du côté opposé à rentrée du passage, une grosse pierre, qui tomba avee fracas. Le brigadier, à qui le croassement du corbeau avait peut-être déjà paru suspect, se dirigea vers le point où ce bruit nouveau s était fait entendre. Quand il revint sur ses pas, sans avoir rien découvert, il se tfouva tout à coup face à face avee Victoire et Margiierite qui semblaient sortir de dessous terre.

Le b.'igalier ne manifesta i>i étonnementni colère de retrouver sa die en pareille compagnie et en pareil lieu. En revanche, Victoire était tout émue et trembUnte. Elle bilbutiaavec effort :

— Vou<, ici, mon père? Je ne savais pas vous y trouver. Depuis longtt^mpsj avais lintentioa devenir visiter avec Margu»:rite ces ruines dont on pirle tant, et j'ai profité de votre absence...

— C'est bon, ma fille, il n'y a pas de mal à ça! répliqua Morin avec froideur ; Marguerite Bouvet est une honnête femme, incapable de t'entraîner à une démarche qui ne serait pjs innocente.. Moi, je revenais d une tournée dans "le voisinage et je vous ai vues de loin vous diriger vers ces ruines ; je me suis bâté de vous rejoindre.

Ces explications paraissaient fort naturelles; cependant Victoire sentait dans celte atiectation de sang-troid une soui'de et violente agitation. Le brigadier reprit:

— Maintenant, Marguerite, il est inutile qiie vous vous détourniez davantage de votre cbiimin ; voas allez retourner à la Cannette, et nous, de notre côté, nous alljiisaous rendre àFleury par la route la plus courte. . . Je ne vous en rt mercie pas moins , ajouta -t-il avec uue certaine ironie, d'avoir accompagné Victoire dans celle promenade. Ces ruiiits iontyjite», et nous avions autrefois dans mi compagnie un lieutenant qui eus passé do b:en bon coeur uue ioariiéa ou deux à les dessiner ; mais elles me font l'effet d'être un repaire commode pour les coquins, et il n'est pas prudent de s'y aventurer avant c^ue les hommes de ma brigade et moi nous sachions bien ce qu'elks ont dans, le ventre. Ce ne sera pas long, et dès demain... . — Quoi I monsieur le brigudi.;r, inierrompit Marguerite avec un effroi qui pouvait la trahir, vo^os voulez...

■^ Si vous revenez j^amais ici avec ma fille , reprit le brig.idier du nicmd ton, vous ne serez plus exposées, je l'espère, à de mauvaises rencontres; j'ai vu f>a3ser tout à 1 heure dins ces buissons un particuler dont les allures ne me plaisaient pas. VoiU pourquoi demain malin, bans plus tarder, je virtndraiavec mej hommes m'assurer de ce qu'il y a derrière ces vieilles murailles.. Mais j-i ne veux pas vous retenir; adieu, Marguerite; n'oubliez pas n^s avis; il n'est pas prudejit de sarrêier trop longlemps aux ruines deSaint-Kévérien !

Il >alita légèrement de la main et entraîna sa fil'e qui avait pris son bras. Marguci'ite, troublée des dernières paroles du brigadier, resla à la même place et Its suivit des yeux ju>qa'à ce qu ils eussent disparu. Alors elle se retourna et rentra précipitamment dans la tour.

Le père et la fille marcheront d'abord en silence au milieu des décombres, liicntôt ils atteignirent un

sentier qui, à travers les bots, conduisait à Fleury, Victoire serra doucement le bras de Morin contre sa poitrine :

— Père, lui dit-elle avec émotion, combien je te remerciâ-I... Oh! tu es boa, quoique tu sois bien changé envers moi ! Tu as eu l'humanité de prévenir cette pauvre femme. ..

— De quoi donc? interrompit Morin avec ua étonnement apparent ; de quoi ai-je prévena Marguerite Bouvet ? Tu es folle, sur ma parote !

— Mon père, jepensais... j'espérais...

— Tu es folle , té dis-je ! j'ai averti Margnerite; qu'il n'était pas sage à des femmes de se hasarder dans ces lieux déserts et mal famés, et que je comptais venir y faire une perquisition avec ma brigade; quoi de plus simple? J'aurais donné le même- avis à toute autre personne connue que j'aurais rencontrée

— Tiens, mon père, reprit la jeune fille en se suspendant à se^H bras et en le rejianiani avee »a sourire caressant, tu veux paraître plus méchant que t* ne l'es eu effet ; mais je te juige bien , moi, et je me suis repentie souvent d'avoir manqué de confiance à ton égard... Aussi je n'aurai plus de secrets pour toi ; je l'avouerai tout, ei , pour commencer, apprends que je suis venue ici dans le but..

— • Je ne veux rien savoir, interrompit le brigadier d'un air dur qui contra tait avec son ton doucereax jusqu'à ce moment; je n'ai pas besoin de vos confi* dences, mademoiselle... Vous êtes venue visiter les ruines de Saint-Révérien avec uue femme du pays, estimable par elle-même , quoiqu'elle ait un fils ré^ fractaire... Qu'aije besoin d'autres explications? Ja ne désire pas en apprendre divanlage. Je veux pouvoir remplir mon devoir fi-anchement, sans détours, sans arrière- pensées... Non, non, ne médites rien... je craindrais trop d'apprendre quelque chose qui me forcerait de baïr et de mépriser ma fille !

— Mon père, mon bon père , peux-tu me parier avec tant de dureté, à moi, ta petite Victoire , ton enfaut chérie?... Tiens, sois juge de ma con fuite, de mes actions, de mes pensées ; je te dirai tout ; j'en suis sûre, tu seras plein d'indulgence pour moi et pour un malheureux jeune homme...

— Allez-vous encjre recommencer à me parler d'un malfaiteur, que mon devoir me prescrit de traiter impitoyablement ? dit le gendarme en frappant du pied avec impatience ; encore une fois gardez vos confidences pour vous... Plus tard, lorsque justice sera faite, lorsque le mandat dont j'ai été chargé aura reçu s in exécution, je pourrai vous entendre, et (irenet garde de me trouver sévère , bien sévère. Jusque-là taisez vous... Seulement, ajouta-t^il d'un toik sombreea détournant lesyeax, comme je ne me soucie pas que vous me compromettiez et que vous vous compromettiez vous-mcnae en courant les bois, canme ce matin , désormais vous ne sorlir» z jamais seule. Vois ne quitterea la maison qu'à mou bras ou en compagnie àa telle personne à qui je jugerai à propos de vous confier.

— Quoi! mon père, reprit lajcune fille dont l'orgueil se ré\olla, jirétenJ riez -vous me retenir prisoanière?

— Prisonnière ou non, il en sera comme je l'ai résolu. J ai eu trop de confi.ince dans votre sajeese, et le m'en suis repenti. On ne n'y -prendra plus.

Victoire voulut protester encore ; mais sa conscience lui reprochait trop vivement ses fautes, et les sanglots lui coupèrent la parole.

Le lendemain, des perquisitions eurent lieu h Ssint- RévérJen ; mais elles ne produisirent aucun résultat. Le pwsBge de la Toi r- Fer due était ob^tru-'; de pierres qui sen>blaient, depuis un temps immémorial, en interdire l'entrée; et la brigade, après une journée ée pénitifes rectierches, dut se retirer sans avoir trouvé tTaee des maltaiteurs qu'on supposait cachés dans les raines.

'VI. — lia Cannette.

Le temps s'écoïlait, et aucun changenient n'était survenu dans le sort du personnage principal de cette histoire. En dépit des espérances secrètes de Mlle Morin, Léonard ne s'était pas rendu. Soit qu'à la réflexion la crainte de compromettre Victoire l'tût emporté sur toute autre considération, soit qu'il eût cédé de nouveau aux supplications de sa mère, il continuait à bi-aver, avec une audace impunie, les agens de la force publique. On le rencontiait souvent, et on prétendait qu'il avait la hardiesse de venir coucher presque tontes les nuils à la Cannette ; mais, par un bontieur qu'expl quaient seulenjent le dévouement de sa faraflle et la symj athie desgens du pays, il échappait «ux recherches acûves dont il était Vobjet. Ruses, surprises nocturne?, rien n'y faisait. Morin était au comble de l'exaspérai ion. Les seutimens d'atlection qu'il avait ép;'ouvés autrefois pour le réfractaire s'étaient complètement effacés dans cette lutte irritante, personnelle, de tous les instans. Il eût voulu, an péril de sa y\e, s'emparer enlin du démon insaisissable qui tenait la brig;ade entière en échec. D'ailleurs, il ne manquait pas de motifs secrets pour haïr cet homme qui avnit si gravement compromis sa fille et lui-même. Aussi dierchait-il sans relâche les moyens les plus eificacesde prendre Léonard ; et, en cas de réussite de ces plans, le malheureux jeune homme ne devait attendre du père de Victoire que lestraitemens les plus rigoureux.

L'acharueœent du brigadier pourra paraître inconciliable avec la longanimité qu'il avait montrée à Saint-R>ivérien, en prévenant la mère Bouvet des recherches projttées pour le lendemain; mais teteJonganimité était seulement de la prudence paternelle. Mo- TÏB avait deviné la présence de Léonard dans les ruines, et il craignait avec raison que le nom de sa fille ne se trouvât mêlé p'us tard, d'une manière scandaleuse, au procès du réfractaire, si l'arrestation venait à s'opérer grâce à une complicité apparente de Victeire. Son devoir de père avait donc été un moment en opposition avec son devoir de fonctiunnMire, et le fonctionnaire s'était sacrifié. Cependant il brûlait de prendre sa revanche; et maintenant qu'il croj-ait avoir définitivement rompu toutes relations entre sa fille imprudente et son ancien protégé, il poursuivait Léonard avec fl'autant plus d'ardeur qu'il avait été forcé de le laisser aller une fois.

Cependant on était à la fin de l'automne, et Victoire, désoiniais prisonnière dans sa chambre, ainsi que l'avait ordonné Morin, voyait avec douleur les alternatives de pluie et de froid qui annoncent les appro lies de i'hivw. Elle se demandait comment Léonard, poursuivi d'asile en asile, mai nourri, mal vêtu, supporterait la mauvaise saison qui approLhnit. Quclqui s mots prononcés peut-être à dessein en sa présence lui donnaient à penser les souffrances aux-

Îielles était exposé déjà le pauvre rélr»ctair.>, et abourot, qui depuis quelque temps semblait avoir repris complètement faveur nuprès de son père, ne

loi épargnait pas dans l'occason les allusions cruelles. Dévorée d'inquiélud*", elle avait voulu écrire à Léonard pour le presser encore de renoncer à cette vie insupportable, au risque de ce qui pourrait arriver ; mais toujours la vigilance du brigadier l'avait empêchée An faire par>'enir soit une lettre, soit tm message verbal au jeune Bouvet, et elle était obligée d'attendre avec terreui' les événemens.

Un soir de septembre, quelques heures après la chute du jour, Morin et Labo rrét quittèrent fa brigade seuls et à pied, enannonç-tiu vaguement qu'ils soIt^ient puura^airc de service. Ils éiaitnt en petit unitorme ; mais sous leurs manteaux ils cachaient leurs sabres et leurs carabines. Le temps était affreux; depuis trois jours une pluie glacuile tombait presque incessamm-^ntet, au moment de leur départ, elle serfibla encore redoubler de violence. L'obscurité éta t pioionde, mais le vent se taisait, et, n'fût été la pluie f luett int les feuilli s jaunies , le calme le plustomplet eût régné darrs la campagne.

Les deux gendarmes si; hâièrent de sortir du village et prirent le chemin de la Cannette. Celle route, si commode et si agréable pendant la belle saison, était mainienant toute défoncée, traversée de flaques d'eau tt de ravins. Mais de pareils obstacles, que les ténèbres eussent rendus sérieux pour des prom murs ordinaires, n'étaient pas de nature à arrêter les dei>x militaires. I.'s traversaient, sans paraître s'en apercevoir, les torrens et les fondrières, se contentant de s'envelopper de leurs manteaux pour protéger leurs armes contre l'humidité.

— Tenez, brigadier, dit Labourot, qui préc»';da5t son chef d'un pas ou deux pour lui servir d'cclairenr, nous avons pris le bon moyen, et ce soir, je gage, nous ne ferons pas buisson creux, comme par le passé. Ç-* ne vaut rien de mettre toute la brig.ide sur pied daus des expéditions du genre de celle-ci. Deux hommes résolus, comme vous et moi, conviennent bien mieux quand il faut céléiité, d.scié;ion et pas mal de finesse. Aussi, je vous le promets, nors pincerons notre drôle cette nuit ; vous verrez ! nous le trouverons gîté chaudemi nt entre deux dtraps, en chemise et en bonnet de coton, dormant coinmeua loir et digérant sa soupe aux choux.

— Sucre ! grommela Moriji , je voudrais bien en faire autant. Voili un vilain monsieur de temps tout de môme ! et si nous ne devions rien trouver làbas. . .

— Un peu de patience , brig-adier. Il me sf mble i moi que le timps est précisémrnt tel que nous pouvions le désirer. Notre gaillard ne nous attend guère par celte pluie battante et il se sera arrangé pour passer une bonne nuit chez papa et maman... Allons toujours etjeréponls de l'afl'dire. Celte lois, personne ne nous a vus sortir de la brigade, personne n'a été prévenu , et ses espions ordinaires sont sans doute en défaut... J'ai une chaîne et des menottes dans ma poche... je ne vous disque ç.i.

— Mais enlin es-tu bien sûr qu'il doive passer cet'.e nuit â la Cannelle'?

— Si j'en suis sûr ! . . . Tenez, brigadier, je vous apprendrai mon secret maintenant que nous sommes seuls. Je n'ai pas voulu eu parler li bas à !a maison, parce qu'on i.e sait qui peut vouséciutir...

— Comment, Labourot, accuii rais-tu les camarades?

— Je n'accuse personne, brigadier, mais je me d»îtic. Tout ce «pie ne us pr.yelcins dans le but d'cmpoigncr ce malfaiteur lui est rapporté et ça donne à peu-

ser... Pour lors donc, j'ai voulu aussi avoir ma police à moi, et j'ai confessé ce petit vaurien de Labrochette, le fils à la mère Léveillé ; il est camarade avec les petits Bouvet, et en lui donnant une toupie neuve, en lui promettant une boite pleine de billes de marbre, je n'ai pas eu de peine à lui tirer les vers du nez.

— Vraiment ! dit Morin, à qui les moyens mis en usage par son inférieur ne répugnaient nullement, tant on s'habitue aisément à certaines idées; et que. t'a-t-il appris, le petit Labrochette?

— Voici... Lorsque la mère Bouvet, en étendant son linge comme pour le sécher, place un mouchoir blanc sur une des piles de bois voisines de la maison, c'est signe que tout est tranquille et que notre homme peut venir se prélasser au logis. Un mouchoir rouge au contraire annonce quand nous sommes en campagne tt quand il ne fait pas bon se chauffer le gras des jambes au foyer paternel!... Partant de là, je me suis mis en embuscade depuis trois jours, examinant quel drapeau la mère Bouvet arborerait sur sa pile de bois ; hier et avant-hier rien n'a paru ; ni mouchoir, ni chiffon, ni rouge, ni blanc... Je commençais à croire que Labrochette s'était moqué de moi ; enfin ce malin j'ai remarqué un fichu blanc, qui flottait en haut d'une perche, de manière à être aperçu de loin. Il était clair que. par un temps comme celui-ci, une bonne ménagère ne pouvait avoir placé là ce mouchoir pour sécher ! C'était donc bien un signal, et il n'était pas difficile d'en deviner la signification... Ainsi vous le voyez, brigadier, je ne manque pas de raisons pour vous promettre que nous pincerons notre enragé cette nuit 1

— Il suffit, Labourot, reprit Morin d'un air satisfait, tu as bien travaillé, et si nous réussissons, je te porterai au rapport... Mais où diable sommes-nous? ajouta-t-il en s'arrêtant tout à coup, on n'y voit goutte et il me semble que nous barbotons dans l'eau.

— C'est le petit ruisseau de Lauzeltequi a débordé, brigadier ; véritablement il y a là plus d'eau que je n'en voudrais dans ma ration de vin... Avancez encore un peu et vous sortirez de la maro... Damel nous ne pouvions pas espérer de rentrer de cette tournée les pieds secs !

— S'il n'y avait que les pieds, gronda Morin, passe encore... mais avec un temps pareil c'est miracle que la Loire ne soit pas encore sortie de son lit. Et elle ne plaisante pas, la Loire !

— Bah! nous aurons bien toujours le temps de coffVfr notre homme. A quoi ne s'exposerait-on pas

Eour le livrer à un bon conseil de guerre qui en déarrasserait le pays?

Il y eut un moment de silence.

-T- Tu n'aimes pas Léonard Bouvet plus que moi ? dit enfin Morin à demi-voix.

— Oh ! pour cela oui, brigadier, j'en conviens volontiers... et si je peux poser ma grille sur son épaule, il lui eu cuira. N'est-ce pas lui qui est cause que M lie Victoire...

— Tu as prononcé le nom de ma fille I Qu'a-t-elle à voir dans celte aflaire, monsieur Labourot?

— Pour Dieu, brigadier, ne vous lâchez pas... Jû parle de Mlle Morin en tout bien, tout honneur. Il n'y a pas d'alfront, je pense, à dire que s'il ne se trouvait pas d'obstacles do son côté ou du vôtre...

— Quoi! tu voudrais encore l'épouser, malgré les sots propos que tiennent les oisifs du village?

— C'est le plus ardent de mes vœux, brigadier.

J'ai mes raisons, moi, pour être sûr que Mlle Victoire ne se laisse pas serrer de trop près par les galans... C'est une vaillante demoiselle et je ne croirai jamais qu'un homme quel qu'il soit...

— Oui, mais avec cela elle ne t'aime pas, mon pauvre Labourot; j'ai même cru remarquer qu'elle éprouvait pour toi un éloignement particulier.

— On n'est pourtant pas trop déchiré , brigadier ! Mais je sais à quoi cela tient... Mlle Victoire mesquine les militaires, et, soit dit sans vous offenser, c'est drôle de sa part ! Ensuite il y a moyen de la satisfaire; mon temps de service expire dans quelques jours; je puis me résigner à rentrer dans le civil , si elle l'exige. J'ai un peu de bien dans mon pays et.... Mais, brigadier, vous ne vous fâchez pas, comme autrefois quand je me hasardais à toucher cette corde... Comment faut-il que j'interprète votre patience à m'écouter ?

— Prends-la en bonne part, mon garçon, reprit Morin d'un ton grave; pendant un temps, j'ai eu des préventions contre toi, mais je n'en ai plus... Malgré tes petits travers, tu es un brave militaire, tu fais bien ton service et j'aurais tort de ne pas t'avouer que je te considère fort. . . Je ne te cacherai pas non plus que la position actuelle de ma fille m'inquiète; il y a eu en effet une petite amourette innocente entre elle et ce Léonard, mais tu sens bien qu'un pareil mariage est maintenant impossible, et il me tarde de couper court aux commérages en établissant Mlle Morin d'unû manière convenable.

— Eh bien, brigadier, vous m'avez là sous la main et je ferai un gendre tout comme un autre... Certainement Mlle Victoire ne trouvera pas trop à critiquer sur ma personne, et, pour peu que vous m'aidiez a la chose, nous enlèverons lestement son consentement, je vous le garantis... Voyons, brigadier , une fois, deux fois, ai-je votre parole?

Morin réfléchit quelques secondes.

— Je ne puis rien promettre encore , reprit-il ; il faut, avant tout, nous débarrasser de ce maudit Léonard qui avait ensorcelé ma pauvre fille. . . Celte besogne finie, nous causerons de tes projets , Labourot, nous en causerons 1

— Merci, brigadier s'écria le gendarme transporté de joie. Ah ! ma foi, notre gaillard u'a qu'à se bien tenir ce soir... S'il passe à ma portée, je lui lâche une prune. . .

— Ne tirez pas sans nécessité , M. Labourot, dit Morin avec sévérité; je vous le défends.

El il ajouta d'un ton plus doux :

— Tu sais bien que les règlemens s'y opposent... Du calme, de la modération, mais de la fermeté, et tout ira bien.

Pendant cette conversation, les deux promeneurs étaient arrivés au petit pont qui conduisait da graad chemin à la demeure des Bouvet. Depuis un moment ils entendaient un bruit sourd, profond, continuel, qui griindissait toujours, et finit par ressembler au grondement lointain du tonnerre.

— Ouc diable est-ce ci encore? demanda Morin en s'arrêtant.

— Bah 1 c'est le torrent du Butard qui fait ses farces... Il faut qu'il ait joliment plu dans la montagne!... Mais hâtous-nous de passer; et attention t nous approchons de la tanière du renard.

Les deux gendarmes s'engagèrent sur les planches humides et mal jointes jetées sur le torrent. Le ravin où il coulait avait une grande profondeur, et c'était à pdue si, au cœur de l'été, un mince filet d'eau

murmurait au milieu des cailloux; néanmoins on voyait maintenant des masses d'eau rapides et écumantes monter en grondant jusqu'aux charpentes. Il fallait un pied sûr et une certaine hardiesse pour traverser ce pont raboteux, tremblant, sans gardefous, par une nuit aussi sombre. Cependant en un instant Morin et son acolyte furent sur l'autre bord, et ils contiauaient leur marche vers la Canette, lorsqu'une voix grêle, comme celle d'un enfant, s'éleva dans l'obscurité à quelques pas d'eux :

— Nallcz pas par là, criait-on en patttis; bonnes gens revenez-, la rivière... Sainte Vierge 1 ajouta-ton aussitôt avec effroi, ce sont les gendarmes!

Une ombre légère passa devant eux et disparut dans les ténèbres en remontant la colline.

Le bruit du torrent n'avait pas permis au brigadier et à Labourot d'entendre distinctement ces paroles. Morin essaya de rappeler lenfant et fit même quelques pas à sa poursuite; mais son compagnon le retint.

— Ne lanternons pas, brigadier, dit Labourot avec chaleur; c'est un frère ou une sœur de Léonard qu'on avait posé là en sentinelle... Certainement notre homme est maintenant au logis; tombons dessus avant que la vedette ait eu le temps de donner l'alarme.

— Cependant, dit le brigadier avec hésitation, il serait bon de savoir ce qu'a voulu dire...

— C'est une ruse, une diablerie pour nous tromper... Emboîtons le pas vivement; ne donnons pas à ce sournois la satisfaction de nous rouler encore une foisl

Ces suppositions ne manquaient pas de probabilité; aussi Morin céda-t-il, et tous les deux reprirent le pas accéléré, malgré l'obscurité et les difficultés du chemin.

A mesure qu'ils approchaient de la Cannette, le sol leur semblait plus boueux et bientôt ils s'aperçurent qu'ils marchaient dans une flaque d'eau jaunâtre de plusieurs pouces de profondeur. Mais ils étaient trop animés pour s'inquiéter de cette circonstance,etilsatteignirent enfin la maison dcsBouvet.

Le plus profond silence régnait à l'entour, comme si la famille se livrait depuis longtemps déjà au repos. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres; néanmoins un peu de fumée sortait encore de la cheminée. Un chien vigilant, qui, en cas semblable, n'avait jamais manqué de saluer les visiteurs nocturnes de ses sonores aboiements, se taisait cette fois et semblait dormir comme tout le reste.

Labourot se mit à rire d'un rire silencieux.

— Je crois, chuchota-t-il, que nous arrivons au bon moment; le Léonard va enfin tàter de mes pouceltes I... mais assez causé pour le quart d'heure... celte masure a deux portes, celle-ci et une autre qui donne dans le bois... gardez ce côté, brigadier; moi, si vous le permettez, je garderai l'autre; puis nous aurons bon marché de ce que nous trouverons dans la maison... ça vous va-t-il?

— Oui; mais dépêchons... il me semble déjà voir trembler ces piles de bois comme si elles étaient soulevées par les eaux... il ne fait pas bon ici.

— L'affaire ne sera pas longue. Je vais allumer ma lanterne et nous frapperons quand je serai prêt. Ah çà, prenoi garde, brigadier; te gaillard est agile et sûrement on tentera queliiue résistance si on a le temps de se retourner... Veillez sur le père, moi je me charge du fils.

Le brigadier dégagea silencieusement sa carabine

tandis que Labourot franchissait la haie du jardin. Pendant un moment on n'entendit plus que la crépitation de la pluie sur le toit du chaume et le grondement sourd de la rivière.

Enfin les gendarmes frappèrent à la fois aux deux , portes de la maison; mais, à leur grande surprise, les deux portes se trouvèrent ouvertes, et ils entrèrent sans obstacle; l'habitation était vide. On jugeait pourtant, à divers signes, qu'elle avait été abandonnée précipitamment et depuis fort peu d'instants. Les restes d'un souper étaient épars sur la table et un tison flamboyait encore dans lâtre; mais la famille entière, hommes, femmes et enfants avaient disparu.

— Mille tonnerres îs'écriait Labourot, qui sa lanterne à la main, venait de traverser la première pièce, ceci est de la sorcellerie. Pour le coup personne n'a pu les prévenir et cependant la nichée sest déjà envolée... à moins qu'il n'y ait ici quelque cache secrète... ,

— Tu sais bien que non ; nous avons visité assez souvent cette bicoque de fond en comble... Il y a dans tout ceci quelque chose d'inconcevable. Ni la mère ni les enfants n'avaient rien à craindredenous; pourquoi seraient-ils partis? Cherchons cependant; accomplissons notre tâche jusqu'au bout.

Us allumèrent une petite lampe de fer blanc, posée sur la cheminée, et ils commencèrent une perquisition minutieuse. Ce fut bientôt fait; la maison ne contenait que deux pièces et les meubles étaient peu nombreux. Au bout de quelques minutes les agens de la force publique demeurèrent convaincus qu'ils étaient seuls à la Cannelle.

— Je m'y perds, disait Morin d'un air pensif; la famille Bouvet n'a pas d'autre asile que je sache, et je ne comprends pas... Mais nous tirerons ceci au clair un peu plus tard; pour le moment l'affaire est manquée, et il faut retourner à Fleury.

— Quoil si vile, brigadier? répliqua Labourot;' pourquoi l'affaire serait-elle manquée? Les Bouvet, jeunes et vieux, sont partis, c'est vrai; mais il n'est pas dit que le nôtre, le bon, ne rentrera pas celle nuit. Sans cela comment expliqueriez vouscesportes ouvertes, ce feu allumé, ce souper servi? Evidemment quelqu'un est attendu, quelqu'un va venir.... ce quelqu'un, c'est mon homme; je flaire ça... Retournez à Fleury, si vous voulez, brigadier, mais permettez-moi de rester. Je tiens à en Unir aujourd'hui même avec ce maudit Léonard.

— Si tu restes, je veux rester aussi, reprit le brigadier; soit, attendons... peut-être pendant ce temps la pluie cessera-t-elle.

— A la bonne heure; mais un moment... ce luminaire est inutile et ferait fuir l'oiseau qu'il s'agit d'attirer; nous y verrons toujours assez clair.

Il souffla la lampe et jx>rta la lanterne dans la pièce voisine, afin de pouvoir la retrouver au besoin; puis les deux militaires, enveloppés de leurs manteaux, vinrent s'asseoir dans l'obscurité, au coin du foyer, où un reste de chaleur commença à sécher leurs vêtements mouillés.

Quelques instants s'écoulèrent, Morin et son compagnon se taisaient, soit par prudence, soit qu ils fussent livrés à le\ns réflexions, et ils restaient dans une complète immobilité.

Tout a coup on entendit avi dehors comme un clapotement ; on eût dit que quelqu'un s'approchait

Eesamment de la maison, à travei-s les flaques d'eau, es gendarmes devinrent attentifs et se lovèivnt

sans échanger une parole.

Bientôt la porte s'ouvrit, une ombre se dressa dans l'encadrement, et une voix grelotante demanda avec un accent lamentable :

— Bon dieul monsieur Morin, est-il bien vrai que vous soyez ici pai' celte horrible nuit?

Labourot s'élança dun bond sur celui qui venait de parler et le saisit autour du corps.

— Jeletiens, brigadier, s'écria-t-ild'untonjoyeux, apportez de la lumière... C'est bien lui!... Je serai votre gendre.

Léonard qui venait d'apparaître d'une manière si inopinée, avait été d'abord étourdi de cette biiisque attaque et s'était laissé prendre sans résistance. Mais la voix de Labourot, ce mot de gendre prononcé prématurément, et sans doute dans une intention méchante, rendirent au réfractairo toute son énergie. Il se dégagea par une vigoureuse secousse, saisit l'agresseur à son tour et le renversa.

— Ah! c'est toi, misérable Labourot? disait-il avec rage ; sûrement le diable t'a conduit ici cette nuit

i)our te punir de tes méchancetés... Ah! tu veux être e gendre du brigadier, toi? Ah tu veux être le mari de ma chère Victoire? Jamais, entends-tu? jamais... jamais!

Pendant cette lutte à laciuelle il ne pouvait prendre part à cause de l'obscurité, Morin avait couru chercher la lanterne dans la pièce voisine, et il criait avec force :

— Léonard Bouvet, ne fais pas de résistance... tu aggraves ton cas !... Tu es arrêté au nom de la loi. il faut te soumettre... Tiens ferme, Labourot, je suis à toi!...

Quand il revint avec de la lumière il trouva les deux adversaires se roulant par terre et étroitement serrés l'un contre l'autre.. Cependant Léonard avait l'avantage, tandis que Labourot, embarrassé dans son lourd manteau, s'épuisait en efforts inutiles pour se dégager. Néanmoins, à la voix du brigadier, qui, dans ce pêle-mêle de membies, ne savait comment

tiorter secours à son compagnon, le réfractaii'e reeva la tète.

— Je le lâcherai, monsieur Morin, lui dit-il, si vous me promettez qu'il ne portera pas la main sur moi... C'est à vous que je veux avoir affaire; vous me prendrez, si vous y tenez ; vous savez bien que je ne résisterai pas contre vous?

— Alors, tu te rends à moi? Dis le nettement, et, quoique je sois payé pour ne t'aimer guère, j'aurai encore foi en ta parole.

— Je ne dis pas que je me rends, mais je jure de ne pas chercher à m'enfuir jusqu'à... jusqu'à ce que nous nous soyons expliqués.

— J'y consens... aussi bien je ne te perdrai pas de vue et j'ai encore la poigne solide.

Une sorte de trêve ainsi conclue, les deux adversaires se remirent surpied, l'unjurantet maugréant, l'autre froid et silencieux.

Alors seulement il fut possible de reconnaître, à la lumière que portait le brigadier, le triste état où se trouvait réduit le pauvre Léonard Bouvet. Il était d'une maigreur effrayante; ses yeux, bordés de rouge, brillaient d'uu éclat fiévreux; mais ses joues restaient si pâles ([ue sa lutte rérente n'avait pu les colorer d'une teinte légère. U était nu tète et pieds nust ses vêlements consistaient en une chemise et un pantalon de grosse toile trempés d'eau, ainsi que ses longs cheveux qui tombaient en mèches sur ses épaules.

Malgré sa colère contre le réfractaire, Monn ne put se défendre d'un mouvement de pitié.

— La résistance à la loi ne t'a pas engraissé, LécH naid, dit-il d'un ton moins sévère en l'examinant; tu dois savoir maintenant ce cpi'il en coûte de se mettre en révolte contre l'autorité; je t'avais prévenu !

— Oui, vous m'a vier, prévenu brigadier, répliqua le jeune homme tristement, et je vous en remercie. Mais je suis peut être moins coupable que vous ne pensez... Plus tard vous saurez... Seulement, brigadier, je vous en supplie, dites-moi s'il est bien vrai que vous ayez promis la main de Mlle Victoire à ce Labourot, comme il s'en vantait tout à l'heure? Cette parole-là, voyez-vous, m'est restée sur le cœur... Tenez, je me rendrai tout de bon, je laisserai fairede moi ce que l'on voudra; mais, dites-moi que c'est un mensonge indigne, que Mlle Victoire ne consentira jamais à prendre poiu- mari un semblable fat !

— Et pourquoi n'y conseutirait-cllepas? s'écria Labourot irrité; ne vauxTJe pas un litche qui a d^ité?

— Paix! ne l'insulte pas, Labourot, dit le brigadier, souviens-toi des règlements... Cet homme est déjà notre prisonbier... Quant à répondre à ses questions, ajouta-t-il en fixant sur Léonard unœil irrité. M. Bouvet n'a pas pu l'espérer ; il n'y a rien dans la loi qui m'y oblige... Ah ça mainteBant je présume que l'on va nous suivre sans résistance?

— Vous suivre? répliqua Léonard comme frappé d'une idée dont les dernières émotions l'avaient distrait un moment, mais vous ignorez donc... où aviiis-je la tète? Nous avons perdu un temps précieux!... ouï, il est trop tard maintenant pour passer sur la levée de l'enclos...

— Mais cpi'y a-t-il donc, demanda le brigadier? Léonard ouvrit la porte, et Morin, avançant sa

lanterne, eut alors l'explication du singulier clapotement qu'il avait entendu lors de l'arrivée du réfractaire. Bien que le seuil do la maison fut élévéde deux marches au-dessus du sol, une eau jaunâtre et bom'beusemenaçait déjà de pénétier dans l'intérieur.

— L'inondation! séfria Morin; sucre 1 nous allons passer un mauvais quart d'heme.

— Jamais je n'ai vu l'eau monter avec une telle rapidité, dit Labourot, qui oublia aussitôt et sa rivalité et sa récente querelle; tout à l'heure il n'y en avait qu'un pouce ou deux, et maintenant...

— LUe montera bien plus haut encore si ce que l'on annonce est vrai, reprit le réfractaire; plusieurs des grands étangs qui alimentent les biefs en amont de lu Loire ont crevé, dit-on, comme ils firent il y a quelques annt-es. Avant le jour, l'eau dépassera de beaucoup le toit de la Canette... c'est jTourccla que toute ma famille s'est enfuie ce soir et a gagné les hauteurs des bois.

— Mais alors nous sommes perdus 1 dit Labourot avec é|X)uvantc.

— Partons donc, profitons du moment I s'écria Morin; en nous tenant ]iar la main, nous pourrons encore atteindre \m endroit sec.

— Ne l'espérez pas, reprit Léonard tristemenl; le torrent du Butard, après avoir emporte- le pont, a débordé aussi et formé une nouvelle bouche où l'eau est furieuse. C'est à peine si j'ai pu tout a l'heure travaser le courant à la nage, el maintcnont celte entreprise serait au-dessus des forces humaines.

— Mais, LéoDiml, demanda le brigadier, si vous saviez cela, pourquoi ètcs-vons venu ici?

— Pour vous sauver, monsieur Morin. dit le jeune

homme avec fermeté, pour vous sauver ou pour mourir avec vous... Tout à llieure un des enfants vous a rencontré près du pont, et vous a reconnu à voUevoix; il ma appris que vous vous dirigiez de ce tôle; alors je me suis dit : « Je ne souiïiirai pas ([u'un brave homme comme M. Alorin jjcrisseà cause de moi; je vais aller à soa secoms; si je le sauve, Mlle Victoire le saura; si je succombe à la peine, Mlle Victoire me pleurera peut-être. »

— Merci, Bouvet, s'écria le brigadier en lui serrant la main. J'avais raison autrefois de t'aimer! Mais comment espères-tu nous sauver?

— Nous? répéta le réfractaire avec ironie, je n'ai pailé que de vous, brigadier! Les autres se tireront d'affaiie comme ils pourront. Pour vous je réussirai, j'en suis sûr... Je ne sais encore par quel moyen, mais je vous sauverai, je vous le promets...

— Léonard tu n'auras pas l'inhumanité d'abandonner dans un semblable danger un homme qui ne t'a jamais fait de mal?

— Lui ! dit Léonard en Cxant sur Labourot un regard de haine, etàquidonc dois-je tous mes maux, si ce n'est à lui? Qui m'a tourné la tèle en me parlant sans cesse des dangers de la vie militaire, en me contant les aventures périlleuses de la guerre d'Afrique? Plus tard, qui m'a mis hors d'état de parlh, malgré la bonne volonté que j'en avais, en me blessant grièvement? ,

— 'Blessé, toi ! Tu as été blessé par Labourot? demanda le brigadier avec ^ivacité. Ah! voilà que je commence à comprendre beaucoup de choses...

Léonard resta interdit ; dans l'ardeur de son ressentiment; il s'était trahi lui-même.

— Brigadier, balbutia-t-il, je ne dis pas précisément; il serait possible...

— Je ne savais pas que ce fut vous , Léonard , s'écria Labourot.

— Menteur 1 reprit le réfractaire revenant à ses griefs; et depuis que je suis dans la peine, qui m'a poursuivi avec le plus d'acharnement et le plus de cruauté? Qui a profité de son influence auprès du père de Victoire, pour lui arracher un consentement qui m'ôte ma dernière espérance? Non, tenez, monsieur Labourot, je ne vous forai pas d'autre mal ; mais n'attendez pas que je tente le moindre cffoit pour vous tirer du péril où vous vous êtes engagé par haine contre moi!

— Je te déclare, Léonard, reprit Morin avec dignité, que mon sort est inséparable de celui de mon camarade. Les secours que je pourrai trouver dans celte triste nuit, il les partagera avec moi ; sinon nous tenterons la chance seuls, et, si nous ne réussissons pas, nous périrons ensemble.

En ce moment le grondement de la rivière redoubla et une lame d'eau boueuse pénétra avec un frémissement sinistre dans la maison , qu'elle eavahil tout entière. Les tisons du foyer grésillèrent et s'éteignirent en fumant. Cette première lame fut suivie de plusieurs autres plus rapides et plus hautes.

"—Alerte! s'écria Léonard ; voici maintenant la véritable inondation, celle qui est particulièrement redoutable, celle de la Loire! Il n y a pas une minute à perdre... je vais essayer... oui, oui, c'est cela; j'ai justement ce qui m'est aécessaire... bon courage. Brigadier 1

Avec une vigueur qu'on ne pouvait attendre do son corps amaigri , il saisit une lourde table et la plaça sur un bahut non moins lourd où l'on serrait

les effets de la famille. ■' • "* - '

— Montez la-dessus, rcprit-il ; avec la pointe de votre sabre vous percerez ki toiture de chaume, et vous m'attendrez... Il n'est pas probable que l'eau atteigne la toiture avant une heure d'ici; c'est plus de temps qu'il n'en faut... je serai prêt.

Il saisit des cordes dans un coin de la rabane, s'empara de plusieurs outils suspendus à la muraille, et se prépara à sortir.

-^ Mais où vas-tu , Léonard ? que comptes-tu faire? demanda Morin.

— Vous allez le voir... ne craignez rien... je sauverai le père de Victoire!

il sortit de la salle, où l'on avait déjù de Teau jusqu'à mi-Jambes , et referma la porte sur lui. Quelques secondes après, on l'entendit nager avec effort dans l'enceinte formée par les piles de bois devant la maison.

Demeurés seuls, les deux gendarmes s'empressèrent de suivre le conseil du réfractaire. Ils abandonnèrent leurs carabines et leurs lourds manteaux, qui pouvaient gêner leurs mouvements , et gravirent l'échafaudage préparé par Léonard ; puis, attaquant résolument le toit avec leurs sabres, ils y pratiquèrent une ouverture, au moyen de laquelle ils purent se hisser dehors. L'intérieur de la maison, en effet, n'était déjà plus habitable, les meubles légers ilottaient à la surface de l'eau, dont le niveau s'élevait de minute en minute. A la vérité, le bâtiment était de force, malgré sa chétive apparence, à résister au fléau. En pareil cas, la couverture en chaume seule était emportée d'ordinaire ; mais cette toiture était précisément en ce moment l'unique ressource des malheureux militaires.

vn. — L'inoudatlon.

Du haut de ce poste dangereux uh épouvantable spectacle s'offrait à leurs regards. La plaine était envahie tout entière par l'inondation; les cultures, les buissons, les chemins avaient disparu. Les grands arbres seuls dressaient tristement leur tète au-dessus d'une nappe deau fauve et tournoyante. Une faible lueur , venue du ciel à travers là couche de nuages, permettait de s'assurer que, du côté de la terre, celte nappe s'étendait jusqu'au pied des hauteurs de Saint-Rcverien et de Fleurv, à un quart de lieue de la Cannelle. Du côté de la Loire, l'aspect était encore plus terrible. Là, ce n'étaient que flots tumultueux, tourbillons insensés. L'œil s'ell'rayait de la largeur de ce fleuve immense dont il n'apercevait plus les rives; et les deux gendarmes, serrés l'un contre l'autre, transis de froid , sur cet îlot de cliaume qui allait d'un moment à l'antre devenir le jouet des eaux, se considéraient déjà comme voués à une mort certaine.

Au milieu de cette désolation, ce fut d'abord Léonard Bouvet qu'ils cherchèrent. Il était sur une pile de bois et s'occupait activement à constrnire un radeau avec des bûches. Grâce à son habileté dans ce genre d'ouvrage, on pouvait espérer qne ses elïorts seraient couronnés de succès. Néanmoins il y avait de quoi frémir à voir les dangvrs qu'il bravait. Dans l'eau jusqu'à la ceinture, au sommet de cette pile tremblante dont le fleure lia disputait les lambeaux, il était exposé sans cessée être entraîné par les courants formidables qui mu gissaieut autour de lui. Ueureuâeiueut il avait co

la précaution d'attacher une corde à un des gros piquets qui soutenaient les piles , et tout en travaillant ii s'y cramponnait avec énergie. Le radeau , retenu de la même manière , plongeait à chaque instant et menaçait de se disloquer au contact des grosses lames. En dépit de ces difficultés la besogne avançait et l'assemblage de cordes et de bois prenait dés dimensions suffisantes pour porter plusieurs personnes.

— Et nous accusions Léonard d'être un lâche 1 dit le brigadier en détournant les yeux; crois-tu , Labourot , que ce fleuve débordé ne soit pas plus terrible que tous les lions et tous les Kabyles de l'Afrique?... Mais que ferons -nous si ce jeune homme s'obstine à ne pas te donner place sur la machine qu'il est en train de construire là-bas avec du bois de flottage?

— A vous parler franchement, répliqua le gendarme d'un air de sombre rêverie, je ne me soucie pas de me noyer; mais je crois que j'aurais plus de répugnance encore à solliciter les secours d'un homme que je hais... L'eau est assez tranquille autour de nous; je sais un peu nager; pourquoi n'essaierais-je pas d'atteindre cette ligne noire que vous voyez là-bas, et qui doit être la terre?

— Non, non, je te le défends! s'écria Morin avec autorité; ce serait courir à une mort certaine. Ne vois-tu pas que nous sommes au centre d'un triangle formé par la Loire et les deux branches du Butard? Comment pourrais-tu traverser ces torrents enragés? Il vaut mieux s'adressera la générosité de Léonard... H y a entre vous d'autres motifs d'inimitié que ceux que je connais; un mot qui lui est échappé ce soir m'a donné des soupçons... Mais nous éclaircirons cela dans un moment plus calme. En attendant...

Il n'acheva pas; un grondement plus fort qu'auparavant s'élevait dans le lointain en haut de la rivière , et Morin , tournant la tête , aperçut dans cette direction de grosses vagues noires, surmontées de crêtes écumeuses; elles descendaient avec la vitesse d'un cheval de course. L'approche de cette barre effrayante agita les eaux, relativement calmes, qui entouraient la Cannette, et leur niveau, un moment slationnaire, recommença à s'élever rapidement.

A cet aspect menaçant le haineux Labourot luimôme ne put retenir un cri de détresse; le brigadier appela d'une voix retentissante :

— A nous, Léonard! nous allons être engloutis! Mais Léonard avait vu le danger et le jugeait

terrible. Il s'empressa de détacher la corde qui retenait son radeau inachevé et, s'armant d'une lon- §ue perche pour servir de gouvernail , il le poussa 'un effort vigoureux vers le toit de la chaumière. Morin s'empara heureusement de la corde flottante, et, avec l'aide du réfractaire, il se trouva bientôt au centre du radeau. Labourot , obéissant à l'instinct de la vie, saisissait à son tour les ais mal joints de l'embarcation improvisée , sans que Léonard parût songer à s'y opposer, quand ces montagnes d'eau qui descendaient le fleuve tombèrent sur eux avec fracas.

Pendant un instant tout fut englouti, la maison, le radeau et ceux qui le montaient. L'écume bouillonnante recouvrit tout comme d'un linceul; les lamos , en se heurtant les unes contre les autres, semblaient faire entendre le chant de mort de ces trois victimes. Néanmoins, le premier choc passé,

le radeau , frémissant encore et couvert de bulles brillantes, reparut à la surface, emporté par le courant.

Sur sa plate-forme à demi-submergée, Léonard et le brigadier se tenaient étroitement embrassés. Au moment de la crise,le réfractaire avait instinctivement saisi Morin et s'était cramponné aux liens qui unissaient les pièces de bois; mais, dans le désastre, Labourot avait disparu.

Morin et son libérateur, échappés eux-mêmes miraculeusement à la mort, étourdis par ce plongeon brutal , ne remarquèrent pas d'abord l'absence du gendarme. Comme ils commençaient à reprendre leurs sens et à regarder avec étonnement autour d'eux, tout surpris de se trouver encore vivants, un cri unique mais puissant, lamentable, dont rien ne saurait rendre le caractère lugubre, se prolongea à la surface de cette immense nappe d'eau. Ils tressaillirent :

— C'est un homme qui se noie, dit Léonard en se levant sur les genoux.

— C'est ce pauvre Labourot ! dit le brigadier; le laisserons-nous périr sans tenter un effort pour le sauver.^

— Je le hais... il a voulu me tuer et m'enlever A'ictoire... N'importe! où est-il?

Un nouveau cri non moins déchirant que le premier, mais plus bref et plus désespéré, se fit entendre. Alors Léonard , se tournant de ce côté , aperçut dans l'ombre un objet qui paraissait et disparaissait à la surface de la Loire; il crut reconnaître le toit de chaume de la Cannette. Attaché à ce fragile débris, un homme, qui donnait déjà les signes d'une asphyxie prochaine , poussait ces lugubres appels et agitait en l'air sa main convulsivement serrée.

Léonard prit la longue perche qui lui servait d'aviron et qu'il avait eu la précaution d'attacher; il s'en servit pour pousser l'embarcation vers le naufragé. Néanmoins, comme le radeau obéissait lentement à la manoeuvre, il tendit la rame à Morin, en lui disant :

— Tenez ferme... je le vois.

Et il s'élança à l'eau.

Malgré les fluctuations brusques de la rivière débordée, en quelques brassées vigoureuses il eut atteint l'endroit où se trouvait Labourot. Il le saisit par le collet de son uniforme au moment où le pauvre diable, privé de ses sens et épuisé par ses efforts, allait être englouti. Evitant avec soin les étreintes du noyé, toujours si dangereuses, il le ramena jusqu'au radeau, qui fléchit sous cette addition de charge. Bientôt ils se trouvèrent tous réunis sur la frêle embarcation, fort maltraités, il est vrai, Labourot surtout dont les lèvres violettes et souillées d'une légère écume annonçaient combien il avait vu la mort de près, mais à l'abri du danger, du moins pour le moment.

Ce dernier acte de dévouement avait porté au comble l'admiration de Morin. Il pressa le brave jeune homme contre [sa poitrine, comme s'il eût voulu réchauffer les membres glacés du réfractaire.

— Tu es un généreux garçon ! lui dit-il avec effusion, et j'ai vu sur les champs de bataiilc peu d'hommes aussi braves que toi I

— Eh bien, monsieur Morin, reprit Léonard, dont les yeux brillèrent, et dont les lèvres sourirent, malgré ses fatigues, dites cela à Mlle Vicl

toire... Vous me devez bien cette réparation ; assez longtemps vous lui avez dit que j'étais un lâche !

Et il s'empara de l'aviron pour diriger le radeau, tandis que Morin s'empressait de donner des soins à Labourot, toujours sans connaissance.

Cependant la situation présentait encore d'immenses difficultés. Il eOit été imprudent de se risquer dans le courant impétueux qui régnait au milieu de la Loire ; d'un autre côté, les deux embouchures du Butard n'étaient pas moins redoutables. Il fallait pourtant traverser le torrent afin d'atteindre les plaines inondées où l'eau était presque stagnante. Léonard eut besoin d'une constance à toute épreuve et d'une habileté consommée pour réussir dans cetti entreprise. La Loire et le Butard, en se rencontrant , formaient des tournoiements rapides sur lesquels le radeau semblait devoir à chaque instant se disloquer. Une barque s'y fût abîmée; vingt fois les lames recouvrirent cet informe assemblage de morceaux de bois sans adhérence entre eux. Enfin, à force de peines, le réfractajre parvint à éloigner son embarcation de ces CÎrybdes et de ces Scyllas continuels qui menaçaient de la dévorer, et, gagnant la vallée où les courants n'avaient plus cette indomptable violence , il put enfin respirer après tant de dangers.

Les trois hommes errèrent cependant jusqu'au matin dans ces vastes campagnes maintenant ensevelies sous une couche d'eau de plusieurs pieds d'épaisseur. Léonard eût bien voulu déposer à terre ses compagnons; mais l'obscurité de la nuit qui ne permettait pas de s'orienter d'une manière certaine , la difficulté de la navigation à travers des arbres, des plantations , des haies sans fin , rendaient cette entreprise presque impraticable. Les gendarmes néanmoins paraissaient avoir grand besoin de secours, Morin , transi de froid, restait assis au fond du radeau , incapable de rendre aucun service. Labourot, plus malade encore, était couché presque sans mouvement sur les bûches raboteuses; ses traits étaient livides : on eût pu le croire mort si l'on n'eût entendu le bruit de sa respiration sifflante et irrégulière. Seul, Léonard, malgré son apparence chétive, presque nu, incessamment trempé d'eau glaciale , avait conservé sa présence d'esprit et sa vigueur. Toujours debout, sa rame à la main, il s'occupait de prévenir les chocs, d'éviter les remous et les tourbillons. Le froid, la fatigue, le découragement, rien ne faisait sur cette constitution de fer, qui semblait pourtant devoir être brisée depuis longtemps par les chagrins et les privations.

Pendant cette longue et triste navigation dans les ténèbres, les épisodes douloureux, les spectacles déchirants, ne manquèrent pas. Là, un pauvre

1)aysan avait trouvé asile au haut d'un arbre que a rivière menaçait de déraciner, et il appelait à grands cris du secours; plus loin une famille entière, femmes, enfants, vieillards, presque nus et Srelottants, était groupée sur le toit de sa maison ont l'inondation avait envahi l'étage inférieur. On voyait passer parfois des cadavres d'hommes et d'animaux que les flots entraînaient. Du sein des maisons isolées, des fermes, des villages même, sortaient des clameurs de détresse qui troublaient d'une manière sinistre le silence de la nuit. Léonard eût bien voulu secourir ces pauvres gens; mais que pouvait-il faire? Son misérable radeau, construit a la hâte, s'enfonçait déjà sous son poids

et sous celui de ses deux compagnons ; la moindre surcharge l'eût fait chavirer et eût compromis de nouveaux les existences que Bouvet avait protégées au prix de tant de peines. Force était donc de s'éloigner, en fermant les yeux et les oreilles, de ces scènes de désolation qui pourtant se répétaient de moment en moment.

Enfin, quan^ les premières lueurs d'un jour terne et sans soleil parurent à l'horizon, on aperçut un assez gros village qui, grâce à sa situation sur une hauteur, n'avait pas été atteint par l'inondation. Ce village était fort éloigné de FleurJ^ Néanmoins, dans un pareil désastre, on pouvait être sûr de trouver partout de l'humanité et des soins empressés. Aussi Léonard n'hésita-t-il pas à pousser son radeau vers les habitations. La manœuvre n'était pas difficile; car les eaux en cet endroit étaient presque immobiles et peu profondes. En quelques minutes , le jeune homme eut atteint le bord; et, comme ni Morin, ni Labourot, paralysés par le froid, ne pouvaient s'aider, il les prit l'un après l'autre dans ses bras , et les déposa en sûreté sur l'herbe.

Il songeait déjà à aller chercher du secours au village, quand il vit des gens du pays , qui les avaient observés de loin , accourir en toute hâte. Le réfractaire, par un reste des habitudes farouches qu'il avait contractées dans sa vie errante, voulut se rembarquer sur-le-champ.

— On va prendre soin de vous, dit-il à Morin. qui avait conservé toute sa connaissance ; pour moi , je ne vous suis plus nécessaire et je pars... Adieu.

Le brigadier le retint doucement par la main.

— Léonard, lui dit-il d'une voix faible, mon compagnon et moi nous te devons dix fois la vio; eussions-nous encore la force de t'arrêter , nous n'en aurions plus ni la volonté ni le courage... Réfléchis cependant; ta belle conduite de cette nuit, dont je ferai un rapport à l'autorité, disposera certainement tes juges à une grande indulgence; et si tu consentais à te constituer prisonnier...

— Pas encore, brigadier, dit le jeune homme avec embarrras; mais ce ne sera pas long!... Je ne veux plus de la vie que j'ai menée, il faut que ça finisse. Dans trois jours, entendez-vous bien? dans trois jours , à partir d'aujourd'hui, je me rendrai à la brigade , et alors, en avant les menottes, les chaînes, la prison et toute la boutique... En attendant, ajouta-t-il avec émotion, dites à Mlle Victoire de vous conter ce qu'elle sait: peut-être vous paraîtrai-je moins poltron, mais beaucoup plus coupable que vous ne pensiez 1 Soyez bon alors, monsieur Morin, soyez indulgent pour tous les deux, et... oui... ne vous pressez pas trop de marier 5Iilo Victoire I

En même temps, il voulut s'éloigner; mais il sentit sa main retenue de nouveau par une main glacée; Labourot était parvenu, par un eCTort de volonté, à se lever sur son séant.

— Monsieur Léonard , balbutia-t-il , vous valez mieux que moi... Je vous ai fait tout le mal que j'ai pu, et vous... Mais j'aurai mon tour, vous verrez !

La force lui manqua et il retomba presque sans sentiment sur l'herbe.

— C'est bon, dit Léonard en sautant sur son radeau; qu'il se repente, je n'en demande pas davantage... Mais voici les bonnes gens... Adieu, briga-

(lier , à revoir dans trois jours.

D'un élan vigoureux, il poussa le frain au large.

— Mais où vas-tu donc? cria Morin.

— Avez-vous oublié ces malbeureux qui braillaiejut la nuit dernière sur le toit de leurs maisons? Il doit y avoir encore joliment de l'ouvrage sur la rivière !

Pendant que les habitants du pillage se pressaient autour des deux pauvres gendarmes presque mourants, les transportaient dans leurs maisons et leur prodiguaient les soins nécessaires, Léonard affrontait les plus grands dangers pour sauver de nouvelles victimes.

Dans cette affreuse inondation , neuf personnes encore lui durent la vie.

Cependant, à la fin du troisième jour, désigné par lui-même, il venait humblement et chapeau bas se constituer prisonnier à la brigade de Fleury.

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