‹ Le réfractaire: romanChapitre 8 sur 32 · I. Le maçon Barbé · texte numérisé non relu

I. Le maçon Barbé

On était en plein règne de Louis XIV, le Grand, en pleine tyrannie de Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart , marquise de Montespan. Marie-Thérèse d'Autriche, estimée, non aimée de son époux, vivait encore, et supportait avec résignation les infidélités conjugales. Laitière favorite qui avait éuccédé à Mme de Lavallière éblouissait Louis par sa surprenanle beauté, par une finesse d'esprit, par un tour singulier de conversation en teut point digue de la famille des Mortemart, dont un dicton vantait le langage, et dont l'esprit, répétait-on sans cesse, était tombé en quenouille.

Paris appelait le cercle de Mme de Montespan le fleuve de l'esprit.

Adorée a'un roi qui commettait assez volontiers des faiblesses amoureuses, mais qui prenait grand soin de les cacher, Mme de Montespan se faisait ci aindre des courtisans auxquels elle ne ménageait pas les sarcasmes. Elle jouait un rôle d'importance, et prétendaità être autre chose qu'une maîtresse ordinaire. Un monde de flatteurs, un monde d'envieux aussi, s'agitait autour d'elle. D'un mot elle les dépeignait les uns et les autres. Tous évitaient de se laisser voir sous ses fenêtres cjuand Louis XIV causait avec elle. Ils appelaient cela passer « sous les armes. » lis redoutaient l'inimilié d'une favorite, dans un temps où les favorites royales jouissaient à la cour d'une influence sans égale.

Il existe un couplet composé par le roi et par Mme de Montespan, sur la présidente Tambonneau et son fils :

Or, vo's dites, la Tambonne, La Taini>omie Tambonneau, Pour r>i|ipiii de la conrnmie, Qui Ht le m^rquii Mtchaud. Noire hisioire peu sincère A toujours |iri> soin de laira Qui (il le luaiquis Michaud A Tainboiiue Taïubuiineau.

Ce couplet était plus méchant que spirituel. Nous ne voudrions pas rapporter ici l'épigrammc attribuée il Mme de Montespan contre Lavallière ; — Syyez

bniteute, ayez quinze ans, etc. Cela sent trop la chronique scandaleuse.

Dc'jà Scarron était mort, et la veuve du poète culde-jatte, tombée dans la misère, avait refusé de convoler à de secondes noces, bien qu'il se fût agi d'un parti avantageux, sans doute parce qu'elle se rappelait avoir reçu ponr douaire «Timmorlalité, » parce qu'elle voulait que « le nom de la femme de Scarron vécût éternellement. » Déjà inquiète, besogneuse, elle avait consulté sur son sort à venir un certain maçon, nommé Barbé, qui se mêlait d'a-trologie, et que Scarron recevait souvent. Ce Barb^ frappé de la physionomie et de la taille noble de Françoise d'Aubigilé, avait dit un jour:

— C'est la femme d'un estropié ; mais Je m'y connais bien : elle est née pour être reine.

Ce mot chatouilla les oreilles de Mme Scarron, et quand, plus tard, le maçon -prophète, travaillant à l'hôtel d'Albret, entra dans l'appartement qu'elle y avait occupé, ce fut bien autre chose encore. Prenant des poses et des airs et des gestes d'oracle :

— Après bien des chagrins et des peines, s'écriat-il, enfin vous monterez où vous ne croirez pas monter ; un roi vous aimera, et vous régnerez. Mais, quoique au comble de la faveur, vous n'aurez jamais de grands biens.

A cette prophétie, la veuve Scarron s'émut. Barbé, pai' des détails singuliers qui la divertirent et l'étonnèrent, ébranla quelque peu sa force d'esprit; Françoise d'Aubigné resta exposée aux railleries de ses amies présentes à cette scène d'astrologie.

— Eh ! mesdames, exclama le maçon, imperturbable devin, vous feriez mieux de baiser sa robe que de plaisanter !

La prédiction, pour être accomplie, attendait le secours drs circonstances. Il faut le dire, elle les attendit longtemps.^

Mme Scarron, reçue à l'hôtel d'Albret, y connut Mme de Montespan, Jparente de la maréchale, Mme de Thianges, sœur de Mme de Monte.<pan, et mesdames de Coulanges, de La Fayette et de Sévigné, réunion d'élite, femmes célèbres s'il en fut jamais. Mmede Montespan et Mme Scarron se plurent mutuellement et se trouvèrent l'une à l'autre autant d'esprit qu'elles en avaient en effet. Cette dernière était pauvre ; la première devint sa protectrice.

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