VIII. — Le JageuBcniU
On était au commencement de décembre, et déjà une neige épaisse couvrait la terre. Lepaysagesipittoresque et si verdoyant en été qui environnait Fleury-les-Bois avait changé d'aspect sous cette pâle livrée de l'hiver. La luxuriante végétation qui peu de mois auparavant ornait les chênes et les châtaigniers avait été remplacée par des cristallisations de givre, végétation brillante et éphémère quemportait le moindre souffle du vent, que le plus pâle rayon de soleil fondait en larmes transparentes. La Loire seule, rentrée depuis longtemps dans son lit, paraissait insensible à ces changemens de la nature et promenait avec majesté, à travers les campagnes blanchissantes, ses eaux larges et couleur de plomb. Une brise piquante courait avec un bruit sec sur la plaine désolée, où ne se faisaient même plus entendre les chants perlés du rouge-gorge et du troglodyte, ces chantres intrépides des temps sombres et des frimas.
Cependant, le jom- tlont nous parlons, vers les quatre heures du soir, c'est-à-dire un peu avant la nuit, la porte de la maison des Bouvet, au bord de la rivière, restait toute grande ouverte ; il se faisait à l'cntour des allées et des venues continuelles qui annonçaient l'approche d'un grave événement, aussi bien quune extrême insousiance poui' les rigueurs de la température. Cette habitation amphibie, naguère encore cachée entièrement sous les eaux, ne présentait plus aucune trace de l'inondation. Accoutumée à ces accidens, elle n'en souffrait aucun dommage. Lorsque ses habitiuits revenaient à elle, après la retraite tfc la Loire, ils n'avaient nu'à remplacer par une novclle toitm-e de chaume celle qu'elle perdait périodiquement en semblable circonstance. Quant aux meubles que l'on y avait laissés, on les retrouvait à la même place, un peu envasés, il est vrai; mais le mobilier de la famille Bouvet était peu luxueux, solide, et ne craignait pas graudchose d'une submersion de quelques jows.
Donc la CiiniicUc était à peu près dans l'état oii nous lavons vue oulrefois, s;iuf sa toiture de pallie fraîche que recouvrait la neige. Sur le seuil dé la porte, deux jeunes cnfans,lan('Z rouge et les mains tiu héos dans leurs jaciucltcs, s'agilaienl saas cesse, whangeanl par iatervuUcs des appels inarticulés avec leurs aînés, placés en sentinelles à quelque distance, l'icrrc, le plus ùgé des garçons, avait son poste sur le pont du Bulard, tandis que Jeannette, envoloj/pée dans une vieille mante, était grhnpéc sur un
rocher d'où elle dominait la route. Jeannette, edette avancée de la bande, regardait incessamment dans la même direction; elle semblait, du haut de son rocher, remplir l'office de la sœur Anne dans le conte de la Barbe bleue; elle ne voyait rien venir. Chaque fois que le cri interrogateur, passant de bouche en boache, parvenait jusqu'à elle, elle répondait seulement par un signsde main désespéré. Hélas ! pourtant la pauvre Jeannette, belle fille du reste eût mérité par sa constance de voir venir quelque, chose. Toujours immobile à son poste élevé, §11 e était perdue de froid. La bise agitait ses longs chevveux flottans et son manteau couvert de givTe; son joli visage devenait violet et couperosé sous les cruels baisers du vent du nord. Mais Jeannette ne s'en inquiétait pas et continuait d'examiner cette route déserte qui se dessinait comme une ligne grisâtre sur la plaine neigeuse.
Malgré la vigilance et l'activité de ces jeunes sentinelles, deux femmes apparaissaient fréquemment à la porte; mais, après un examen rapide, elles rentraient dans la maison et venaient s'agenouiller devant une madone de plâtre qui ornait un coltt de la pièce. Ces deux femmes étaient Marguerite Bouvet et Victobe Morin, qui unissaient leurs cœurs dans une commune pensée et une commune espérance. Les yeux pleins de lai'mes, elles " priaient avec une égale ferveur et adressaient au ciel les mêmes vœux. • Enfin Marguerite, plus maîtresse d'elle-même, prit la jeune fille par la main et la força de venir s'asseoir devant le foyer où pétillait un feu clair et vivifiant. Mais Victoire ne pouvait dominer son agitation :
— Laissez-moi, Marguerite, disait-elle avec on redoublement de pleurs et de sanglots, ce retard est un bien mauvais signe 1 Le jugeipent a dû être rendu ce matin à Nevers; s'il était favorable, mon père et, votre mari, qui savent nos angoisses, pourraient déjà être ici. Vous verrez qu'ils ne se seront pas pressés de nous annoncer un nouveau malheur !... Pauvre Léonard? comparaître comme un malfaiteur devant des juges et attendre en tremblant leur sentence 1
— Bon courage, ma chère demoiselle 1 dit Marguerite qui amait eu besoin elle-même de consolations; il y a dix bonnes lieues d'ici à Nevers, et la neige a rendu les routes glissantes. Ensuite, la carriole de la mère Laficellc, qu'ils ont louée pour aller à la ville, n'est pas des plus légères, et la grosse jument boite un peut... Allons! il n'y a pas encore H s'inquiéter... D'ailleurs, songez donc combien de personnes s'intéressent à notre cher garçx)n 1 On le sauvera, soyez en sûre. Il y a d'abord votre brave homme de père qui a fait des rapports en sa faycur, qui a écrit à ce général de Paris, son protecteur, et qui enfin a voulu lui-même aller témoigner devant le conseil de gueiTe; puis toutes les personnes que Léonard a sauvées, et qui se tmuvcront là aussi... Onze mon enfant I onze, en y compienant voire père et Labourot; et il y a dans le nombre de gros bourgeois... Tenez, ces officiers qui jugeront nepourront uas condamner mou fio/] Ils le renverront trauquU' Icment chez lui, je le parierais; et il ne nous quittera plus, et nous serons bien heureux! Sans cela... ils n'auraient j)as d'âme I
— Ceux qui appliquent la loi peuvent en avoir, ma pauvre Marguerite, dit Victoire à qui 11 répugnait de coraballrc ces îUusicuis maternelles, mais lu loi n'en a pas... A'ous ne connaissez pas la li-
gueur de leur roae militaire* j'en ai entendu conter des exemples qui font frémir... Imitez-moi, ma chère Marguerite, soyez prête à tout... Aussi, Dieu m'en est témoin, ce que je redoute le plus n'est pas d'apprendre que ma réputation est perdue, le nom de mon père publiquement déshonoré !
— Perdue... déshonorée! répéta la bonne femme avec surprise, que dites vous là, ma chère fille?
— Ignorez-vous donc, Marguerite, reprit Victoire en rougissant, dans quelle circonstante compromettante pour moi Léonard a été blessé? Je sais maintenant combien ces rendez-vous nocturnes, que je croyais si innocents, pouiTont paraître coupables! Votre excellent tils voulait encore, dans l'intérêt de ma réputation, garder le plus profond secret sur cette aventure ; mais mon père a déclaré la chose impossible; il fallait révéler aux juges toutes les circonstances qui expliquaient la blessure de Léonard et son généreux silence! Mon père, en exprimant r,i{te opinion, ne m'adressait aucun reproche, mais si vous aviez vu comme il était pMe et comme ses yeux étaient humides ! Que se sera-t-ii passé à l'audience? aura-t-il été absolument nécessaire d'avouer... D'ailleurs, qui sait comment Labourot, qui, depuis l'inondation, adonné sa démission de gendarme, aura déposé dans cette affaire? Il était l'ennemi personnel de Léonai'd et moi, qui l'avais durement repoussé, je ne dois rien attendre de sa bienveillance... Mais à quoi pensé-je? continua la jeune fille en s'essuyant les yeux; qu'importe mon sort quand c'est de Léonard qu'il s'agit? Si votre fils échappe aux tvrribles sévérités de la loi, Marguerite, je ne me plaindrai pas.
La mère Bouvet essayait de rassurer la demoiselle éplorée, lorsque des cris lointains, bientôt répétés par les enfants qui se tenaient près de la porte, les firent tressaillir l'une et l'autre :
— La carriole I la carriole? criaient les jeunes sentinelles; les voici!
— Mon homme! s'écria Marguerite.
— Mon père! dit Victoire.
Et elles s'élancèrent dehors, nu-tête et légèrement vêtues, malgré le froid et la neige. Les enfants les suivirent. Sur le pont, Pierre leur faisait des signes avec sa casquette. Quant à Jeaimctte, elle avait quitté son poste du rocher et elle trouvait sansdoute déjà auprès des arrivants la récompense de sa stoSque patience.
Les deux femmes coururent tout d'une haleine Jusqu'au pont que Pierre venait aussi d'abandonner. De là elles eurent enfin la satisfaction d'apercevoir les voyageurs qui avaient quitté la voiture en bas de la pente et qui s'avançaient à pied vei's la Cannette.
Ils étaient trois : le père Bouvet dans ses plus beaux habits, le brigadier Moriii en grande tenue, et, enfin un soldat de ligne, dont la présence les surprit. Mais, api-ès lavoir examiné un moment, elles coururent avec plus de force en s'écriant :
— C'est lui, mon Dieu! c'est bien lai! EnelTet, c'était Léonard.
Bientôt les deux groupes se confondirent, et pendant quelques minutes ce ne furent que transports, mots entrecoupés, larmes et sanglots. Les enfants, par leurs sauts et leurs trépignements, à la vue de leur grand frère, augmentaient encore la conttision de cette scène touchante.
— • Acquitté, n'est-ce pas? demanda Victoire en tremblant à son père. - ^"v. • ..—••- -■ ■•
— Oui, mademoiselle, acquitté, répliqua le bngadier avec moins de joie qu'on ne devait en allendre de sa part.
— Ils me l'ont renvoyé absous! s'écria la mère, folle de bonheur; ah! les honnêtes gens! les excellents messieurs ! les braves olïiciers ! Dieu ! que je les aime, moi, ces beaux mililaires-lù! ils me rendent mon fiot!
— Ne crie pas si haut, femme, dit Bouvet eu haussant les épaules, il y en a qui reprennent d'une main ce qu'ils donnent de l'autre.
— Si, si, ma mère, s'écria Léonard, remaciezles... Bénissez mes juges, vous tous qui maimez, car ils ont été pleins d'indulgence pour mes fautes » ils m'ont épargné les l'ers, la prison, la condamnation infamante ; et si vous aviez entendu le beau discours du colonel qui présidait, lorsqu'après avoir prononcé la sentence, il m'a félicité sur cette affaire de l'inondation! On pleurait dans l'auditoire, et quand je suis sorti, on me serrait la main, on m'cmbassait à m'étouffer... jusqu'à ^L Labourot qui était cité comme témoin, et qui, à la suite de l'audience, connue on appelle cela, est venu me complimenter; mais pom- celui-là je ne pouvais lui pardonner certaines choses qu'il a osé conter devant tant de monde, et je lui ai tourné le dos.
— Labourot 1 répéta Victoira en regardant son père; mais qu'a-t-il donc dit?
— La vérité, mademoiselle, répondit Morin en soupirant, et j'étais là pour la confirmer.
— Ainsi donc, reprit la jeune aile avec désespoir, il a été nécessaire... ce que je prévoyais est arrivé! ' Et elle baissa tristement la tête. Léonard s'approcha d'elle :
— Mademoiselle, dit-il respectueusement, j'aurais désiré, au prix même d'une condamnation, éviter cette révélation qui vous afflige tant. Slais le brigadier a voulu lui-même... cet aveu lui a cruellement coûté; la voix lui a manqué plus d'une fois et lu sueur lui découlait du front... Ah! Victoire, comme nous devrons l'aimer pom* compenser les chagrins que nous lui avons causés !
— Allons! interrompit Marguerite avec gaieté, à quoi bon ces figures allongées maintenant que le danger est passé? Pour moi, jamais je n'ai étési contente et si heureuse!... Je garde mon tiot, eu définitive.
— Tu le gardes, tu le gardes! répliqua Bouvet d'un air de ^colère, ça t'est tacile à dire, à toi... mais avec leui-s beaux discours, leurscomplimentset leurs embrassades, notre Léonard est toujours soldat, et dans dix jours il faudra qu'il rejoigne son régiment.
— Que me dis-tu? s'écria la bonne femme, ils ■ vont me le reprendre?
— Qu'est-ce donc, monsieur Léonard? demanda Victoire en pâlissant -, est-il vrai que dansdixjours...
Léonard ht un signe d'aflirmation; leslarmescoulèrent de nouveau de tous les yeux.
— Sucre! reprit le brigadier avec une brusque impatience, vous ne deviez pourtant espérer rien de plus que l'acquittement pur et simple! On ne i^eut exempter votre fils de l'obéissance aux lois, que diable! Vous n'avez pas à vous plaindre, croyei-moi; on ne se tire pas comme ça des pattes de ces conseils de guerre, qui ont la repiitation de n'avoir jamais plaisanté... .\llez, allez, fclicitez-vovis de voir votre garçon libre, de poinoirrembrasserencoreune fbisT
Si incpmplet que vous semble ce bonheur, il a néanmoins coûté bien cher à quelques-uns de vos amisl
Et il poussa encoie un soupir.
Pendant cette conversation, la compagnie s'était dirigée vers la maison isolée, laissant la voiture, sous la conduite de Pierre, continuer sa route vers Fleury. Bien que la joie causée par l'acquittement de Léonard fôt fort amoindrie par la certitude de son prochain départ, Marguerite n'en voulut pas moins célébrer cet acquittement dans une sorte de petite fête, à laquelle Morin et sa fille furent priés de prendre part. Ils acceptèrent, et on entra dans la maison où la mère, avec l'aide de Jeannette, s'empressa de préparer un rustique repas. En un clin d'œil la monstrueuse omelette au lard, les crêpes et le petit-salé figurèrent sur la table, flanqués de plusieurs pots de vin du crii. Mais, malgré les efforts de Marguerite et de Léonard, la physionomie de la plupart des assistants ne se dérida pas. Seuls les enfants, dans l'ignorance de leur âge, s'agitaient à grand bruit autour de leur frère aîné, admirant naïvement ce costume militaire, cause première de ses malheurs.
Le repas fut donc triste et chacun paraissait impatient de le voir finir. Victoire, pensive, ne mangeait pas. Léonard, qui était assis entre sa mère et elle, lui adressa plusieurs fois la parole d'un ton affectueux ; elle répondit seulement quelque paroles tristes et réservées. Le brigadier n'était pas moins taciturne. Cependant, le père Bouvet, en sablant son petit vin sur, avait retrouvé sa loquacité et exhalait sa colère contre les lois, les conseils de guerre, les juges militaires et tout ce qui était soldat, avec un ton, des expressions qui, par moments faisaient froncer le sourcil au brave brigadier.
Le souper terminé et les enfants couchés, Morin et sa fille voulurent retourner à Fleury. Mais Léonard les pria de se rasseoir. Ils obéirent en silence, convaincus qu'il s'agissait de quelque communication sérieuse.
Quand le jeune soldat vit tout le monde réuni autour de la table, il reprit avec une sorte de solennité :
— Aux termes où nous en sommes, brigadier, j'ose considérer mon mariage avec mademoiselle Victoire comme décidé, et j'espère ne plus rencontrer d'obstacles ni de votre côté, ni du côté de votre chère fille...
— Ah ! Léonard vous le savez bien I balbutia Mlle Morin en rougissant.
— Il y a mieux, reprit le brigadier d'un ton froid, ce mariage est maintenant une nécessité. Après l'éclat fAcheux de l'aventure dont il a été question aujourd'hui devant le conseil, cette réparation devient pour Léonard Bouvet un devoir d'honnête liommo.
— Ne craignez rien, monsieur Morin, répliqua le jeune homme avec gaieté, vous n'aurez pas besoin (le lâcher la brigade à mes trousses pour mobliger à remplir ce devoir-là... Mais c'est précisément, ajouta-t-il d'un ton plus grave, cet éclat fùchcux dont vous parlez, qui m'ennarnit à risquer une proposition.
Il s'arrêta; tout le monde attendait dans un religieux silence.
— Mlle Victoire consent à devenir ma femme, reprit-il avec une vive émotion en regardant la belle jeune fille toute confuse, et je lui en suis profondément reconnaissant; car aue suis-ic? un pauvre
soldat, échappé comme par miracle a une condamnation déshonorante, et qui, pendant bien des années, sera perdu pour sa famille et ses amisl Elle, au contraire, si belle, si instruite, si sage...
—Passe, passe, mon garçon, interrompit le brigadier avec unsourire amer; il ne faut blesser la modestie de personne... Où veux-tu donc en venir?
— A ceci, brigadier, que la révélation d'une démarche innocente (ohl bien innocente, je le jure devant Dieu!) pouvant éveiller la malignité publique il serait cruel de condamner pendant si longtemps une bonne et honnête demoiselle à subir une injuste déconsidération. Je dois sept années de service au gouvernement, et, à supposer que, grâce à mes protecteurs, ce terme soit aiminué de moitié, ce sera toujours trois ou quatre années pendant lesquelles Mlle "Victoire sera exposée aux caquets des gens du village... Or, je connais sa noble fierté, une pareille situation serait pour elle un supplice intolérable. Afin de le lui épargner, j'ai conçu un projet... Il m'est permis de rester dix jours près devons; ne serait-il pas possible d'accomplir dans ce délai un mariage qui couperait court aux bavardages des malveillants?
A cette ouverture inattendue, la plupart des assistants restèrent interdits.
— Au fait, pourquoi pas? dit enfin Marguerite; je ne vois pas d'inconvénient à cela, moi.
— Merci, Léonard, merci, murmura la jeune fille en se penchant avec tendresse vers son fiancé, vous avez compris mes souffrances secrètes, et c'est d'un noble cœurl
— Vraiment, Léonard, reprit Morin à son tour, je ne regretterai jamais de t'avoir pour gendre. Seulement, mon pauvre garçon, ce que tu demandes est tout à fait impossible. Jamais le vieux Gaspard, le maire de Fleury, ne consentira à marier, sans autorisation, un soldat , appelé sous les drapeaux; d'ailleurs, fùt-il assez sot pour le conclure, un pareil mariage serait iml devant la loi.
— Ehl n'y a-t-il donc que la loi au monde? s'écria Léonard avec véhémence; la religion, en pareille matière, n'est-elle pas plus respectable et plus sacrée que la loi? Notre bon M. Boisset, le curé de Fleury, sera moins difficile que M. Gaspard. Nous lui expliquerons la chose et nous ne le trouverons pas trop récalcitrant, j'en suis sûr; il ne s'agit que d'une affaire de conscience après tout... et plus tard quand j'aurai fini mon temps, on pourra se raccommoder avec cette loi si méticuleuse et si sévère.
Cette proposition d'un mariage religieux n'était nullement déraisonnable et Morin n'était pas éloigné de l'accepter.
— Qu'en pense Victoire? demanda-t-il.
— Ohl que ce mariage s'accomplisse! s'écria-telle en le regardant d'un air de repioche ; peut-être mon père rendra-t-il à la femme (le Léonard l'affcn;tion qu'il semble avoir retirée ù sa pauvre flilcl
Morin détourna les yeux, mais ils étaient humides de larmes.
— Et qu'en pense le pi-re Bouvet? continua-t-il en s'adressant au dief de la famille.
Le chef de famille avala un grand verre de vm, s'essuya la bouche avec sa manche, et répliqua de son ton bourru :
— J'aimerais mieux un mariage devant M. le maire, moi. Ces mariages devant le curé, ça ne vaut pas grand'chose, et on peut toujours s'en dédire... D'ailleurs, si notre L<iouard louchait la légi-
time de votre petite, il saclièterait un remplaçant, et il ne partirait pas ; comme ça tout le monde serait content. ,
En effet, s'écria Victoire, nous n'avions pas encore pensé à cela... J'offre de bon cœur ce que je possède pour racheter Léonard.
— Et avec quoi vous metlrez-vous en ménage, imprudents que vous êtes? s'écria Marguerite, avec une délicatesse de sentiment dont son positif époux était complètement dépouivu-, commencerez-vous ^otre maison avec la misère, pour finir avec la misère?... N'as-tu pas de honte. Bouvet? Pourquoi ne vendrais-tu pas ton champ pour acheter un remplaçant à ton gars, au lieu de manger le saint-flusquin de ces enfants?
— Femme, tu ne sais ce que tu dis. La maladie de Léonard, ses dépenses quand il se cachait, son procès, et puis cette maudite inondation, et puis le chômage, tout cela nous a fort arriérés... Il a fallu emprunter, et aujourd'hui nous devons presque autant que nous avons vaillant.
— Mon père, ma chère Victoire, interrompit Léonard, laissons cela, je vous prie. Je ne consentirai pas plus aujourd'hui à ruiner la femme généreuse qui m'accorde sa main, que je n'ai consenti autrefois à ryiner mes parents. Malheureusement en ce qui concerne ma famille, je n'ai guère réussi, et ("est une des choses qui me feront le plus sincèrement regretter le passé. Ne parlons pas de nouveaux sacrifices, je vous le demande avec instances; je ne puis ni ne veux les accepter. Ainsi donc, ajouta-t-il, aucune objection ne s'élève contre mon projet?
— Soit! dit Bouvet en haussant les épaules; je m'en lave les mains.
— Je consens, dit le brigadier.
Léonard se retourna vers Victoire et l'embrassa avec transport.
Puis Marguerite remplit les verres à la ronde et on but le vin des fiançailles.
Léonard s'empressa de mettre à profit le peu de temps qu'il devait passer dans sa famille pour mener à bien son projet de mariage. Le curé du village fut circonvenu avec tant d'instances, on lui lit tant valoir la nécessité de cette union, au point de vue de la morale, qu'il consentit enfin à prêter son ministère en dépit des irrégularités. Néanmoins il ne fut pas possible de presser les choses au gré de Timpatience du fiancé, si bien que la cérémonie religieuse fut fixée au matin même du jour où Léonard devait se mettre en route pour aller rejoindre son régiment.
Dans cet intervalle, tout semblait s'être réuni pour rendre au jeune soldat l'existence délicieuse. L'affection de Victoire, les caresses de sa famille et du brigadier, le respect des gens du pays, pour lesquels, \l faut bien le dire, son opiniâtre résistance à l'autorité égalait en mérite son dévouement héroïque dans les flots de la Loire, gonflaient d'orgueil et de joie ce pauvre jeune homme qui, peu de mois auparavant, était obligé de se cacher au fond des bois, persécuté et misérable. Aussi était-il saisi de sombres accès de tristesse en songeant que dans quelques jours, dans quelques heures, cette félicité allait cesser tout à coup. Souvent, tandis qu'il sou-
riait à sa jolie fiancée, ses yeux se remplissiiienl Je larmes qui excitaient aussitôt celles de Victoire. Plus le moment tant souhaité approchait, plus ces accès de mélancolie augmentaient d'intensité; il sentait déjà le fiel etl'amerlume au fond de la coupe de miel; l'idée de la séparation empoisonnailla joie du mariage.
Enfin le jour à la fois heureux et fatal arriva. Le matin, avant le lever du soleil, les deux familles réunies se rendirent à l'église de Fleury. Le brigadier conduisait sa fille, vêtue de blanc. Léonard venait ensuite, avec la plus belle tunique et le pantalon le plus rouge que le gouvernement eût laissé à sa disposition. Il donnait le bras à sa sœur Jeannette, qui, honteuse de sa robe neuve, semblait ne savoir où se cacher. Bouvet, sa femme et la bande des enfants fermaient la marche. Tout ce monde, y compris les mariés, avaient une teinte de tristesse qui ne convenait guère à la circonstance. Les spectateurs fcar, en dépit du secret qu'on avait voulu garder, la plupart des habitants du village étaient accourus sur le passage de la noce}, les spectateurs donc remarquèrent que Morin seul montrait un \isage riant. Et pourtant, on pouvait voir à la suite du cortège, le petit Pierre Bouvet, frère de Léonard, portant déjà le sac d'infanterie dont le jeune soldat devait charger ses épaules aussitôt après le mariage.
La cérémonie ne fut pas longue. Le bon curé, qui savait le prix du temps, abrégea son discours aux deux fiancés et s'empressa de leur donner la bénédiction nuptiale.
Une collation froide avait été préparée à l'hôtel de la gendarmerie; c'était une galanterie des hommes de la brigade tant en l'honneur de leur chef qu'en l'honneur du brave garçon envers lequel le corps avait contracté récemment de grandes obligations. On devait en même temps boire au bonheur des époux et à Iheureux voyage du nouveau soldat.
Le repas était servi et les ordonnateurs de la fête accueillirent avec cordialité les invités. Certains membres de la famille Bouvet ne se firent pas trop tirer l'oreille pour prendre part à la bonne chère, Morin lui-même donna l'exemple de l'appétit et de la gaieté; mais les nouveaux mariés, comme on peut le croire, étaient peu disposés à l'imiter; ils s'efforçaient pourtant encore de contenir leurs larmes et de paraître calmes. Sur la fin du repas , Cabuchard . le doyen de la brigade , se leva et leur adressa, au nom de ses camarades, une allocution congratulatoire dont nous avons grand regret de ne pouvoir offrir le texte à nos lecteurs. Sa harangue terminée, il présenta à Victoire un gros bouquet, provenant, disait-il , tic son Jnnhn, et il finit par embrasser la mariée, qui était blanche et froide comme du marbre.
11 fallait partir; le soleil était déjà haut et le soldat devait faire une étape de douze lieues pour arriver le soir même pour Nevers. 11 dit quelques mots bas à Pierre, qui sortit et re\int bieiilùt avec le fameux sac de voyage. .V cette vue on comprit que l'heure était venue et les adieux commencèrent.
Léonard embrassa avec assez de courage son père, sa mère, ses frères et ses sœurs ; il serra la main à Morin et aux hommes de la brigade en adressant à chacun un motaflcitueux; mais quand il fallut se séparer de Victoire, quand il la \il pi'de. sans voix, presque inanimée, son stoïcisme cl son
respect humain fléchirent tout à coup.
— Ne faut pas vous moquer de moi, messieurs. disait-jl, riant et pleurant à la fois , à ceux qui l'entouraient, vous êtes tous d'anciens militaires ; vous avez oublié combien c'est dur de quitter ainsi le pays. Mais croyez-vous que vous auriez en plus de courage que moi si vous aviez laissé derrière vous une jolie et aimable femme, après une demiheure de m.ariage? C'est bien embêtant, allez! Ah! oui, oui, c'est embêtant'.... Et, si nous étions encore au temps où l'on donnait son âme au diable, je signerais volontiers un pacte avec Satan, pour qu'il me laissât ici un mflis de plus.'
— Prends garde à ce que tu dis, mon fiot! s'écria Marguerite avec épouvante.
Les gendarmes, quoique fort peu sensibles par état , ne semblaient pas moins sympathiser avec les chagrins du pauvre Léonard.
— Le fait est , reprit Cabochard en frisant sa moustache, que si j'avais l'avantage d'être conjoint à une petite paroissienne de cet acabit... Mais c'est la fille de mon officier, je la respecte et... suffit. Ensuite, monsieur Léonard, vous avez bien raison de dire que nous autres, troupiers de l'ancien régime, nous n'avions pas toujours de grands motifs de regretter le pays. Pour moi. le jour où je fis mon sac, à l'âge de seize ans, je reçus de mon père une pièce de deux sous et un coup de pied quelque part, avec prière de ne plus revenir. Il n'y avait pas de quoi me laisser des souvenirs bien tendres, vous l'avouerez.
Cette petite anecdote de la jeunesse de Cabuchard dérida un peu les visages; Léonard endossa vivement le sac fatal :
— Allons! adieu , Victoire, ma bien-aimée Victoire, ma femme! reprit- il d'une voix altérée; adieu, ma mère... adieu, mes amis... ne m'oubliez pas !
— Mon gendre , encore un verre de vin, dit le brigadier, qui était resté à table et dont le sangfroid contrastait avec la tristesse de la famille Bouvet.
— Excusez-moi , excusez-moi , reprit le iwuvre soldat à demisuffoqué en agitant la main, il faut que je parte... sans retard... Quand je regarde ma chère Victoire, le courage me manque, la tête me tourne, et, je le sens, j'ai des tentations de recommencer mes anciennes fredaines.
— Sucre ! non pas , s'écria Morin en se levant brusquement et en quittant sa froideur affectée; puisqu'il en est ainsi , voyons donc s'il n'y aurait pas moyen... Ecoutez-moi tous.
Il tira de sa poche une grosse lettre , soigneusement cachetée, qui portait pour suscription : A iiionaipiir Morin, brigadier de (jendarmerie à Flcury- /'s-Iiois, pour être ouverte au moment du départ de M. Léonard Bouvet,
— Vous le voyez, reprit Morin en présentant le cachet intact à ses voisins, j'ai exactement suivi la consigne. La lettre n'a pas été touchée, et voici Léonard debout, le sac au dos, elle bâton à la main... C'est donc le véritable quart d'heure de prendre connaissance de la dépêche, n'est-ce pas?
— Hum ! je connais cette écriture, murmura Cabuchard, qui avait jeté un coup d'œil sur la lettre mystérieuse.
— Au nom du ciel ! mon père, qu'est-ce donc ? demanda Victoire dans une angoisse inexprimable.
— Nous allons le savoir , ma fille , répli(iua le
brigadier eu souriant sournoisement.
Il rompit le cachet au milieu de l'attention générale et tira de l'enveloppe plusieurs papiers qu'il examina avec une lenteur calculée. Enfin il en prit un qu'il montra d'un air de triomphe :
— C'est le congé de Léonard, dit-il.
Les assistants bondirent de surprise à cette nouvelle. Les mariés se précipitèrent sur le papier que Morin leur tendait ; plus de doute ! c'était bien le congé df l'ancien réfractaire , en forme authentique, avec les signatures et les paraphes sans nombre qui caractérisent les pièces de ce genre.
Les pauvres jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans pouvoir parler. La famille Bouvet éclata en transports de joie. La gendarmerie elle-même donna des signes certains d'une grave émotion. Le Roucouleur toussa, CabuchanI se moudia d'une manière formidable , et un troisième s'essuya les yeux.
— Qui a fait cela? demanda enfin Léonard, revenu un peu à lui ; à qui dois-jc ce bonheur, le plus grand que j'aie éprouvé de ma vie?
— C'est sans doute l'œuvre du bon général de L*** ! s'écria Victoire ; oh ! Je digne homme ! et comme je voudrais pouvoir le remercier à genoux!
— Laisse le général en repos pour le moment, dit Morin en se frottant les mains; il aura peutêtre son tour, mais plus tard... Celui qui vou.rend ce service, mes enfants, est un homme qui a eu des torts envers vous; ces torts, il a voulu le.s réparer par conscience d'abord, puis par respect pour l'honorable corps auquel il appartenait... Léonard est tombé au sort ; il faut à l'Etat un soldat; si ce n'est pas Léonard, il faut que ce soit un autre à sa place... Eh bien! cet autre s'est trouvé ; ce remplaçant, c'est Labourot, ancien gendarme de la brigade de Fleury.
— Labourot ! répétèrent les assistants.
— Labourot! dit Léonard dont le visage se rembrunit; je né sais si je dois accepter de sa part...
— Tu accepteras, mon gendre, reprit Morin; il a bien accepté la vie de toi, quand tu avais tant de raisons de le haïr. 11 faut que la gendarmerie paie sa dette. Tiens, lis ce qu'il t'écrit..., li^ haut; celte lettre intéresse tous ceux qui sont ici présents.
Et il remit à Léonard une lettre ainsi conçue :
« Monsieur Léonard ,
» Vous êtes un brave garçon , et moi je suis un » gredin; mais dans Tannée française on n'est ja- " mais gredin qu'à moitié , et on profile de la pre- " mière occasion pour prendre sa revanche. Je >) vous ai envoyé une balle une c ertaine nuit , et >. vous m'avez tiré de la Loire une certaine autre •> nuit, au moment où je commençais à boire un >- vilain coup, sans compter que je n'ai pas été » d'une loyauté parfaite à l'égard d'une pcr- " sonne... Mais laissons la chose crirc-z-hoinvie.s, ■" comme on dit, et réglons nos comptes. Sans doute " vous ne vous souciez guère de partir; je pars pour » vous. L'Etat y perd un bon petit fantassin , bien .. râblé, leste de jarret, et qui, je le sais mainte- » nant, craindrait fort peu des Kabyles et des lions . de l'Atlas ; mais il y gagne un cavalier de cinq » pieds huit pouces, pas mal tourné du reste, et » sachant manier assez proprement le sabre cl la » carabine: tout le monde sera donc satisfait, si
vous l'êtes vous-même. M. le brigadier Morin. » mon ancien chef, que j'aime et que j'honore, a
>. ctc le confident de mes projets, et il les approuve. » Je le remercie de m'avoir gardé le secret. C'était » une idée à moi, afin de faire ma paix avec vous " et avec Mlle Victoire. Si vous ôtcs heureux, ne » me gardez pas rancune l'un et l'autre. Vous ne » me reverrez peut-être jamais. La seule grâce que » je vous demande , c'est de donner à votre pre- -' mier enfant les prénoms de Théodule-Arsace , « que j'ai reçus moi-même de mon parrain le jour •> de ma naissance... Ça me flattera et ça me prou- » vera que vous aurez" pardonné ses vilenies A votre » ami
" Théodule-Arsace LAnounoT. •
— Eh bien ! demanda le brigadier.
— J'accepte, répliqua Léonard , les larmes aux yeux-, malgré ses fautes, il a un bon cœur.
Un mois après, Léonard renouvelait son mariage devant l'autorité civile, avec solennité. Soit hasard,
soit préméditation de ses protecteurs , le jour de son mariage il recevait la décoration de la Légiciid'Honneur pour avoir sauvé onze personnes dans l'inondation de la Loire. Morin lui-même attacha la croix sur la poitrine de son gendre, et lui donna l'accolade. Aussi cette fois les époux et leur famille étaient-ils au comble de la joie; tous les visages souriaient, tous les cœurs étaient contents, et, le soir du mariage, le brave brigadier, légèrement ému par les fréquentes libations de la-journée, disait en ricanant à Léonard :
— Sucre! mon ami, on peut dire que tu es né coiffé... Sans être soldat, tu es décoré de la croix d'honneur, et tu as épousé fa victoire.
ELIE BERTBET.